• Quand Roland Barthes me parle

    05 décembre 2018

    Quel que soit son raffinement, le style a toujours quelque chose de brut : il est une forme sans destination, il est le produit d'une poussée, non d'une intention, il est comme une dimension verticale et solitaire de la pensée. Ses références sont au niveau d'une biologie ou d'un passé, non d'une Histoire : il est la « chose » de l'écrivain, sa splendeur et sa prison, il est sa solitude. Indifférent et transparent à la société, démarche close de la personne, il n'est nullement le produit d'un choix, d'une réflexion sur la Littérature. Il est la part privée du rituel, il s'élève à partir des profondeurs mythiques de l'écrivain, et s'éploie hors de sa responsabilité. Il est la voix décorative d'une chair inconnue et secrète ; il fonctionne à la façon d'une Nécessité, comme si, dans cette espèce de poussée florale, le style n'était que le terme d'une métamorphose aveugle et obstinée, partie d'un infra-langage qui s'élabore à la limite de la chair et du monde. Le style est proprement un phénomène d'ordre germinatif, il est la transmutation d'une Humeur. Aussi les allusions du style sont-elles réparties en profondeur ; la parole a une structure horizontale, ses secrets sont sur la même ligne que ses mots et ce qu'elle cache est dénoué par la durée même de son continu ; dans la parole tout est offert, destiné à une usure immédiate, et le verbe, le silence et leur mouvement sont précipités vers un sens aboli : c'est un transfert sans sillage et sans retard. Le style, au contraire, n'a qu'une dimension verticale, il plonge dans le souvenir clos de la personne, il compose son opacité à partir d'une certaine expérience de la matière ; le style n'est jamais que métaphore, c'est-à-dire équation entre l'intention littéraire et la structure charnelle de l'auteur (il faut se souvenir que la structure est le dépôt d'une durée). Aussi le style est-il toujours un secret ; mais le versant silencieux de sa référence ne tient pas à la nature mobile et sans cesse sursitaire du langage ; son secret est un souvenir enfermé dans le corps de l'écrivain ; la vertu allusive du style n'est pas un phénomène de vitesse, comme dans la parole, où ce qui n'est pas dit reste tout de même un intérim du langage, mais un phénomène de densité, car ce qui se tient droit et profond sous le style, rassemblé durement ou tendrement dans ses figures, ce sont les fragments d'une réalité absolument étrangère au langage. 

    Roland Barthes. Le degré zéro de l'écriture, 1953
  • Carte postale (automne)

    23 novembre 2018

    Ecrire est une activité folle. Cela occupe toute la vie et implique celle des autres. C’est un travail excessivement long et périlleux qui ne rapporte aucun argent. A chaque livre, on risque l’humiliation totale de la critique, le jugement des proches, la déconsidération de ceux qu’on admire, la zizanie familiale, les gémonies ou pire, l’indifférence totale. C’est inexplicable et incompréhensible et maladif de préférer rester seule dans une maison qui me fait éternuer avec un texte sous les yeux, plutôt que de profiter d’une après-midi champêtre avec les autres. Quand ils rentreront vers dix-neuf heures, les joues rougies et hurlant de plaisir, on me racontera les poissons, les grenouilles, les fenouils, les oiseaux. Et je serai heureuse pour eux.

    Qui peut comprendre, le délice absolu des heures veloutées passées dans le silence précieux de la cuisine où j’ai pu retrouver enfin ma vieille solitude ? De temps en temps, je lève la tête de l’écran ; un rai de lumière traverse la pièce, éclairant une poussière joyeuse et agitée. C’est le paradis.

    Je n’aime pas la vie concrète, l’organisation, les plans, les choses qui s’arrêtent parce qu’elles sont des choses. J’aime la vie rêvée. C’est insupportable pour les autres.
     
    Une fois rentrée ma fille se jette dans mes bras et me demande : ton livre, il parle de quoi ? Et comment ça sort de l'ordinateur pour devenir du papier ? Elle veut me faire parler car elle sait qu’il n’y a que cela qui m’intéresse. Cela me brise le coeur.
  • Carte postale (été)

    09 juillet 2018

    Hier c'était dimanche. Les enfants se sont levés tôt. A quinze heures il a fallu faire le choix entre la sieste et écrire. J’ai choisi la sieste avec M et c’était le moment le plus doux, le plus délicieux de cette journée de soleil. Le sommeil de la sieste est profond, il entaille une journée dans la journée, mais il retire aussi des heures précieuses au roman en train de se faire. Et puis au moment de me glisser nue dans les draps M est venue. J’ai aussi choisi d’écrire à ce sujet, pour ne pas me sentir absolument coupable de ne pas avoir travaillé ; dès que je ne travaille pas sur un livre, je sens bien que je perds mon temps ; et pendant que je dors d’autres écrivent aussi, c’est bien ça le problème, et à trente-six ans j’ai toujours le sentiment de n’avoir rien fait. Le bonheur de cette sieste et le bonheur de l’amour ont pourtant rejailli ensuite sur la soirée et la nuit ; après des jours ici je sens enfin un peu de la douceur de l’été et ce que cette saison autorise de relâche, avec l’affreux sentiment que cette vacance du corps menace aussi celle de l’esprit. Il y a cette certitude aussi, et qui gâche un peu mon humeur : celle de ne jamais être totalement avec « les autres ». Par exemple, hier soir, dîner au jardin sur une jolie table recouverte d’une nappe bleue, vin blanc dans les verres. Tandis que les conversations s’étirent tard dans la nuit, je suis couchée avant « les autres » car demain il y aura les enfants, le travail, et le temps si court pour écrire une page, peut-être un peu plus.

    Pour ne pas être perturbée davantage j’essaie de ne pas penser à l’argent, je ne regarde pas mon compte bancaire dont le découvert doit se creuser tous les jours, car cette inquiétude s’ajoute au reste et contraint ma liberté d’écrire calmement ; mais de temps en temps une petite loupiote s’allume du fond de mon esprit, pleine d’angoisse, pour me rappeler la vie matérielle qui n’est pas un détail, même si comme d’autres j’aimerais avoir le luxe de le penser.

    Un bourdon butine les fleurs de lavande dans le jardin. J’ai envie d’écrire cette phrase, inutile, de contemplation pure, qui ne sert pas le récit, qui ne n’a d’autre fonction que de faire entrer le lecteur dans un décor. Je décris le tableau. Le ciel, marin, est d’un bleu très clair, celui du matin ; un avion, plus tôt, y a laissé sa trace, fine et blanche. Des oiseaux noirs pépient dans les cèdres. Ce sera une belle journée, chaude et saline. Nous irons peut-être à la mer vers onze heures. 

    Voilà le décor de l’écriture, qui n’a rien à voir avec le roman en cours, et le soutient pourtant, en toile de fond.


    J’ai pris une décision récemment : écrire sans compromis, ni pour la critique, ni pour les lecteurs. Ecrire pour le livre, pour servir le livre, car il n’y a aucun autre espace de liberté possible ; le travail et la famille ont tôt fait d’imposer leurs limites ; l’amour offre bien quelques échappées lumineuses, mais il s’encadre aussi dans un contexte conjugal de responsabilités. L’écriture, elle, ne répond de rien d’autre que de ce qu’elle doit incarner, c’est-à-dire : une plongée réfléchie dans quelque chose qui m’échappe.

  • #deletefacebook

    10 avril 2018

    Si internet a permis, dans des situations nationales bloquées, d’encourager les rencontres et les prises de parole des réseaux LGBTQI malgré un risque important de contrôle policier, les réseaux sociaux, et en particulier Facebook, contraignent les utilisateurs LGBTQI à toujours plus de transparence sur leur identité de genre afin qu’elle concorde avec leur état civil. Le modèle économique de Facebook reposant sur la précision des données personnelles collectées, l’entreprise californienne oblige ses utilisateurs à l’aveu sous peine de sanction.



    L’économie européenne des données personnelles des utilisateurs d’internet en 2016 était de 300 milliards d’euros, et atteindra 430 milliards en 2020. Ces chiffres vertigineux font du marché des données « le pétrole du XXIe siècle »[1]. Toutes traces laissées sur le net à commencer par l’historique du moteur de recherche jusqu’aux préférences politiques affichées sur les réseaux sociaux, le détail de ses achats sur des sites marchands ou les informations médicales recueillies grâce aux objets connectés, sont convertibles en données chiffrées. Les géants du GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sont régulièrement rappelés à l’ordre mais les sanctions sont loin d’être dissuasives. Facebook a ainsi été condamné en mai 2017 par la Commission nationale de l’informatique et des libertés pour atteinte à la vie privée, mais l’amende (150 000 euros), au vu du chiffre d’affaires de l’entreprise[2], n’a rien changé à ses desseins.  

    Pourtant, en matière de protection des données de la vie privée, Facebook semble à première vue irréprochable. Les politiques de confidentialité attestent que l’utilisateur a le plein contrôle de son profil, que seuls ses amis peuvent y avoir accès s’il le désire. Cette ambiance décontractée se déploie dans un savant « marketing d’ouverture d’esprit », notamment en ce qui concerne les identités LGBTQI. Cette tolérance se découvre dès l’inscription au réseau : entre les champs réservés aux formalités administratives d’usage (nom, prénom, âge, ville), l’utilisateur-trice est invité-e à définir son identité de genre parmi un catalogue quasi exhaustif de plus de cinquante propositions. D’Agender à Genderfluid en passant par Genderqueer, Other, Two-Spirit, Transqueer et Gender Variant, le menu hisse Facebook comme porte-étendard des combats LGBTQI les plus pointus.[3] Mieux encore : Facebook France a publié des guides pour les LGBTQI victimes de harcèlement sur son réseau, et a mené en 2016 des campagnes communes avec Le Refuge et l’Inter-LGBT pour sensibiliser les jeunes victimes à se défendre et à dénoncer.[4] Ouvert, gay-friendly, libéral : Facebook apparaît comme un environnement rassurant où l’on peut enfin exprimer son identité la plus nue.        

    De l’aveu : une obligation de l’identité

    Pourquoi Facebook insiste-t-il auprès de ses utilisateurs, et ce dès le formulaire d’inscription, à préciser aussi finement son identité de genre ? Pour comprendre les motifs du réseau, qui sont loin d’être philanthropiques, il faut éclaircir son modèle économique. Facebook « est gratuit et le sera toujours », comme l’annonce sa page d’accueil. Les « data » (données) personnelles récoltées, vendues à des marques désireuses d’intéresser de futurs acheteurs, à des partis politiques à la recherche d’électeurs ou d’entrepreneurs, a un prix. Plus cette data est « qualifiée », c’est-à-dire plus l’information est précise, intrusive, plus elle est chère. Une fois l’inscription réalisée, la moindre interaction avec son réseau, sous forme de like, de visionnement, de lecture d’article, d’ajout d’ami, enrichit l’algorithme qui affine les contours des profils.

    En donnant des renseignements précis sur son identité – et ce sans aucune violence, les réponses reposant sur une pratique de la confession[5] volontaire – un portrait économique de l’identité de genre et de l’identité politique des utilisateurs-trices se compose avec une précision historique inégalée. Bien entendu, plus l’utilisateur-trice multiplie ses inscriptions sur ces services gratuits (de Google à Instagram en passant par Twitter, WhatsApp, Amazon et tous les serviciels Apple), plus les contours du capital économique, culturel, social et symbolique de l’individu se dessinent avec précision, dressant un faisceau[6] d’indices parfaitement concordant.  

    Pour répondre à la question initiale, il faut imaginer un utilisateur refusant de renseigner son état civil lors de son inscription sur Facebook, choisissant plutôt un pseudonyme auquel il est attaché. Il devient un électron insaisissable pour l’algorithme ; en conséquence, la qualité des données s’appauvrit. Les clients de Facebook se retrouvent avec des listes de potentiels « prospects » (entendez : acheteurs) qui ne correspondent pas à leur « cible », et les données, achetées à prix fort, deviennent caduques.   Comment l’entreprise doit donc s’y prendre avec les réfractaires, les écrivains connus sous leurs noms de plume ou les drag queens aux noms évocateurs ? Facebook applique avec les rebelles une sanction normalisatrice : les pseudonymes sont rapidement repérés et les comptes suspendus jusqu’à ce que les utilisateurs consentent à donner leurs vrais noms. En effet, Facebook punit les dissidents : exclusion de profils rebelles, suppression de posts dits subversifs[7], obligation de décliner sa véritable identité sous peine d’excommunication du réseau. Se substituant à la police, le réseau exige parfois la copie d’états civils ou de passeports avant d’approuver un profil. Ainsi les identités in-drag ou trans, qui s’accompagnent souvent d’une masculinisation ou d’une féminisation du prénom, se retrouvent piégées.    

    Un regard sans visage

    Après des manifestations de drag-queens devant son siège en 2015 contre la politique des « Real Names » et devant le risque de perdre son statut de réseau le plus décontracté du monde (que faire si la communauté LGBTQI et leurs amis-es se mobilisaient en quittant massivement le réseau ?), Facebook a consenti à accorder des exceptions aux personnes désireuses d’apparaître sous d’autres identités. Pour certaines drag queens, qui considéraient la décision de Facebook comme une victoire, le fait qu’un réseau social respecte leur choix de « pseudonyme » équivalait à une reconnaissance officielle de leur identité[8] (rappelons que Facebook avait, pour certains-es, brutalement réinscrit les noms d’états civils). Désormais, la liste des personnes voulant utiliser un nom d'emprunt sur le réseau social, soigneusement dressée par l’entreprise, comprend « des drag-queens, des victimes de violences familiales, des juges, des travailleurs sociaux, des enseignants ou encore des artistes. »[9]

    Qui attribue ces autorisations ? Et plus inquiétant, qui surveille ?   En consultant les pages d’aide à l’utilisateur, on retrouve les règlements suivants : « Le nom que vous utilisez doit être votre vrai nom, tel qu'il apparaît sur votre carte de crédit, votre permis de conduire ou votre carte d'étudiant. » Puis, dans une logique plus coercitive : « Le nom de votre profil doit correspondre à votre nom usuel, dans la vie courante. Ce nom doit également figurer sur une pièce d’identité ou un document de notre liste de pièces d’identité. »[10] Le vice-président des opérations internationales de Facebook, Justin Osofky, se défend de ces politiques de transparence invasives sous prétexte que « Lorsque les gens utilisent leur vrai nom, leurs actions et leurs paroles ont plus de poids parce qu'ils sont plus responsables de ce qu'ils disent ».[11] Nous sommes, par cette explication, au coeur d’un système aigu de censure et d’auto-censure avouée, fonctionnant de manière parfaitement panoptique.  Car en utilisant Facebook, on ne sait qui regarde, et si l’on est vu. Derrière cette abstraction des échanges, un regard sans visage oblige les utilisateurs à une auto-surveillance permanente.    

    Cette étrange sensation d’être regardé-e ne concerne pas que Facebook. Comme le démontrait Barbara Cassin pour les utilisateurs de Google (soit 92,9% des internautes en 2017)[12], la certitude que le contenu de ses emails soit lu laisse aux utilisateurs de Gmail un doute flottant. « Un robot n’est pas indiscret, ne le saviez-vous pas ? »[13] rétorque Google lorsque des utilisateurs s’étonnent de retrouver des publicités dans leur boîte de réception en lien direct avec le contenu de leurs emails. L’apparente gratuité de ces outils ne laisse pas d’autre choix aux utilisateurs-trices que d’accepter d’entrer dans une logique d’échange : contre un service gratuit, les données personnelles. C’est suivant cette même logique que la plupart des utilisateurs de Facebook rappelés à l’ordre après une suspension de compte finissent par abdiquer et réinscrire leur véritable identité, leur « Real Name ».   « Avouer » son identité civile, ou attendre une autorisation de dérogation, c’est non seulement une manière de nourrir l’immense machine capitaliste de la big data ; c’est aussi contribuer à maintenir le pouvoir en place. Dans sa conférence inaugurale au Collège de France, Michel Foucault abordait l’un de ses thèmes fondateurs qui préfigure cette société de l’aveu permanent, et qui, à la lecture des politiques menées par Facebook, prend une toute autre dimension :  « Mais qu’y a-t-il donc de si périlleux dans le fait que les gens parlent, et que leurs discours indéfiniment profilèrent ? Où est donc le danger ? (…) [J]e suppose que dans toute société, la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité. (…). »[14]

    Sous une production ininterrompue de discours, la crainte : crainte de disparaître, bien sûr, car Facebook offre un canal de diffusion ininterrompu, et un lieu de débats et de divertissement donnant l’illusoire impression d’une tribune idéale où personne ne peut vous ravir la parole. Plus ambivalente encore, la perspective d’être vu-e est à la fois souhaitée et redoutée ; recevoir une « notification » (une réaction d’un autre utilisateur suite à une publication) procure une forte sensation de satisfaction, et renvoie à un désir d’attention primaire. C’est cette interactivité permanente qui rend le pouvoir d’addiction aux réseaux sociaux si violent. Mona Chollet l’a parfaitement démontré dans son Odyssée de l’espace domestique (Zone, 2015) : «  Au début, je me faisais violence : je me déconnectais de tous mes comptes, je fermais mon navigateur. Le seul résultat, c’était que, une demi-heure plus tard, je devais me fatiguer à le relancer, puis à retaper tous mes identifiants et mes mots de passe (…). Alors j’ai renoncé à lutter. Désormais je laisse toutes mes fenêtres de navigateur ouvertes en même temps que mon fichier de traitement de texte. Je travaille et, de temps à autre, en particulier lorsque je bute sur une difficulté, je fais une pause. Je vais voir ce qui se raconte ici ou là, je regarde mes notifications, je parcours les dernières dépêches. Je me fends d’un tweet, d’un commentaire. Tu tiens absolument à revenir par la fenêtre, cher monde extérieur ? D’accord : reviens. »      

    Un système punitif de surveillance

    Par la production ininterrompue de discours, leur public actif et captif et l’accès immédiat aux informations personnelles laissées par les utilisateurs-trices, les réseaux sociaux participent, avec leurs sujets, au bon fonctionnement des technologies de l’assujettissement. Si ces institutions sont là pour rassurer, exactement comme au tribunal, elles veulent aussi apaiser les craintes de celui qui parle. Sommes-nous vraiment libres dès lors que l’identité devient une donnée marchande ? Pour reprendre les mots de Foucault : « Nous sommes bien moins grecs que nous ne le croyons. Nous ne sommes ni sur les gradins ni sur la scène, mais dans la machine panoptique, investis par ses effets de pouvoir que nous reconduisons nous-même puisque nous en sommes un rouage. »[15] Ces aveux laissent aussi place à toutes les traques. En Egypte, à l’automne 2017, les forces de police mènent une guerre à l’homosexualité et utilisent Facebook comme outil de surveillance, en espionnant les conversations privées. « Depuis 2013, ce sont près de 280 homosexuels qui ont été condamnés par le pouvoir égyptien », annonce l’hebdomadaire Les Inrockuptibles (29 novembre 2017).    

    Bien qu’en Occident les réseaux sociaux permettent de favoriser les rencontres entre jeunes LGBTQI, l’étude américaine « Toxic Ties: Networks of Friendship, Dating, and Cyber Victimization » [16] réalisée par The Pennsylvania State University réalisée auprès de 800 jeunes du collège au lycée dans une école publique de New York, révèle que dans la majorité des cas de harcèlement, les filles et les jeunes LGBTQI sont quatre fois plus maltraités en ligne, en particulier sur Facebook, que leurs camarades (Felmlee et al., 2016).   Enfin, on ne peut passer sous silence le fait qu’en Amérique et en Europe, les applications LGBTQI détournent aussi des lieux collectifs traditionnellement fréquentés par cette communauté. Et l’on peut ainsi s’étonner (et s'attrister ?) que la communauté drag queen trouve comme lieu de résistance un réseau marchand plutôt que la rue, la nuit, la fête, les bars, les lieux de rencontres, loin des écrans froids et lumineux qui clignotent dans la solitude des chambres. Car ces bars et ces rues : pour qui ? 




    Cet article, écrit en juin 2017, a été publié dans le numéro 92 de la revue Chimères. https://www.editions-eres.com/ouvrage/4154/l-orientation-sexuelle-liberee

    [1] Sandrine Cassini et Martin Untersinger. « Des données très convoitées », Le Monde, 30 mai 2017. [2] 27,64 milliards de dollars en 2016. Source : http://www.blogdumoderateur.com/facebook-q4-2016/ [3] A ce sujet voir Marie-Hélène Bourcier, « Le dictionnaire des 52 nuances de genre de Facebook », Slate, 17 février 2014. http://www.slate.fr/culture/83605/52-genre-facebook-definition [4] https://www.inter-lgbt.org/lgbt-guide-facebook/ [5] L’expression est évidemment empruntée à Michel Foucault, notamment dans L’Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 63. [6] Je choisis ce terme pour sa proximité étymologique avec fascisme. [7] En 2011, Facebook avait supprimé « L’origine du monde » de Courbet et entraîné la fermeture du compte de l’utilisateur. http://next.liberation.fr/sexe/2011/10/23/facebook-en-justice-pour-avoir-censure-l-origine-du-monde_769868 [8] https://www.theguardian.com/technology/2014/oct/01/victory-drag-queens-facebook-apologises-real-name-policy [9] https://www.i24news.tv/fr/actu/technologie/95819-151216-facebook-assouplit-ses-regles-sur-l-identite-des-utilisateurs [10]https://www.facebook.com/help/112146705538576 [11] https://www.i24news.tv/fr/actu/technologie/95819-151216-facebook-assouplit-ses-regles-sur-l-identite-des-utilisateurs [12] http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-google/ [13] CASSIN, Barbara. Google-moi, Paris, ed. Albin Michel, coll. Banc public, 2007, p. 165. [14] FOUCAULT, Michel, op. cit., p. 10-11. [15] Surveiller et punir, op. cit., p. 253. [16] https://www.eurekalert.org/pub_releases/2016-08/asa-ycm081616.php
  • Je reviendrai à Ottawa

    22 mars 2018

    Thank God for the French.
    Robert De Niro


    J’ai grandi en banlieue d’Ottawa. Comme on peut le deviner, c’était l’enfer. J’ai donc quitté Ottawa à dix-sept ans en me suicidant géographiquement. J’avais pris soin de me fâcher avec tous les miens pour me rendre volontairement prisonnière de l’exil. Ça a marché. En me vivant comme Française, cela me permet de ne pas m’expliquer à Paris sur mon enfance canadienne. J’ai eu le malheur de le dire, quelques fois. On me demandait alors de « faire l’accent québécois », comme le petit singe. Oh oui, Marie-Eve ! Dis tabernacle. Crisse. Ostie. Ciboire. Câlice. Bref, l’angoisse. Je suis donc retournée à Ottawa dernièrement, incognito, avec un passeport bordeaux. Et franchement, ça valait le détour.

    Subir la ville

    Depuis longtemps mes parents me demandent pourquoi je suis partie. Comme je suis incapable de répondre à cette question, je pose la question inverse à ceux que je rencontre. Pourquoi êtes-vous venus ? Et pourquoi restez-vous, surtout ? Car j’ai compris très vite ce que je pressentais tout bas : personne ne choisit Ottawa. On subit Ottawa, en contrepartie du confort du fonctionnariat. A l’étranger la plupart des gens ne savent pas où est cette ville, alors je vais le dire. Ottawa est une lointaine banlieue de Montréal (250 km), de Toronto (450 km) et de New York (709 km). C’est aussi la capitale du Canada, à la frontière entre le Québec et l’Ontario. Une rivière sépare les deux provinces, la rivière des Outaouais, du même nom que la nation « autochtone » de la région ; car on utilise le mot autochtone couramment, qui marque parfaitement la position coloniale du pays. Outaouais, c’est « le peuple aux cheveux relevés ». Imaginer des ancêtres proto-punks me plaît plutôt, mais honnêtement, on en est loin. Car
    depuis sa création, Ottawa est pensée comme un compromis. Une ville silencieuse, où même l’air est meuble. C’est la reine Victoria qui a choisi le lieu comme capitale, au beau milieu des marécages, exactement à mi-chemin entre le Bas et le Haut-Canada. C’est important de spécifier Victoria, car c’est la pensée britannique victorienne protestante qui fondera le Canada tout entier. La ville a été baptisée Bytown en 1826, du nom du colonel qui avait entrepris de creuser un canal en son centre pour contourner d’éventuelles attaques des Etats-Unis. En 1855 on redonne à la ville son nom algonquin, Ottawa, d’Odawa : la Grande Rivière. Le 1er juillet 1867 est signé l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique. Et l’an dernier, le pays a donc célébré les 150 ans de sa confédération (et, oui, tout le monde s’en fout).

    Mais j’ai réalisé tardivement qu’Ottawa est surtout en plein coeur d’un territoire algonquin envahi par les Blancs. Et parmi ces Blancs, il y a moi. Si je ne me suis jamais sentie chez moi au Canada, c’est peut-être parce que c’est la réalité : nous ne sommes pas chez nous, mais chez eux.

    Vivre dans le précipice

    Dans mes souvenirs d’enfant Ottawa c’était la laideur, le silence, les parkings, les centres commerciaux, le Parlement comme une petite Westminster, les tulipes hollandaises, les cornemuses écossaises, les pubs irlandais, les quartiers propres plein d’enfants névrosés, et une obligation au sourire pire qu’une photo de propagande de Kim Jung-un. Ça n’a pas changé. Où se trouve la vie secrète, les lieux où passent les flottements, les frottements, c’est-à-dire tout ce qui compose l’intérêt d’une ville ? Nulle part. Aussi, en tant que francophone, Ottawa pose un problème linguistique épineux. Les questions identitaires qui ont rassemblé les Québécois n’ont pas pu enflammer mon petit coeur adolescent. Collée sur la frontière des « maudits anglos », mon enfance avait été bercée par la culture canado-ricaine tout en étant mâtinée de catéchisme ; venue de rien, à la fois trop loin des cathos et trop loin des anglos, c’était assez facile, par la suite, d’embrasser la France à pleine bouche, avec la langue et tout.

    A ce sujet, il y a soixante langues autochtones au Canada, dont plusieurs sont menacées d’extinction. Les langues officielles, elles, sont d’origine coloniale : le français et l’anglais.

    Génocide programmé

    Au Canada le génocide culturel amérindien comme sujet nommé est un phénomène récent. On parlait, bien sûr, de réserves, de problèmes de toxicomanie et de chômage. Il y avait eu des crises politiques majeures et des commissions de vérité qui avaient révélé la souffrance des Amérindiens et l’abus de pouvoir des Blancs. Mais apprendre que le Canada était coupable d’exploitation, de spoliation, de rafles, de déportations, d’immatriculations des êtres humains, de meurtres, de viols, de pédophilie de masse, d’expropriations, d’intoxication, de tueries d’animaux essentiels à la survie (chiens, chevaux) et de malnutrition, c’était nouveau. J’ai compris tardivement que « mon » pays si policé, si ennuyeux, si lisse, si sécuritaire (anglicisme préféré des habitants du Canada) avait été, en réalité, complice d’un génocide minutieusement organisé.

    La bonne nouvelle, c’est que ce territoire de l’Outaouais avait aussi été le théâtre de toutes les négociations et de toutes les résistances, même récentes. Son histoire politique était essentielle pour comprendre l’histoire ancienne et contemporaine, avec la monarchie, les métissages, la colonisation, l’industrialisation, et ses dérives postmodernes. L’île Victoria (encore elle), qui fait face au Parlement, avait été en 2013 le lieu d’une importante résistance autochtone en la personne de Theresa Spence, chef de la communauté d’Attawapiskat en Ontario, une des réserves les plus pauvres du pays. Après 44 jours de grève de la faim sur cette île, Theresa Spence a lancé partout au Canada un mouvement général de sensibilisation aux droits autochtones avec Idle No More.

    Je ne reviens pas indemne du Canada, parce que ce pays contient si bien sa violence au niveau national que même les pitreries de Justin Trudeau sur les réseaux sociaux ne font plus rire personne. La question autochtone est en train de redéfinir entièrement les frontières et l’identité de ce pays que le premier ministre a qualifié dans une interview au New York Times de « post-national ». Si absorbé dans sa culture ricaine, Justin Trudeau ne réalise même plus que les burgers et les SUV sont une culture en soi ; à ses yeux, le reste du monde est une sorte de folklore (d’où l’Inde, etc) en attente d’être absorbé par la sienne, où règne le progrès, le pognon, et les belles valeurs jovialistes.

    See you soon, Ottawa.


  • Le vélo

    19 janvier 2018

    Marie m'invite à déjeuner dans un restaurant iranien. Je ne l'ai pas vue depuis longtemps. Tout est délicieux. Il y a du yaourt avec des épinards. Il y a du riz avec de la viande. Il y a du gâteau à la semoule. Il y a notre conversation où l'on parle de ce chagrin éternel, celui de ne pas pouvoir écrire plus. Elle sort son dernier livre paru et me l'offre, avec une dédicace. C'est de la poésie parce que c'est Marie. C'est heureux de nous voir, elle ne change pas, elle est douce et brillante, et la voir me donne toujours une impression de rareté et de chance. En sortant je laisse le livre dans le panier de mon vélo, car il est trop grand pour entrer dans mon sac. Il se met à pleuvoir très fort - au début j'avais écrit : "pleurer". Il y a aussi de la grêle. Je n'arrive presque plus à freiner, les voitures me frôlent. J'ai juste un peu peur, une fois. Quand je rentre je suis trempée et le livre de Marie aussi, il a pris l'eau, le bleu de la couverture est ondulé. Le dernier mot de la dédicace, lui, est encore lisible : JOIE
  • Les gens morts

    27 décembre 2017

    Plus le temps passe, plus il y a de gens morts dans le répertoire de mon téléphone portable. Parfois je tombe par hasard sur leurs noms, en déroulant la liste. Leurs textos, leurs messages, restent en suspens dans le fil du temps vertical. Leur absence est encore plus absurde du fait de leur proximité, à bout de doigts, avec leurs numéros encore actifs, au point où je serais tentée, parfois, d'appeler, de déranger, où qu'ils soient. Allo. Mais je ne le fais pas, par superstition, parce qu'il y a un frisson, celui de côtoyer de si près cette absence. Parfois j'apprends la mort autrement, par la ligne coupée du téléphone avant que le numéro ne soit réattribué (d'ailleurs, quel est le temps de veuvage d'un numéro ?). Alors je supprime les noms, par pudeur, par respect, mais je me demande si c'est vraiment une bonne idée, en les supprimant ils disparaîtront tout à fait de ma vie et peut-être même de ma mémoire. Je ne sais pas quoi en faire, car la mort c'est toujours emmerdant, on est toujours à côté. Parfois quand il y a une grosse catastrophe, dans le monde, des attentats par exemple ou un accident spectaculaire je me dis : ah il est mort sans s'être douté une seconde que cet événement allait arriver, il est parti avec une certaine innocence.
  • Adrienne Monnier / Gisele Freund

    08 décembre 2017


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    Adrienne Monnier dans le parc de Chantilly. Photographie de Gisele Freund, 1936.

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