• Histoire d'amour (1976-1988)

    02 novembre 2017


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    Ils se rencontrent dans une galerie de Belgrade en 1976. Marina y présente sa performance Thomas Lips : entièrement nue, elle s’apprête à tracer une étoile autour de son nombril avec une lame de rasoir avant de se coucher sur des blocs de glace puis de se fouetter le corps jusqu’au sang. Ulay tombe fou amoureux, la tire à l’écart et lui propose de panser ses plaies. Elle accepte ; c’est l’amour. Une force cosmique les pousse l’un vers l’autre dans une parfaite complémentarité intellectuelle, physique et artistique - le hasard veut même qu’ils soient nés tous les deux un 30 novembre. Le couple s’installe dans une camionnette avec leur chien, sillonnent les routes et vont créer pendant dix ans des oeuvres à l’image de leur amour : physiques, violentes, extrêmes.


    Pour leur première performance commune dans une galerie de Belgrade, Ulay et Abramović frappent fort. Ils présentent Breathing In/Breathing Out (1977) : collant leurs bouches hermétiquement et bouchant leurs narines avec des filtres à cigarette, les amoureux vont respirer l’oxygène de l’un et de l’autre pendant dix-neuf minutes, les laissant au bord de l’évanouissement. Dans Relation in Time (1977), ils tiennent dix-sept heures dos contre dos, les cheveux de l’un tressés à ceux de l’autre. L’année suivante, ils se giflent à tour de rôle et de plus en plus fort dans Light/Dark puis se hurlent dessus jusqu’à perdre la voix dans AAA-AAA (1978).

    Résistant à la fatigue, à la douleur, aux scarifications, au froid, au chaud et à toute forme d’automutilation, ils pousseront à bout leurs limites dans Expansion in Space (Kassel, 1977) où, marchant puis courant nus l’un vers l’autre, ils se heurteront à répétition devant un public médusé. Enfin, comme une métaphore de la tension amoureuse où pointe à jamais le désir de mort, Ulay bande son arc sur Abramović dans The Other: Rest Energy (1980) pendant quatre éprouvantes minutes ; au bout de la flèche brille une goutte de poison. Enfin, en 1981, ils s’asseyent de part et d’autre d’une table laquée dans Nightsea Crossing et se regardent sans bouger. Sur la table, un python les visitera à tour de rôle pendant seize jours consécutifs… Sauf qu’Ulay abandonne la performance avant Marina, et c’est la première ligne de faille.

    Le couple se sépare en 1988 dans une bouleversante performance filmée, The Lovers. Parcourant la Grande Muraille de Chine depuis ses opposés, ils se croisent à mi-chemin après trois mois de marche dans le xian de Shenmu, et se séparent pour toujours — du moins le pensent-ils.

    *

    On a tous vu ces images de Marina, assise derrière sa table en bois, fixant à tour de rôle ceux qui venaient défier son regard dans The Artist is Présent (MoMA, hiver 2010-2011). Un soir de 2010, vingt-deux ans après leur séparation, Ulay entre au musée et s’assied face à son ex qui, selon la presse américaine, ne s’y attendait pas. Abramović interrompt – la seule fois – sa posture momifiée et prend les mains d’Ulay dans les siennes. La foule applaudit, tout le monde pleure. Des tartines d’articles vantent l’amour et la réconciliation de ces deux monstres de l’art qu’un musée aurait réuni dans l’apaisement éternel. C’était se réjouir un peu vite : pendant des années, Abramović a refusé à Ulay le droit d’apparaître au crédit de leurs œuvres communes.

    En 2016, Ulay a obtenu de Marina Abramović 250 000 euros de dédommagement pour des ventes d’oeuvres communes non partagées ainsi que l’obligation de mentionner son nom sur leurs œuvres performées ensemble jusqu’en 1988. Amour vache ? Non : juste une romance d’aujourd’hui.
  • La littérature sauve-t-elle ?

    23 octobre 2017

    «(…) je me mis à aimer la force, une impression de sang surabondant,
    l'ignorance, les propos inconsidérés, et cette sauvage mélancolie
    propre à la chair où l'intellect n'a aucune part. »
    Yukio Mishima
    Confession d’un masque


    « La littérature n'est pas innocente, et,
    coupable,
    elle devait à la fin s'avouer telle. »
    Georges Bataille
    La littérature et le mal


    J’emprunte tous les jours, entre l’appartement où je vis et le lieu où je travaille, un chemin qui va du bassin de la Villette, dans le 19e arrondissement de Paris, jusqu’au quartier Colonel Fabien, dans le 10e, près du siège du Parti communiste. Ce chemin est à l’emplacement même d’un vieux site d’exécutions publiques, le Gibet de Montfaucon, dont il ne reste rien, sauf deux plaques historiques qui en rappellent vaguement le souvenir. Entre le XIVe et le XVIIIe siècle, des milliers de condamnés, coupables ou innocents, ont parcouru ce même chemin dans des conditions plus ou moins cruelles jusqu’au lieu de leur exécution. Les corps étaient roués, écartelés, étouffés, bouillis, écorchés, traînés sur des claies d’infamie, décapités, les têtes piquées sur des bâtons, avant d’être pendus par les aisselles et d’être mangés par les corbeaux. Ce qui restait des dépouilles était jeté dans une fosse avant d’être remplacé par d’autres. Trois étages de corps se suspendaient ainsi au gibet sur une petite butte que l’on pouvait apercevoir de loin. Cette « sombre fête punitive », pour reprendre l’expression de Michel Foucault[1], était destinée à effrayer pour l’exemple, sorte de leçon incarnée de l’enfer.

    C’est une époque où la proximité du mal, de la mort, du corps abîmé par la sanction, rendent ces exécutions à la fois terrifiantes et banales. Les Parisiens côtoient, dans leurs trajets quotidiens, la sauvagerie la plus extrême. J’y pense assez rarement car, depuis, les petits commerces, les HLM et les cabinets de psychologues ont recouvert le site, rendant insoupçonnable son funeste passé. L’emplacement même de mon bureau où j’écris ces lignes, si j’en crois les tracés des cadastres, se trouve pile au milieu d’un sentier qui conduisait au supplice. Les derniers piliers tombent en 1760. La punition comme spectacle cesse à partir du XIXe siècle, mais on peut se demander si la transmission télévisée de certaines exécutions ou les injections létales devant public[2] ne sont pas les derniers soubresauts de cette longue tradition de répression pénale.

    *

    J’ai neuf ou dix ans. C’est l’été. Mes parents m’envoient dans une colonie de vacances de l’extrême, au milieu des bois, où l’on ne se lave pas pendant une semaine. C’est le paradis. Nous parcourons des distances folles en canoë-kayak, traversons des îles en portant nos embarcations sur nos têtes, apprenons à faire du feu, des tipis avec des branches. La liberté, le danger, la quasi-absence d’encadrement nous enchantent. Nous vivons comme des animaux sauvages, soit à l’exact opposé des cadres silencieux et banlieusards qui bercent nos enfances occidentales. Mon corps de fille peut enfin être celui d’un animal, renard ou loutre. Je grimpe aux arbres, je nage dans les lacs infestés de sangsues. Mes jambes sont fouettées par les chardons et mordues par les moustiques, ma peau se scarifie de croûtes et de bleus, des boutons me poussent sur le visage. La nuit, le ciel est noir et piqué d’étoiles, de cette densité de noir que je ne retrouverai jamais dans les villes.

    Assez vite je tombe amoureuse d’un animateur qui doit avoir dix ans de plus que moi. Il est du genre blond surfeur avec des dreads. Il me prend en photo au polaroïd. Non il n’essaie pas de m’embrasser. Non il ne me viole pas. Il garde une distance d’adulte responsable. D’ailleurs il sort avec une animatrice de la colonie de vacances. Mais il y a un trouble, je le sais, quand A. colle son corps contre le mien pour me faire attraper une prise sur les rochers où j’apprends l’escalade. Il y a un trouble quand il m’aide à enfiler le harnais qui glisse entre mes cuisses avant d’accrocher les mousquetons aux hanches, quand les cordes tirent mes fesses et m’empêchent de tomber. Il casse quelque chose et c’est beau comme le silence fendu par les corbeaux qui croassent à notre passage, comme l’eau que nous dérangeons en y trempant nos pagaies. A. me montre le polaroïd et me demande de le cacher, je ne comprends pas bien pourquoi. Il n’y a rien sur ce polaroïd. Je suis juste debout sur un rocher, en train de sourire débilement. Mais A. sait qu’il a franchi la limite, qu’il n’aurait pas dû, et c’est tout ce que j’adore dans l’été, dans cette saison arrachée à la surveillance de l’école ou de la matrice névrotique de la famille. Ce sont ces moments décrochés à la sécurité qui me font peur et m’excitent. Cet été-là je comprends la chose fondamentale, l’attrait vénéneux du désir qui ne surgit que dans la liberté. C’est une découverte tragique, à laquelle je m’enchaînerai fort.

    Le lendemain A. décide d’emmener un petit groupe d’enfants, les plus vaillants, les moins râleurs, sur une île encore plus éloignée du camp. Encore les pagaies et les moustiques. Encore la menace de l’orage. Encore du gruau à la cassonade mangé à même la casserole. Nous sommes heureux d’avoir été élus parmi les petits chevaliers, les enfants endurcis qui ne disent rien quand les muscles brûlent, car la moindre blessure peut faire ralentir tout l’équipage. Nous sommes trop orgueilleux pour nous plaindre. Nous supporterions tout pour connaître ce privilège. Si nous ne profitons pas maintenant de ces instants, il ne restera rien, qu’une longue année d’hiver et pas de souvenirs auxquels nous raccrocher pour traverser ce pont qui s’appelle l’enfance.

    C’est sur cette île éloignée que A. nous raconte, alors que l’on se réchauffe péniblement autour d’un feu, la légende de La Corriveau. Il y a encore un frisson, celui d’entendre des histoires macabres, qui font peur, qui ne sont pas de notre âge. A. raconte que Marie-Josephte Corriveau était une sorcière maléfique qui a tué ses 7 maris. Qu’elle aurait été condamnée à recevoir des coups de fouet puis la lettre M marquée au fer sur la main. À la suite de ces meurtres, Marie-Josephte est condamnée à être pendue et enchaînée dans une cage suspendue à un gibet pendant cinq semaines. Les citadins voient le corps de Marie-Josephte se décomposer jour après jour, libres d’observer son cadavre pendre dans le vide. Ils assistent à sa décrépitude, fascinés et dégoûtés. Concupiscence inavouable du spectacle de la mort. A. ajoute que, la nuit, le spectre de La Corriveau hante encore ce village et s’en prend aux hommes violents, cherchant à les effrayer. Des petits bruits nous parviennent de la forêt, lièvres attirés par la lumière, loups rôdeurs, sangliers, ours bruns. Le danger est réel et pourtant, c’est celui de la légende qui emporte tous les autres. J’aime assez ce fantôme féministe, sans croire vraiment à ces histoires de revenants. Je fixe les guimauves calcinées au bout des piques et je tremble pour A. dont les traits, dans le jeu des flammes, se creusent d’une splendeur affolante.

    *

    La Corriveau est morte à trente ans, en 1763, période où les exécutions « pour l’exemple » ont toujours lieu en Europe, en Angleterre, en Russie, en Suisse, en Prusse, en France et en Nouvelle-France[3]. Elle aurait déclaré lors de son procès avoir tué son mari violent (et non sept) de deux coups de hache à la tête pendant qu’il dormait. Après un procès houleux mettant en accusation plusieurs voisins et membres de sa famille, Marie-Josephte Corriveau est effectivement condamnée à être pendue et exposée à Pointe-Lévy « dans les chaînes », selon la loi anglaise en vigueur de l’époque[4], dans un exosquelette en fer où son corps en décomposition sera mis à la vue de tous. Son père, Joseph Corriveau (notons au passage l’homonymie), accusé injustement de complicité, recevra un pardon à la suite de la « sanction royale de George III ». Alors que les exécutions publiques sont courantes, on peut se demander pourquoi La Corriveau, plus que toute autre personne condamnée, a engendré un tel héritage culturel au Québec : on ne compte plus les poèmes, romans, pièces et peintures qui relatent sa
    « légende ».


    Il faut revenir à l’essentiel : La Corriveau est une femme. Dans les statistiques de la criminalité, c’est déjà une rareté. Depuis les premières archives judiciaires, elles ne représentent que 4 % de la population pénale, chiffre resté constant depuis le 15e siècle[5]. Mais La Corriveau est non seulement une femme, mais une femme mariée de trente ans. C’est-à-dire un pilier de l’ordre public, garante, symboliquement, de la paix des familles. Un relais pour tous les pouvoirs souverains. Les choses n’ont guère changé : toute femme en âge de procréer reste, encore aujourd’hui, une mère en puissance. Celles qui se refusent à ce rôle, le menacent ou le trahissent, sont considérées, consciemment ou non, comme dangereuses. La Corriveau fait partie de celles-là. En s’attaquant à son mari dans son sommeil, Marie-Josephte trahit la confiance du familier. Elle se rebelle contre la puissance paternaliste du pouvoir. Ce qui stupéfie, encore aujourd’hui, reste cette contradiction ontologique : les femmes, mères ou futures mères, petites filles devenues femmes, posséderaient donc à la fois le pouvoir de donner la vie et de le retirer ?

    Si La Corriveau était de ce siècle, on la qualifierait de « femme battue ». Mais nous parlons d’un monde où les femmes n’ont pas plus de considération politique que les enfants et les animaux ; elles appartiennent à leur famille puis à leur mari. Elles sont une chose docile et vulnérable, dont on se sert et qui doit servir. Donc La Corriveau est condamnée à un supplice particulièrement humiliant : pendant 40 jours après la mort, ses chairs pourrissantes, pestilentielles (nous sommes au printemps), éclatant de gaz, de sang, de merde, réduites en moisissures, couvertes de vers et de mouches sont exposées au tout-venant. Il y a quelque chose dans cette offense post-mortem qui cherche de toute évidence à désérotiser le corps de la meurtrière. Tout se passe comme si la supériorité de la justice violée (et donc des individus nés mâles) devait, par cet outrage, être vengée. « Pour le dire brutalement », écrit Élisabeth Badinter en préface de Présumées Coupables, « la norme patriarcale donne tous les pouvoirs aux hommes pour contrebalancer celui à la fois naturel et magique de la reproduction féminine[6] ». Ici, c’est le mari, figure autoritaire par excellence, incarnation familière de la puissance lignagère du souverain, qui est offensé.

    Mécaniquement, l’exécution publique démontrera la supériorité absolue de la justice, dans un déséquilibre de forces qui cherche à inquiéter : « l’exécution de la peine est faite pour donner non pas le spectacle de la mesure, mais celui du déséquilibre et de l’excès ; il doit y avoir, dans cette liturgie de la peine, une affirmation emphatique du pouvoir et de sa supériorité intrinsèque » (Foucault, 1975). Soit une dissymétrie totale entre la violence du meurtre et celle, inassouvie, de la vengeance par le supplice. Ici, comme pour le Gibet de Montfaucon, toute l’économie du pouvoir s’emploie à démontrer avec force sa supériorité. Gare à ceux et celles qui penseraient commettre les mêmes faits ! Par la condamnation de La Corriveau, la hiérarchie traditionnelle de la famille est rétablie : femme humiliée, pater familias sauvé. Les femmes porteuses du désordre sont en quelque sorte surnaturelles. Comme elles bravent l’ordre divin, leur châtiment doit l’être aussi. La dignité bafouée de La Corriveau lui ôte ainsi tous ses pouvoirs. Ce qui est intéressant, ce sont les légendes qui ont découlé de ce supplice, voyant dans le spectre de La Corriveau une âme maléfique jamais rassasiée. Comme si la sentence, malgré sa cruauté, ne pouvait assécher la puissance diabolique d’une épouse insoupçonnable. Il faut aussi rappeler le contexte très pieux de l’époque, où les croyances dans le Jugement dernier, avec la menace effrayante des Enfers, est tenace. La ruse de La Corriveau (pendant le sommeil) est une menace pour la société entière. On raconte donc la « légende » de La Corriveau jusque dans les colonies de vacances où nous prenons un plaisir évident à écouter les menus détails de cette peine, avec une minutie qui frôle l’impudeur. C’est ce même plaisir qui pousse sans doute les écrivains, les peintres et les poètes à perpétuer le mythe de La Corriveau (Louis Fréchette, Gilles Vigneault, Victor-Lévy Beaulieu, Anne Hébert, Guy Cloutier, etc.). Je ne pense pas que ce soit le crime lui-même qui intéresse mais le fait de côtoyer de si près le mal par les mots, l’idée du mal, de la sorcellerie maîtrisée puis du corps humilié par-delà la mort, et de la transgression que cette légende autorise. La cage de La Corriveau, entrée dernièrement dans la collection permanente des Musées de la civilisation, participe de ce frisson qui me parcourait adolescente. C’est une jouissance autorisée, avec un temps de retard acceptable. Nous affectons des mines affligées (quelle souffrance ! quelle barbarie ! c’est terrible !), mais nous jouissons de cette cérémonie du mal jadis autorisée. Cette condamnation est si ancienne, et les légendes qui en découlent sont si nombreuses, qu’elles ont contribué à rendre La Corriveau inoffensive, comme un personnage de conte fantaisiste, une Barbe-Bleue.


    *

    Deux cent cinquante-trois ans après la Corriveau, une femme de 69 ans, au nom délicieux de Jacqueline Sauvage, est condamnée le 24 octobre 2014 à dix ans de prison pour le meurtre de son mari violent, Norbert Marot, avec qui elle vivait depuis quarante-sept ans. Pendant des décennies, Norbert Marot, alcoolique, a maltraité sa femme et ses quatre enfants sous toutes les formes inimaginables de la violence : psychologique, physique et sexuelle. Deux des trois filles ont été victimes d’inceste. Tous les membres de sa famille ont été battus, menacés et insultés. Les jours, les semaines, les années passent dans la terreur silencieuse de La-Selle-sur-le-Bied où vit la famille Sauvage-Marot. Les enfants du couple grandissent et se marient, refont leur vie. Les filles ont des filles à leur tour. Elles ne parlent pas de leur passé à leur époux ni à leurs enfants. Elles évitent de revenir chez leurs parents. Mais Jacqueline Sauvage, elle, reste. Le 9 septembre 2012, après une dispute violente, elle prend des somnifères et s’enferme à clé dans sa chambre. Son mari la rattrape, force la porte, la frappe, et retourne sur la terrasse pour boire. Alors Jacqueline prend une arme de chasse, met le viseur devant son œil, pointe l’arme dans le dos de son mari qui boit et tire trois fois. Ce qu’elle ne sait pas encore, mais qu’elle pressent peut-être intimement, c’est que son fils s’est suicidé deux jours auparavant. Ce qui jouera contre J. Sauvage, son « erreur » en quelque sorte, réside dans le fait d’avoir tué Marot dans le dos et non pas de face au cours d’une de leurs nombreuses empoignades.

    Il faut imaginer Jacqueline Sauvage, petite femme hirsute, fatiguée, dans son exosquelette invisible, démunie d’énergie, de réflexe de survie comme le sont beaucoup de femmes battues, lorsqu’elle prend son fusil et qu’elle tire sur son mari ivre. Elle ne pense pas à une stratégie de fuite, à la légitime défense, aux circonstances atténuantes. Elle ne se dit pas qu’une vie meilleure est possible. Sa vie est presque terminée. C’est une vie ratée, d’une tristesse indicible. Donc ce jour-là, Jacqueline ne pense qu’à tuer Norbert de la manière la plus sûre possible. Pourquoi ce geste de la folie dans la folie, bien que cela soit contraire aux fondements de notre société démocratique, pourquoi cela me fait, et de façon tout à fait inavouable, brièvement plaisir ? Est-ce que les 434 000 internautes qui ont signé la pétition pour exiger la grâce totale de Jacqueline Sauvage ont ressenti ce même trouble ? Est-ce que les 80 parlementaires qui ont plaidé en sa faveur partagent aussi ce sentiment secret ? De nos instincts d’enfant, malgré le travail salvateur de la morale, il reste des traces. Nos comportements d’adultes civilisés, qui nous distinguent des animaux, s’offusquent naturellement contre la vilenie ; mais c’est aussi parce que le monde de la violence nous est interdit que le récit de ceux qui s’y adonnent nous attire. Les enfants adorent les méchants des contes ; ce qu’ils ne savent pas, c’est que leurs parents aussi. Sagesse de Bataille : « Au fond, ni le tigre ni l’enfant ne sont des monstres, mais dans ce monde où règne la raison, leur apparente monstruosité est fascinante ; ils échappent à l’ordre nécessaire[7]. »

    Or, nous ne sommes plus dans la légende. Pendant des années, les filles de Marot espèrent elles aussi la mort de leur père[8] pour être tranquilles, pour arrêter de craindre pour leurs propres enfants, pour enfin refaire leur vie. Pendant des années, les filles Sauvage-Marot se taisent parce qu’elles ne veulent pas de remous. En évitant les procédures, les filles espèrent enterrer le passé. Puis il y a le procès, et la terre entière, dont leurs propres enfants et leur mari, découvrent ce que cachent leurs femmes, les femmes et les mères Sauvage-Marot. Les médias font leur travail de spectacle, et plus particulièrement Internet, qui n’oublie jamais, comme un relent moisi de cette tradition punitive qui n’en finit plus de trouver de nouvelles formes pour renaître.

    *

    En tauromachie, on accorde la grâce à un taureau particulièrement courageux. L’indulto est donné à la demande de la majorité du public, qui agitent des mouchoirs blancs, avec l’accord du matador. Le taureau qui « mange » la muleta, qui prend le sang, qui charge son meurtrier, qui en veut encore, qui accueille la lame et les piques en encaissant la douleur, celui-là mérite de vivre. Alors seulement, la présidence de la corrida agite un mouchoir orange, et le taureau est salué pour sa noblesse. Il retourne ensuite dans son élevage, où on le laisse paître en paix jusqu’à la fin de ses jours. Jusqu’au 19e siècle, la foule pouvait, lors d’une exécution publique, exiger la punition d’un bourreau malhabile : « elle voulait que le condamné soit gracié si l’exécution venait à échouer. […] Le peuple attendait souvent qu’on l’applique, et il lui arrivait de protéger un condamné qui venait ainsi d’échapper à la mort[9]. » Cette tradition se perpétue aujourd’hui, avec la grâce présidentielle. En France, le nombre des condamnés en ayant bénéficié reste flou. C’est un pouvoir régalien, qui hérite des décisions de justice pratiquées par les rois de France. Elizabeth II est aussi pourvue de ce pouvoir de clémence[10], mais on ne peut pas dire qu’elle en abuse : elle ne l’a jamais fait. Le 28 décembre 2016, après plusieurs demandes refusées, Jacqueline Sauvage reçoit la grâce totale de François Hollande. Ce beau mot de grâce qui renvoie aux racines du christianisme, la grâce d’un dieu qui sauve. En étymologie, « ce qui plaît dans les attitudes, les manières et les discours » (Littré). Jacqueline, dont la sauvagerie a réussi, pour une rare fois dans l’histoire judiciaire, à émouvoir suffisamment l’opinion dans un gouvernement profondément affaibli, reçoit donc la grâce. Les associations féministes crient victoire. Les magistrats déplorent le cautionnement d’un meurtre et l’absence de vigueur de Jacqueline Sauvage[11].
    Mais qui, parmi ces magistrats, a vécu dans la prison de la violence pendant 47 ans ? Ici, la part maudite se mêle aux lois, et pour une fois, sauve.

    Paris avril-mai 2017

    Cet article a été publié dans le dernier numéro de la revue Zinc : http://revuezinc.com/


    [1] FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1975. [2] « Les yeux de Wood se sont fermés [après l'injection à 13 h 52]. Environ dix minutes plus tard, ses hoquets ont commencé. Sa mâchoire s'est ouverte, sa poitrine a gonflé, puis il a laissé échapper un soupir. [...] Ces soupirs se sont répétés des centaines de fois. Un membre de l'administration pénitentiaire est allé le contrôler une demi-douzaine de fois. On pouvait entendre Wood respirer lourdement quand un officiel a allumé le micro afin d'informer les spectateurs de la scène qu'il était sous l'effet des produits. [...] L'exécution a mis 1 heure et 57 minutes pour parvenir à son terme, et les halètements de Wood ont duré pendant un peu plus d'une heure et demie. » Le Monde, 24 juillet 2014. [3]« Puisque l’accusé est coupable jusqu’à preuve du contraire, on recourt fréquemment à la torture pour obtenir des aveux, qui sont considérés comme “la reine des preuves”. Aucun témoignage n’équivaut à un aveu. Toute la procédure judiciaire tourne autour de celui-ci, car un accusé ne peut être condamné à mort sans avoir avoué son crime. Tout est mis en œuvre pour les obtenir, la justice étant très pointilleuse en ce qui concerne les preuves, exigeant qu’elles soient “plus lucides que le clair jour luisant à midi”, selon une vieille formule. Les aveux sont obtenus de gré ou de force, en utilisant la torture au besoin. On dit alors qu’on soumet l’individu à “la question”. » Blogue de Samuel Venière, https://anecdoteshistoriques.net/tag/nouvelle-france/ [4] « Hanged in chains », Statutes United Kingdom, 25, George II, 1752. [5]Présumées coupables. Sous la direction scientifique de Claude Gauvrard, Archives nationales, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p. 12. [6] Ibid., p. 4. [7] BATAILLE, Georges. Le Procès de Gilles de Rais, Paris, Pauvert, 1965, p. 25. [8] http://madame.lefigaro.fr/societe/jacqueline-sauvage-les-filles-racontent-lenfer-familial-310116-112185 [9] M. Foucault, Surveiller et punir, Op. cit., p. 63. [10] Code criminel du Canada : http://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/C-46/section-748.html?wbdisable=true [11] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/12/29/pourquoi-l-affaire-jacqueline-sauvage-fait-debat_5055435_4355770.html
  • JUSTE POUR VOIR - Anne Hébert

    22 février 2017

    Anne Hébert 2

    Printemps 1997. Anne Hébert vient de publier "Poèmes pour la main gauche" aux Editions du Boréal. Je demande le livre pour l'anniversaire de mes quinze ans et je suis éblouie. Les mots me montent à la tête et s'impriment immédiatement, ils se gravent comme dans une cire. En les relisant vingt ans plus tard une carte, glissée à l'intérieur, tombe sur le parquet. Je ne sais pas ce que j'ai pu écrire à Anne Hébert pour qu'elle ait la gentillesse de me répondre, avec cette dernière phrase, "telle que vous la rêvez", mêlant si élégamment la vie à l'écriture. Elle décède trois ans plus tard à Montréal, le 22 janvier 2000, après avoir vécu presque toute sa vie à Paris.
  • HEIMAT

    15 novembre 2016



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    Steve est entré dans sa voiture et il a roulé. Il rêvait de revenir chez lui, là où il s’était perdu pour toujours. « Je n’ai jamais voyagé vers autre pays que toi mon pays ». Steve repense à ce poème dans la voiture tandis qu’il chauffe les vitres pour faire disparaître la buée en tournant les boutons et les buses dans tous les sens. Après cinquante kilomètres au hasard c’est la campagne, la buée est toujours aussi dense et soudain dans la lueur des lampadaires il y a cette chose belle et délicate qu’il attendait, qu’il n’avait pas revue depuis longtemps : des flocons se sont mis à danser dans la lumière des phares. C’était comme des grains de riz, ceux qu’on lance dans les mariages, des étoiles qui accompagnent sa route alors qu’il fuyait la ville derrière avec la fille dedans en espérant rouler vers ce qu’il appelait « chez lui », fictivement « chez lui », ce que les Allemands appellent le heimat et qui n’a pas d’équivalent dans la langue de Steve. On peut se sentir chez soi seulement dans le lieu que l’on s’est choisi, pas forcément dans le lieu de l’enfance, dans la famille ou sur la terre qui vous a porté petit, se console Steve, lui qui n’a plus vraiment de famille pour l’avoir quittée jeune, « pour ressentir la soif » qu’il avait dit à ses parents un jour en citant Gide, ça faisait tout de suite beaucoup plus chic. Steve roule et pense à son heimat, il espère qu’au bout du chemin il y aura quelque chose qui ressemble à la maison ou à l’idée d’une terre natale. Quand on demande aux enfants de dessiner leur maison ils font souvent une bâtisse avec un toit et une cheminée avec des fleurs et des arbres tout autour alors même qu’ils grandissent dans des buildings avec des voisins. Il y a cette idée de la maison comme une représentation isolée, qu’elle serait toujours la petite chaumière dans la prairie et pas une niche dans un immeuble comme les pierres tombales des colombariums. Ceci dit Steve n’a rien contre les columbariums, il pense à tout ça en roulant à 130 km/h sur la route enneigée et se dit qu’il pourrait se retrouver au columbarium plus tôt que prévu si ça trouve il pourrait oui il pourrait, avec les flocons et le vent ce serait très
    postapocalyptique qu’il pense. « C’est quelque chose que j’ai toujours beaucoup envié, enfin les gens qui avaient une terre, un lieu, une appartenance. » C’est ce que la fille lui avait dit hier avant qu’il ne parte sans bruit, pour ne pas la réveiller, pour ne pas affronter son regard triste quand il partirait sans explication parce que comment expliquer à quelqu’un qu’on veut rouler vers son heimat sans savoir où c’est ? Ils avaient regardé des photographies ensemble, des photos en noir et blanc qu’elle avait prises, elle, pas de lui, mais d’elle et d’autres.


    Est-ce que la fille avait voulu lui montrer les photos pour le séduire ? Lui faire peur ? Lui faire de la peine ? En tout cas Steve a peur de la fille, souvent, parce qu'elle est douce et gentille et qu’elle l’aime vraiment, et dans ce coeur si pur il y a toute la place pour la sortir de l’enfance dans laquelle elle est encore sans le savoir. Il croise des gens à vélo dans la ville, « C’est pas un vélo c’est un fixie » avait répondu un mec une fois, pauvre connard pense Steve, un coup de volant et bang c’est fini mon gars, étouffe-toi avec.


    Steve aimerait penser à la maison comme on se l’imagine dans les contes de fée les histoires d’enfants ambiance mamie nova avec des gâteaux qui sortent du four et une maman et un papa, non c’est trop manif pour tous ça, enfin des gens d’un certain âge qui s’aiment et qui sont insupportables en même temps, des chambres d’enfants avec leurs vieux jouets et un jardin où on aurait laissé les balançoires en fer rouiller avec le temps parce que c’est joli et que ça rend nostalgique et que parfois c’est agréable la nostalgie. Dans l’idée de heimat il y a quelque chose de tellement pastoral finalement. En roulant Steve espérait approcher au bout du chemin l’idée indéfinissable de la maison sans y habiter, quelque chose de familier qui lui permettrait aussi de s’en détourner pour se dire : je ne suis pas de là. Quelle heure est-il ? Steve appuie sur le bouton n°1 et tombe sur Patrick Cohen qu’on appelle maintenant un
    matinalier, il aime bien Patrick Cohen, il a l’impression qu’ils se connaissent depuis toutes ses années, Patrick Cohen se réveille avec lui, petit-déjeune avec lui, prend sa douche avec lui, si bien qu’un jour dans le métro Steve a croisé Patrick Cohen et il avait envie de lui faire une accolade et puis finalement non, il n’aurait sans doute pas aimé qu’on lui fasse ça Patrick Cohen, alors que les intentions de Steve étaient toutes amicales.


    Ca fait bien dix heures que Steve roule et le jour a fini par se lever, il ne voyait plus la lumière depuis un certain temps. « Je veux te faire aimer la vie notre vie. Je finirai bien par te rencontrer quelque part. Bon dieu ! » Il repense aux mots de la fille, il sait qu’il l’aime et qu’il est en train de fuir encore le lieu de son amour, le corps de son amour, celle qui hier lui ouvrait encore les bras pour lui faire aimer la vie, leur vie. Au fond l’amour et l’eau du robinet sont encore des plaisirs très démocratiques, il pense, même le soleil est devenu trop rare et réservé aux riches.



    Steve s’arrête dans ce qu’il pensait être une gargote de bord d’autoroute, quand il entre des lampes à fil tungstène et des têtes d’animaux morts ornent les murs, on lui demande s’il veut la carte, potage à l’
    alfafa en entrée, pad thaï aux piquillos en plat principal et crumble à la mara des bois en dessert, ok ok, je vais prendre tout ça, il est en forme Steve, il est en super forme, pour un brunch du mardi matin il est motivé, un mardi matin avec Patrick Cohen sur une route qu’il ne connaît pas en direction de son heimat ça creuse. « Il faut payer tout de suite c’est la fin de mon service » lui avait dit le serveur à barbe et montures de hispter en lui tenant le terminal de micropaiement. Steve jette un billet sur la table. Il est comme ça Steve, il ne prend pas la monnaie, il est déjà de retour dans sa Clio quand il voit clignoter dans une fenêtre des lumières indéfinissables, rouges, violettes, roses, blanches, les taches sont floues et il se rend compte qu’il a toujours de la buée dans ses lunettes. Il le retire et les nettoie avec le coin de sa chemise qu’il sort de sous sa doudoune. Il distingue un sapin de Noël encore allumé alors que nous sommes en janvier. Longtemps Steve regarde le sapin qui se confond avec le sapin parfumé accroché à son rétro, il éteint le moteur.


    Frappe l'air et le feu de mes soifs
    Coule-moi dans tes mains de ciel de soie La tête la première pour ne plus revenir Si ce n'est pour remonter debout à ton flanc

    Le poème remonte en lui doucement, alors qu’il pensait l’avoir oublié, de ses années sur les bancs de la fac où il croyait encore à l’amour et à la poésie. Peut-être que le heimat c’est la fille, pense Steve, peut-être que le heimat pour certaines personnes ce n’est pas un lieu mais quelqu’un.

    Photo : ©Garagisme
  • Rose Valland

    15 mars 2016

  • Mais il y a quelqu'un

    07 mars 2016

    Nous allons voir Astro Noise, l’exposition de Laura Poitras au Whitney. Dans une des salles, les spectateurs sont invités à se coucher sur le dos et à regarder un écran accroché au plafond. On peut y admirer des ciels étoilés du Pakistan, du Yémen et de la Somalie, pays où les Etats-Unis ont conduit des opérations militaires à l’aide de drones de combat et où, forcément, beaucoup de civils ont été tués.

    Ce n’est pas un ciel de guerre. C’est un ciel étoilé, comme on aime les admirer partout dans le monde, comme on aime regarder intensément les éléments, je pense au feu ou à la mer. L’installation s’appelait Bed Down Location, nom donné par les militaires aux lieux de repos des cibles potentielles.

    Dans une autre salle, un peu plus loin, on découvre que nos silhouettes allongées, toutes à leur contemplation métaphysique, étaient filmées par caméra infrarouge. On distingue bien les corps étendus, la chaleur rouge des ventres et nos membres verts et bleus.

    Juste à côté de cet écran se trouve un moniteur où s’affichent en temps réel toutes les adresses MAC (Media Access Control) des visiteurs de l’exposition. Le MAC est un identifiant physique stocké dans la carte réseau de l’utilisateur, et il est unique au monde. On peut tracer un individu très facilement grâce à son adresse MAC.

    Laura Poitras, qui travaille sur l’Amérique post 9/11, a réussi à mettre en abyme un de mes sentiments les plus quotidiens et auquel je me suis tranquillement habituée. Sentiment d’être surveillée en permanence et de ne pas assez maîtriser les outils de la technologie.
    Sentiment d’être limitée dans mes recherches par peur d’être fichée. Sentiment de grande vulnérabilité face aux nouvelles technologies. Sentiment qu’en cristallisant tous nos besoins vers un seul objet (boussole, montre, messages, radio, télévision, journaux, loisirs), nous acceptons de nous fragiliser. Sentiment qu’en acceptant de vivre sans notion de vie privée, nous n’avons plus assez de ressources secrètes pour nous défendre. Sentiment que la société se croit seule, mais il y a quelqu’un. 

    Sentiment qu'en montrant quelque chose de soi sur internet (et non pas au sein d'un dispositif "ami", livre ou exposition), je livre trop dangereusement mes recettes secrètes, le processus inégal de la création. Sentiment aussi qu'en ne livrant rien, rien ne se passe, rien ne peut se faire, et que ce risque en vaut aussi la peine.

    Pour que l'idée apparaisse enfin, le duo d'artistes suisses Fischli & Weiss disait qu'il devait se mettre dans un état d'ennui absolu. Assembler des objets divers et les faire tenir en équilibre est issu d'une de ces après-midis d'attente sans but, et qui a donné la géniale série "A Quiet Afternoon". L'équilibre fragile de ces objets, leur suspension agile dans l'espace et l'apparente gratuité de ce geste sont aussi à l'image de leur duo et de leur travail qui a perduré pendant des décennies jusqu'à la mort de David Weiss en 2012.

    A quel moment suis-je vraiment apaisée et tranquille ? Juste assez pour m'ennuyer profondément et faire "naître l'idée" ? Ce processus créatif est-il encore possible ? Et souhaitable ? Puis-je vraiment retrouver un sentiment de solitude tel que de ce rien viendra le prochain roman ? Depuis les attentats, et encore plus depuis l'intensification de la crise migratoire, je me demande s'il est possible de parler d'autre chose ? S'il est décent d’aborder d’autres sujets, des choses plus minuscules et douces qui nous passionnaient avant ?

    Peut-on continuer de vivre comme si de rien n'était avec la fin du monde ? 



    Photo : Laura Poitras, extrait de la vidéo "Bed Down Location", Whitney Museum, 2016

  • Ciel pommelé

    24 octobre 2015

    Je suis en train de lire « La Bête Humaine » sur un banc du Jardin des Plantes. Je lis ce livre dans une vieille édition de poche trouvée je ne sais où, chez Gibert Jeune probablement. Le Jardin des Plantes est juste à côté de la fac de Jussieu et c’est un endroit ravissant pour lire. J’ai vingt-quatre ans, vingt-cinq peut-être.

    Un homme d’une cinquantaine d’années s’arrête devant moi, me dit : « Ah, vous lisez La Bête Humaine dans une vieille édition du Livre de Poche ! » Il s’assoit sur le même banc que moi. « Vos parents doivent être des intellos… Pour lire ce livre dans cette édition… Oui vous devez être quoi, fille de profs ? » C’est vrai que la couverture, au graphisme kitsch, est déjà très usée.
    Il m’est sympathique. Non, mes parents ne sont pas des intellos. Non, ils n’ont pas une vieille bibliothèque avec laquelle j’ai grandi et où il me suffisait de tendre le bras pour aller chercher, au hasard, les titres qui me paraissent séduisants.

    Je décide de ne pas le contredire et de m’inventer une vie, comme cela m’arrive souvent. « D’où venez-vous ? » « De Paris. » Ces mensonges me facilitent les conversations, me donnent une petite longueur d’avance. Nous atteignons plus vite les sujets qui m’intéressent, dans tous les sens du mot sujet.


    Je crois qu’à l’époque je travaille déjà comme documentaliste pour France Culture parce que nous en arrivons à parler de l’émission pour laquelle je travaille et de fil en aiguille de Pierre Bourdieu. Mon interlocuteur est fasciné par lui. « Je le voyais souvent dans ce parc, il marchait là-bas, accompagné par X. » Pierre Bourdieu est mort depuis trois ans déjà.


    Nous parlons longtemps. Je ne sens pas tellement de séduction entre nous. Je n’aime pas beaucoup les hommes qui ont deux fois mon âge. Mais nous sommes bien, assis côte à côte sur ce banc, avec cette complicité qu'offre parfois les livres. Je vis à Paris depuis quelques années mais je suis globalement seule et les rencontres sont rares. A un moment, après un petit silence, il renverse la tête vers le ciel et dit : « Ah. Quel beau ciel pommelé. »


    C’est la première fois que j’entends cette expression. Je la trouve si belle que je me l’approprie aussitôt. Dès que je peux parler d’un ciel pommelé, j’en profite. C’est comme ça pour un grand nombre d’expressions. Les mots affluent, je les prends. Je me transforme avec eux.


    Il quitte le parc mais je le retrouve quelques rues plus loin alors que je m’apprête à le quitter aussi. Il me montre une petite rue en courbe et pointe un appartement, « Voilà, c’est là que Pierre Bourdieu vivait ».


    Je ne sais pas du tout qui était ce monsieur. Prof de sociologie dans une des facs voisine ? Simple amateur de littérature ? Lecteur aguerri, un peu désabusé ? Promeneur sans but ? Parisien ayant envie de parler de livres ? Homme désirant approcher une jeune fille ? Etre humain à la recherche d’un échange tout court ?
    Je pense souvent à lui.
  • La Forêt

    19 octobre 2015

    Joséphine et moi à Belleville en juin 2014. La photo a été prise par Aurore Laloy pour l'exposition "Sylvia. 24h dans la vie d'une forêt" qui a eu lieu à la Galerie Nivet-Carzon à Paris en juin 2015.

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