• Carte postale

    09 juillet 2018

    Hier c'était dimanche. Les enfants se sont levés tôt. A quinze heures il a fallu faire le choix entre la sieste et écrire. J’ai choisi la sieste avec M et c’était le moment le plus doux, le plus délicieux de cette journée de soleil. Le sommeil de la sieste est profond, il entaille une journée dans la journée, mais il retire aussi des heures précieuses au roman en train de se faire. Et puis au moment de me glisser nue dans les draps M est venue. J’ai aussi choisi d’écrire à ce sujet, pour ne pas me sentir absolument coupable de ne pas avoir travaillé ; dès que je ne travaille pas sur un livre, je sens bien que je perds mon temps ; et pendant que je dors d’autres écrivent aussi, c’est bien ça le problème, et à trente-six ans j’ai toujours le sentiment de n’avoir rien fait. Le bonheur de cette sieste et le bonheur de l’amour ont pourtant rejailli ensuite sur la soirée et la nuit ; après des jours ici je sens enfin un peu de la douceur de l’été et ce que cette saison autorise de relâche, avec l’affreux sentiment que cette vacance du corps menace aussi celle de l’esprit. Il y a cette certitude aussi, et qui gâche un peu mon humeur : celle de ne jamais être totalement avec « les autres ». Par exemple, hier soir, dîner au jardin sur une jolie table recouverte d’une nappe bleue, vin blanc dans les verres. Tandis que les conversations s’étirent tard dans la nuit, je suis couchée avant « les autres » car demain il y aura les enfants, le travail, et le temps si court pour écrire une page, peut-être un peu plus.

    Pour ne pas être perturbée davantage j’essaie de ne pas penser à l’argent, je ne regarde pas mon compte bancaire dont le découvert doit se creuser tous les jours, car cette inquiétude s’ajoute au reste et contraint ma liberté d’écrire calmement ; mais de temps en temps une petite loupiote s’allume du fond de mon esprit, pleine d’angoisse, pour me rappeler la vie matérielle qui n’est pas un détail, même si comme d’autres j’aimerais avoir le luxe de le penser.

    Un bourdon butine les fleurs de lavande dans le jardin. J’ai envie d’écrire cette phrase, inutile, de contemplation pure, qui ne sert pas le récit, qui ne n’a d’autre fonction que de faire entrer le lecteur dans un décor. Je décris le tableau. Le ciel, marin, est d’un bleu très clair, celui du matin ; un avion, plus tôt, y a laissé sa trace, fine et blanche. Des oiseaux noirs pépient dans les cèdres. Ce sera une belle journée, chaude et saline. Nous irons peut-être à la mer vers onze heures. 

    Voilà le décor de l’écriture, qui n’a rien à voir avec le roman en cours, et le soutient pourtant, en toile de fond.


    J’ai pris une décision récemment : écrire sans compromis, ni pour la critique, ni pour les lecteurs. Ecrire pour le livre, pour servir le livre, car il n’y a aucun autre espace de liberté possible ; le travail et la famille ont tôt fait d’imposer leurs limites ; l’amour offre bien quelques échappées lumineuses, mais il s’encadre aussi dans un contexte conjugal de responsabilités. L’écriture, elle, ne répond de rien d’autre que de ce qu’elle doit incarner, c’est-à-dire : une plongée réfléchie dans quelque chose qui m’échappe.

  • #deletefacebook

    10 avril 2018

    Si internet a permis, dans des situations nationales bloquées, d’encourager les rencontres et les prises de parole des réseaux LGBTQI malgré un risque important de contrôle policier, les réseaux sociaux, et en particulier Facebook, contraignent les utilisateurs LGBTQI à toujours plus de transparence sur leur identité de genre afin qu’elle concorde avec leur état civil. Le modèle économique de Facebook reposant sur la précision des données personnelles collectées, l’entreprise californienne oblige ses utilisateurs à l’aveu sous peine de sanction.



    L’économie européenne des données personnelles des utilisateurs d’internet en 2016 était de 300 milliards d’euros, et atteindra 430 milliards en 2020. Ces chiffres vertigineux font du marché des données « le pétrole du XXIe siècle »[1]. Toutes traces laissées sur le net à commencer par l’historique du moteur de recherche jusqu’aux préférences politiques affichées sur les réseaux sociaux, le détail de ses achats sur des sites marchands ou les informations médicales recueillies grâce aux objets connectés, sont convertibles en données chiffrées. Les géants du GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sont régulièrement rappelés à l’ordre mais les sanctions sont loin d’être dissuasives. Facebook a ainsi été condamné en mai 2017 par la Commission nationale de l’informatique et des libertés pour atteinte à la vie privée, mais l’amende (150 000 euros), au vu du chiffre d’affaires de l’entreprise[2], n’a rien changé à ses desseins.  

    Pourtant, en matière de protection des données de la vie privée, Facebook semble à première vue irréprochable. Les politiques de confidentialité attestent que l’utilisateur a le plein contrôle de son profil, que seuls ses amis peuvent y avoir accès s’il le désire. Cette ambiance décontractée se déploie dans un savant « marketing d’ouverture d’esprit », notamment en ce qui concerne les identités LGBTQI. Cette tolérance se découvre dès l’inscription au réseau : entre les champs réservés aux formalités administratives d’usage (nom, prénom, âge, ville), l’utilisateur-trice est invité-e à définir son identité de genre parmi un catalogue quasi exhaustif de plus de cinquante propositions. D’Agender à Genderfluid en passant par Genderqueer, Other, Two-Spirit, Transqueer et Gender Variant, le menu hisse Facebook comme porte-étendard des combats LGBTQI les plus pointus.[3] Mieux encore : Facebook France a publié des guides pour les LGBTQI victimes de harcèlement sur son réseau, et a mené en 2016 des campagnes communes avec Le Refuge et l’Inter-LGBT pour sensibiliser les jeunes victimes à se défendre et à dénoncer.[4] Ouvert, gay-friendly, libéral : Facebook apparaît comme un environnement rassurant où l’on peut enfin exprimer son identité la plus nue.        

    De l’aveu : une obligation de l’identité

    Pourquoi Facebook insiste-t-il auprès de ses utilisateurs, et ce dès le formulaire d’inscription, à préciser aussi finement son identité de genre ? Pour comprendre les motifs du réseau, qui sont loin d’être philanthropiques, il faut éclaircir son modèle économique. Facebook « est gratuit et le sera toujours », comme l’annonce sa page d’accueil. Les « data » (données) personnelles récoltées, vendues à des marques désireuses d’intéresser de futurs acheteurs, à des partis politiques à la recherche d’électeurs ou d’entrepreneurs, a un prix. Plus cette data est « qualifiée », c’est-à-dire plus l’information est précise, intrusive, plus elle est chère. Une fois l’inscription réalisée, la moindre interaction avec son réseau, sous forme de like, de visionnement, de lecture d’article, d’ajout d’ami, enrichit l’algorithme qui affine les contours des profils.

    En donnant des renseignements précis sur son identité – et ce sans aucune violence, les réponses reposant sur une pratique de la confession[5] volontaire – un portrait économique de l’identité de genre et de l’identité politique des utilisateurs-trices se compose avec une précision historique inégalée. Bien entendu, plus l’utilisateur-trice multiplie ses inscriptions sur ces services gratuits (de Google à Instagram en passant par Twitter, WhatsApp, Amazon et tous les serviciels Apple), plus les contours du capital économique, culturel, social et symbolique de l’individu se dessinent avec précision, dressant un faisceau[6] d’indices parfaitement concordant.  

    Pour répondre à la question initiale, il faut imaginer un utilisateur refusant de renseigner son état civil lors de son inscription sur Facebook, choisissant plutôt un pseudonyme auquel il est attaché. Il devient un électron insaisissable pour l’algorithme ; en conséquence, la qualité des données s’appauvrit. Les clients de Facebook se retrouvent avec des listes de potentiels « prospects » (entendez : acheteurs) qui ne correspondent pas à leur « cible », et les données, achetées à prix fort, deviennent caduques.   Comment l’entreprise doit donc s’y prendre avec les réfractaires, les écrivains connus sous leurs noms de plume ou les drag queens aux noms évocateurs ? Facebook applique avec les rebelles une sanction normalisatrice : les pseudonymes sont rapidement repérés et les comptes suspendus jusqu’à ce que les utilisateurs consentent à donner leurs vrais noms. En effet, Facebook punit les dissidents : exclusion de profils rebelles, suppression de posts dits subversifs[7], obligation de décliner sa véritable identité sous peine d’excommunication du réseau. Se substituant à la police, le réseau exige parfois la copie d’états civils ou de passeports avant d’approuver un profil. Ainsi les identités in-drag ou trans, qui s’accompagnent souvent d’une masculinisation ou d’une féminisation du prénom, se retrouvent piégées.    

    Un regard sans visage

    Après des manifestations de drag-queens devant son siège en 2015 contre la politique des « Real Names » et devant le risque de perdre son statut de réseau le plus décontracté du monde (que faire si la communauté LGBTQI et leurs amis-es se mobilisaient en quittant massivement le réseau ?), Facebook a consenti à accorder des exceptions aux personnes désireuses d’apparaître sous d’autres identités. Pour certaines drag queens, qui considéraient la décision de Facebook comme une victoire, le fait qu’un réseau social respecte leur choix de « pseudonyme » équivalait à une reconnaissance officielle de leur identité[8] (rappelons que Facebook avait, pour certains-es, brutalement réinscrit les noms d’états civils). Désormais, la liste des personnes voulant utiliser un nom d'emprunt sur le réseau social, soigneusement dressée par l’entreprise, comprend « des drag-queens, des victimes de violences familiales, des juges, des travailleurs sociaux, des enseignants ou encore des artistes. »[9]

    Qui attribue ces autorisations ? Et plus inquiétant, qui surveille ?   En consultant les pages d’aide à l’utilisateur, on retrouve les règlements suivants : « Le nom que vous utilisez doit être votre vrai nom, tel qu'il apparaît sur votre carte de crédit, votre permis de conduire ou votre carte d'étudiant. » Puis, dans une logique plus coercitive : « Le nom de votre profil doit correspondre à votre nom usuel, dans la vie courante. Ce nom doit également figurer sur une pièce d’identité ou un document de notre liste de pièces d’identité. »[10] Le vice-président des opérations internationales de Facebook, Justin Osofky, se défend de ces politiques de transparence invasives sous prétexte que « Lorsque les gens utilisent leur vrai nom, leurs actions et leurs paroles ont plus de poids parce qu'ils sont plus responsables de ce qu'ils disent ».[11] Nous sommes, par cette explication, au coeur d’un système aigu de censure et d’auto-censure avouée, fonctionnant de manière parfaitement panoptique.  Car en utilisant Facebook, on ne sait qui regarde, et si l’on est vu. Derrière cette abstraction des échanges, un regard sans visage oblige les utilisateurs à une auto-surveillance permanente.    

    Cette étrange sensation d’être regardé-e ne concerne pas que Facebook. Comme le démontrait Barbara Cassin pour les utilisateurs de Google (soit 92,9% des internautes en 2017)[12], la certitude que le contenu de ses emails soit lu laisse aux utilisateurs de Gmail un doute flottant. « Un robot n’est pas indiscret, ne le saviez-vous pas ? »[13] rétorque Google lorsque des utilisateurs s’étonnent de retrouver des publicités dans leur boîte de réception en lien direct avec le contenu de leurs emails. L’apparente gratuité de ces outils ne laisse pas d’autre choix aux utilisateurs-trices que d’accepter d’entrer dans une logique d’échange : contre un service gratuit, les données personnelles. C’est suivant cette même logique que la plupart des utilisateurs de Facebook rappelés à l’ordre après une suspension de compte finissent par abdiquer et réinscrire leur véritable identité, leur « Real Name ».   « Avouer » son identité civile, ou attendre une autorisation de dérogation, c’est non seulement une manière de nourrir l’immense machine capitaliste de la big data ; c’est aussi contribuer à maintenir le pouvoir en place. Dans sa conférence inaugurale au Collège de France, Michel Foucault abordait l’un de ses thèmes fondateurs qui préfigure cette société de l’aveu permanent, et qui, à la lecture des politiques menées par Facebook, prend une toute autre dimension :  « Mais qu’y a-t-il donc de si périlleux dans le fait que les gens parlent, et que leurs discours indéfiniment profilèrent ? Où est donc le danger ? (…) [J]e suppose que dans toute société, la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité. (…). »[14]

    Sous une production ininterrompue de discours, la crainte : crainte de disparaître, bien sûr, car Facebook offre un canal de diffusion ininterrompu, et un lieu de débats et de divertissement donnant l’illusoire impression d’une tribune idéale où personne ne peut vous ravir la parole. Plus ambivalente encore, la perspective d’être vu-e est à la fois souhaitée et redoutée ; recevoir une « notification » (une réaction d’un autre utilisateur suite à une publication) procure une forte sensation de satisfaction, et renvoie à un désir d’attention primaire. C’est cette interactivité permanente qui rend le pouvoir d’addiction aux réseaux sociaux si violent. Mona Chollet l’a parfaitement démontré dans son Odyssée de l’espace domestique (Zone, 2015) : «  Au début, je me faisais violence : je me déconnectais de tous mes comptes, je fermais mon navigateur. Le seul résultat, c’était que, une demi-heure plus tard, je devais me fatiguer à le relancer, puis à retaper tous mes identifiants et mes mots de passe (…). Alors j’ai renoncé à lutter. Désormais je laisse toutes mes fenêtres de navigateur ouvertes en même temps que mon fichier de traitement de texte. Je travaille et, de temps à autre, en particulier lorsque je bute sur une difficulté, je fais une pause. Je vais voir ce qui se raconte ici ou là, je regarde mes notifications, je parcours les dernières dépêches. Je me fends d’un tweet, d’un commentaire. Tu tiens absolument à revenir par la fenêtre, cher monde extérieur ? D’accord : reviens. »      

    Un système punitif de surveillance

    Par la production ininterrompue de discours, leur public actif et captif et l’accès immédiat aux informations personnelles laissées par les utilisateurs-trices, les réseaux sociaux participent, avec leurs sujets, au bon fonctionnement des technologies de l’assujettissement. Si ces institutions sont là pour rassurer, exactement comme au tribunal, elles veulent aussi apaiser les craintes de celui qui parle. Sommes-nous vraiment libres dès lors que l’identité devient une donnée marchande ? Pour reprendre les mots de Foucault : « Nous sommes bien moins grecs que nous ne le croyons. Nous ne sommes ni sur les gradins ni sur la scène, mais dans la machine panoptique, investis par ses effets de pouvoir que nous reconduisons nous-même puisque nous en sommes un rouage. »[15] Ces aveux laissent aussi place à toutes les traques. En Egypte, à l’automne 2017, les forces de police mènent une guerre à l’homosexualité et utilisent Facebook comme outil de surveillance, en espionnant les conversations privées. « Depuis 2013, ce sont près de 280 homosexuels qui ont été condamnés par le pouvoir égyptien », annonce l’hebdomadaire Les Inrockuptibles (29 novembre 2017).    

    Bien qu’en Occident les réseaux sociaux permettent de favoriser les rencontres entre jeunes LGBTQI, l’étude américaine « Toxic Ties: Networks of Friendship, Dating, and Cyber Victimization » [16] réalisée par The Pennsylvania State University réalisée auprès de 800 jeunes du collège au lycée dans une école publique de New York, révèle que dans la majorité des cas de harcèlement, les filles et les jeunes LGBTQI sont quatre fois plus maltraités en ligne, en particulier sur Facebook, que leurs camarades (Felmlee et al., 2016).   Enfin, on ne peut passer sous silence le fait qu’en Amérique et en Europe, les applications LGBTQI détournent aussi des lieux collectifs traditionnellement fréquentés par cette communauté. Et l’on peut ainsi s’étonner (et s'attrister ?) que la communauté drag queen trouve comme lieu de résistance un réseau marchand plutôt que la rue, la nuit, la fête, les bars, les lieux de rencontres, loin des écrans froids et lumineux qui clignotent dans la solitude des chambres. Car ces bars et ces rues : pour qui ? 




    Cet article, écrit en juin 2017, a été publié dans le numéro 92 de la revue Chimères. https://www.editions-eres.com/ouvrage/4154/l-orientation-sexuelle-liberee

    [1] Sandrine Cassini et Martin Untersinger. « Des données très convoitées », Le Monde, 30 mai 2017. [2] 27,64 milliards de dollars en 2016. Source : http://www.blogdumoderateur.com/facebook-q4-2016/ [3] A ce sujet voir Marie-Hélène Bourcier, « Le dictionnaire des 52 nuances de genre de Facebook », Slate, 17 février 2014. http://www.slate.fr/culture/83605/52-genre-facebook-definition [4] https://www.inter-lgbt.org/lgbt-guide-facebook/ [5] L’expression est évidemment empruntée à Michel Foucault, notamment dans L’Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 63. [6] Je choisis ce terme pour sa proximité étymologique avec fascisme. [7] En 2011, Facebook avait supprimé « L’origine du monde » de Courbet et entraîné la fermeture du compte de l’utilisateur. http://next.liberation.fr/sexe/2011/10/23/facebook-en-justice-pour-avoir-censure-l-origine-du-monde_769868 [8] https://www.theguardian.com/technology/2014/oct/01/victory-drag-queens-facebook-apologises-real-name-policy [9] https://www.i24news.tv/fr/actu/technologie/95819-151216-facebook-assouplit-ses-regles-sur-l-identite-des-utilisateurs [10]https://www.facebook.com/help/112146705538576 [11] https://www.i24news.tv/fr/actu/technologie/95819-151216-facebook-assouplit-ses-regles-sur-l-identite-des-utilisateurs [12] http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-google/ [13] CASSIN, Barbara. Google-moi, Paris, ed. Albin Michel, coll. Banc public, 2007, p. 165. [14] FOUCAULT, Michel, op. cit., p. 10-11. [15] Surveiller et punir, op. cit., p. 253. [16] https://www.eurekalert.org/pub_releases/2016-08/asa-ycm081616.php
  • Je reviendrai à Ottawa

    22 mars 2018

    Thank God for the French.
    Robert De Niro


    J’ai grandi en banlieue d’Ottawa. Comme on peut le deviner, c’était l’enfer. J’ai donc quitté Ottawa à dix-sept ans en me suicidant géographiquement. J’avais pris soin de me fâcher avec tous les miens pour me rendre volontairement prisonnière de l’exil. Ça a marché. En me vivant comme Française, cela me permet de ne pas m’expliquer à Paris sur mon enfance canadienne. J’ai eu le malheur de le dire, quelques fois. On me demandait alors de « faire l’accent québécois », comme le petit singe. Oh oui, Marie-Eve ! Dis tabernacle. Crisse. Ostie. Ciboire. Câlice. Bref, l’angoisse. Je suis donc retournée à Ottawa dernièrement, incognito, avec un passeport bordeaux. Et franchement, ça valait le détour.

    Subir la ville

    Depuis longtemps mes parents me demandent pourquoi je suis partie. Comme je suis incapable de répondre à cette question, je pose la question inverse à ceux que je rencontre. Pourquoi êtes-vous venus ? Et pourquoi restez-vous, surtout ? Car j’ai compris très vite ce que je pressentais tout bas : personne ne choisit Ottawa. On subit Ottawa, en contrepartie du confort du fonctionnariat. A l’étranger la plupart des gens ne savent pas où est cette ville, alors je vais le dire. Ottawa est une lointaine banlieue de Montréal (250 km), de Toronto (450 km) et de New York (709 km). C’est aussi la capitale du Canada, à la frontière entre le Québec et l’Ontario. Une rivière sépare les deux provinces, la rivière des Outaouais, du même nom que la nation « autochtone » de la région ; car on utilise le mot autochtone couramment, qui marque parfaitement la position coloniale du pays. Outaouais, c’est « le peuple aux cheveux relevés ». Imaginer des ancêtres proto-punks me plaît plutôt, mais honnêtement, on en est loin. Car
    depuis sa création, Ottawa est pensée comme un compromis. Une ville silencieuse, où même l’air est meuble. C’est la reine Victoria qui a choisi le lieu comme capitale, au beau milieu des marécages, exactement à mi-chemin entre le Bas et le Haut-Canada. C’est important de spécifier Victoria, car c’est la pensée britannique victorienne protestante qui fondera le Canada tout entier. La ville a été baptisée Bytown en 1826, du nom du colonel qui avait entrepris de creuser un canal en son centre pour contourner d’éventuelles attaques des Etats-Unis. En 1855 on redonne à la ville son nom algonquin, Ottawa, d’Odawa : la Grande Rivière. Le 1er juillet 1867 est signé l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique. Et l’an dernier, le pays a donc célébré les 150 ans de sa confédération (et, oui, tout le monde s’en fout).

    Mais j’ai réalisé tardivement qu’Ottawa est surtout en plein coeur d’un territoire algonquin envahi par les Blancs. Et parmi ces Blancs, il y a moi. Si je ne me suis jamais sentie chez moi au Canada, c’est peut-être parce que c’est la réalité : nous ne sommes pas chez nous, mais chez eux.

    Vivre dans le précipice

    Dans mes souvenirs d’enfant Ottawa c’était la laideur, le silence, les parkings, les centres commerciaux, le Parlement comme une petite Westminster, les tulipes hollandaises, les cornemuses écossaises, les pubs irlandais, les quartiers propres plein d’enfants névrosés, et une obligation au sourire pire qu’une photo de propagande de Kim Jung-un. Ça n’a pas changé. Où se trouve la vie secrète, les lieux où passent les flottements, les frottements, c’est-à-dire tout ce qui compose l’intérêt d’une ville ? Nulle part. Aussi, en tant que francophone, Ottawa pose un problème linguistique épineux. Les questions identitaires qui ont rassemblé les Québécois n’ont pas pu enflammer mon petit coeur adolescent. Collée sur la frontière des « maudits anglos », mon enfance avait été bercée par la culture canado-ricaine tout en étant mâtinée de catéchisme ; venue de rien, à la fois trop loin des cathos et trop loin des anglos, c’était assez facile, par la suite, d’embrasser la France à pleine bouche, avec la langue et tout.

    A ce sujet, il y a soixante langues autochtones au Canada, dont plusieurs sont menacées d’extinction. Les langues officielles, elles, sont d’origine coloniale : le français et l’anglais.

    Génocide programmé

    Au Canada le génocide culturel amérindien comme sujet nommé est un phénomène récent. On parlait, bien sûr, de réserves, de problèmes de toxicomanie et de chômage. Il y avait eu des crises politiques majeures et des commissions de vérité qui avaient révélé la souffrance des Amérindiens et l’abus de pouvoir des Blancs. Mais apprendre que le Canada était coupable d’exploitation, de spoliation, de rafles, de déportations, d’immatriculations des êtres humains, de meurtres, de viols, de pédophilie de masse, d’expropriations, d’intoxication, de tueries d’animaux essentiels à la survie (chiens, chevaux) et de malnutrition, c’était nouveau. J’ai compris tardivement que « mon » pays si policé, si ennuyeux, si lisse, si sécuritaire (anglicisme préféré des habitants du Canada) avait été, en réalité, complice d’un génocide minutieusement organisé.

    La bonne nouvelle, c’est que ce territoire de l’Outaouais avait aussi été le théâtre de toutes les négociations et de toutes les résistances, même récentes. Son histoire politique était essentielle pour comprendre l’histoire ancienne et contemporaine, avec la monarchie, les métissages, la colonisation, l’industrialisation, et ses dérives postmodernes. L’île Victoria (encore elle), qui fait face au Parlement, avait été en 2013 le lieu d’une importante résistance autochtone en la personne de Theresa Spence, chef de la communauté d’Attawapiskat en Ontario, une des réserves les plus pauvres du pays. Après 44 jours de grève de la faim sur cette île, Theresa Spence a lancé partout au Canada un mouvement général de sensibilisation aux droits autochtones avec Idle No More.

    Je ne reviens pas indemne du Canada, parce que ce pays contient si bien sa violence au niveau national que même les pitreries de Justin Trudeau sur les réseaux sociaux ne font plus rire personne. La question autochtone est en train de redéfinir entièrement les frontières et l’identité de ce pays que le premier ministre a qualifié dans une interview au New York Times de « post-national ». Si absorbé dans sa culture ricaine, Justin Trudeau ne réalise même plus que les burgers et les SUV sont une culture en soi ; à ses yeux, le reste du monde est une sorte de folklore (d’où l’Inde, etc) en attente d’être absorbé par la sienne, où règne le progrès, le pognon, et les belles valeurs jovialistes.

    See you soon, Ottawa.


  • Le vélo

    19 janvier 2018

    Marie m'invite à déjeuner dans un restaurant iranien. Je ne l'ai pas vue depuis longtemps. Tout est délicieux. Il y a du yaourt avec des épinards. Il y a du riz avec de la viande. Il y a du gâteau à la semoule. Il y a notre conversation où l'on parle de ce chagrin éternel, celui de ne pas pouvoir écrire plus. Elle sort son dernier livre paru et me l'offre, avec une dédicace. C'est de la poésie parce que c'est Marie. C'est heureux de nous voir, elle ne change pas, elle est douce et brillante, et la voir me donne toujours une impression de rareté et de chance. En sortant je laisse le livre dans le panier de mon vélo, car il est trop grand pour entrer dans mon sac. Il se met à pleuvoir très fort - au début j'avais écrit : "pleurer". Il y a aussi de la grêle. Je n'arrive presque plus à freiner, les voitures me frôlent. J'ai juste un peu peur, une fois. Quand je rentre je suis trempée et le livre de Marie aussi, il a pris l'eau, le bleu de la couverture est ondulé. Le dernier mot de la dédicace, lui, est encore lisible : JOIE
  • Les gens morts

    27 décembre 2017

    Plus le temps passe, plus il y a de gens morts dans le répertoire de mon téléphone portable. Parfois je tombe par hasard sur leurs noms, en déroulant la liste. Leurs textos, leurs messages, restent en suspens dans le fil du temps vertical. Leur absence est encore plus absurde du fait de leur proximité, à bout de doigts, avec leurs numéros encore actifs, au point où je serais tentée, parfois, d'appeler, de déranger, où qu'ils soient. Allo. Mais je ne le fais pas, par superstition, parce qu'il y a un frisson, celui de côtoyer de si près cette absence. Parfois j'apprends la mort autrement, par la ligne coupée du téléphone avant que le numéro ne soit réattribué (d'ailleurs, quel est le temps de veuvage d'un numéro ?). Alors je supprime les noms, par pudeur, par respect, mais je me demande si c'est vraiment une bonne idée, en les supprimant ils disparaîtront tout à fait de ma vie et peut-être même de ma mémoire. Je ne sais pas quoi en faire, car la mort c'est toujours emmerdant, on est toujours à côté. Parfois quand il y a une grosse catastrophe, dans le monde, des attentats par exemple ou un accident spectaculaire je me dis : ah il est mort sans s'être douté une seconde que cet événement allait arriver, il est parti avec une certaine innocence.
  • Adrienne Monnier / Gisele Freund

    08 décembre 2017


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    Adrienne Monnier dans le parc de Chantilly. Photographie de Gisele Freund, 1936.
  • Histoire d'amour (1976-1988)

    02 novembre 2017


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    Ils se rencontrent dans une galerie de Belgrade en 1976. Marina y présente sa performance Thomas Lips : entièrement nue, elle s’apprête à tracer une étoile autour de son nombril avec une lame de rasoir avant de se coucher sur des blocs de glace puis de se fouetter le corps jusqu’au sang. Ulay tombe fou amoureux, la tire à l’écart et lui propose de panser ses plaies. Elle accepte ; c’est l’amour. Une force cosmique les pousse l’un vers l’autre dans une parfaite complémentarité intellectuelle, physique et artistique - le hasard veut même qu’ils soient nés tous les deux un 30 novembre. Le couple s’installe dans une camionnette avec leur chien, sillonnent les routes et vont créer pendant dix ans des oeuvres à l’image de leur amour : physiques, violentes, extrêmes.


    Pour leur première performance commune dans une galerie de Belgrade, Ulay et Abramović frappent fort. Ils présentent Breathing In/Breathing Out (1977) : collant leurs bouches hermétiquement et bouchant leurs narines avec des filtres à cigarette, les amoureux vont respirer l’oxygène de l’un et de l’autre pendant dix-neuf minutes, les laissant au bord de l’évanouissement. Dans Relation in Time (1977), ils tiennent dix-sept heures dos contre dos, les cheveux de l’un tressés à ceux de l’autre. L’année suivante, ils se giflent à tour de rôle et de plus en plus fort dans Light/Dark puis se hurlent dessus jusqu’à perdre la voix dans AAA-AAA (1978).

    Résistant à la fatigue, à la douleur, aux scarifications, au froid, au chaud et à toute forme d’automutilation, ils pousseront à bout leurs limites dans Expansion in Space (Kassel, 1977) où, marchant puis courant nus l’un vers l’autre, ils se heurteront à répétition devant un public médusé. Enfin, comme une métaphore de la tension amoureuse où pointe à jamais le désir de mort, Ulay bande son arc sur Abramović dans The Other: Rest Energy (1980) pendant quatre éprouvantes minutes ; au bout de la flèche brille une goutte de poison. Enfin, en 1981, ils s’asseyent de part et d’autre d’une table laquée dans Nightsea Crossing et se regardent sans bouger. Sur la table, un python les visitera à tour de rôle pendant seize jours consécutifs… Sauf qu’Ulay abandonne la performance avant Marina, et c’est la première ligne de faille.

    Le couple se sépare en 1988 dans une bouleversante performance filmée, The Lovers. Parcourant la Grande Muraille de Chine depuis ses opposés, ils se croisent à mi-chemin après trois mois de marche dans le xian de Shenmu, et se séparent pour toujours — du moins le pensent-ils.

    *

    On a tous vu ces images de Marina, assise derrière sa table en bois, fixant à tour de rôle ceux qui venaient défier son regard dans The Artist is Présent (MoMA, hiver 2010-2011). Un soir de 2010, vingt-deux ans après leur séparation, Ulay entre au musée et s’assied face à son ex qui, selon la presse américaine, ne s’y attendait pas. Abramović interrompt – la seule fois – sa posture momifiée et prend les mains d’Ulay dans les siennes. La foule applaudit, tout le monde pleure. Des tartines d’articles vantent l’amour et la réconciliation de ces deux monstres de l’art qu’un musée aurait réuni dans l’apaisement éternel. C’était se réjouir un peu vite : pendant des années, Abramović a refusé à Ulay le droit d’apparaître au crédit de leurs œuvres communes.

    En 2016, Ulay a obtenu de Marina Abramović 250 000 euros de dédommagement pour des ventes d’oeuvres communes non partagées ainsi que l’obligation de mentionner son nom sur leurs œuvres performées ensemble jusqu’en 1988. Amour vache ? Non : juste une romance d’aujourd’hui.
  • La littérature sauve-t-elle ?

    23 octobre 2017

    «(…) je me mis à aimer la force, une impression de sang surabondant,
    l'ignorance, les propos inconsidérés, et cette sauvage mélancolie
    propre à la chair où l'intellect n'a aucune part. »
    Yukio Mishima
    Confession d’un masque


    « La littérature n'est pas innocente, et,
    coupable,
    elle devait à la fin s'avouer telle. »
    Georges Bataille
    La littérature et le mal


    J’emprunte tous les jours, entre l’appartement où je vis et le lieu où je travaille, un chemin qui va du bassin de la Villette, dans le 19e arrondissement de Paris, jusqu’au quartier Colonel Fabien, dans le 10e, près du siège du Parti communiste. Ce chemin est à l’emplacement même d’un vieux site d’exécutions publiques, le Gibet de Montfaucon, dont il ne reste rien, sauf deux plaques historiques qui en rappellent vaguement le souvenir. Entre le XIVe et le XVIIIe siècle, des milliers de condamnés, coupables ou innocents, ont parcouru ce même chemin dans des conditions plus ou moins cruelles jusqu’au lieu de leur exécution. Les corps étaient roués, écartelés, étouffés, bouillis, écorchés, traînés sur des claies d’infamie, décapités, les têtes piquées sur des bâtons, avant d’être pendus par les aisselles et d’être mangés par les corbeaux. Ce qui restait des dépouilles était jeté dans une fosse avant d’être remplacé par d’autres. Trois étages de corps se suspendaient ainsi au gibet sur une petite butte que l’on pouvait apercevoir de loin. Cette « sombre fête punitive », pour reprendre l’expression de Michel Foucault[1], était destinée à effrayer pour l’exemple, sorte de leçon incarnée de l’enfer.

    C’est une époque où la proximité du mal, de la mort, du corps abîmé par la sanction, rendent ces exécutions à la fois terrifiantes et banales. Les Parisiens côtoient, dans leurs trajets quotidiens, la sauvagerie la plus extrême. J’y pense assez rarement car, depuis, les petits commerces, les HLM et les cabinets de psychologues ont recouvert le site, rendant insoupçonnable son funeste passé. L’emplacement même de mon bureau où j’écris ces lignes, si j’en crois les tracés des cadastres, se trouve pile au milieu d’un sentier qui conduisait au supplice. Les derniers piliers tombent en 1760. La punition comme spectacle cesse à partir du XIXe siècle, mais on peut se demander si la transmission télévisée de certaines exécutions ou les injections létales devant public[2] ne sont pas les derniers soubresauts de cette longue tradition de répression pénale.

    *

    J’ai neuf ou dix ans. C’est l’été. Mes parents m’envoient dans une colonie de vacances de l’extrême, au milieu des bois, où l’on ne se lave pas pendant une semaine. C’est le paradis. Nous parcourons des distances folles en canoë-kayak, traversons des îles en portant nos embarcations sur nos têtes, apprenons à faire du feu, des tipis avec des branches. La liberté, le danger, la quasi-absence d’encadrement nous enchantent. Nous vivons comme des animaux sauvages, soit à l’exact opposé des cadres silencieux et banlieusards qui bercent nos enfances occidentales. Mon corps de fille peut enfin être celui d’un animal, renard ou loutre. Je grimpe aux arbres, je nage dans les lacs infestés de sangsues. Mes jambes sont fouettées par les chardons et mordues par les moustiques, ma peau se scarifie de croûtes et de bleus, des boutons me poussent sur le visage. La nuit, le ciel est noir et piqué d’étoiles, de cette densité de noir que je ne retrouverai jamais dans les villes.

    Assez vite je tombe amoureuse d’un animateur qui doit avoir dix ans de plus que moi. Il est du genre blond surfeur avec des dreads. Il me prend en photo au polaroïd. Non il n’essaie pas de m’embrasser. Non il ne me viole pas. Il garde une distance d’adulte responsable. D’ailleurs il sort avec une animatrice de la colonie de vacances. Mais il y a un trouble, je le sais, quand A. colle son corps contre le mien pour me faire attraper une prise sur les rochers où j’apprends l’escalade. Il y a un trouble quand il m’aide à enfiler le harnais qui glisse entre mes cuisses avant d’accrocher les mousquetons aux hanches, quand les cordes tirent mes fesses et m’empêchent de tomber. Il casse quelque chose et c’est beau comme le silence fendu par les corbeaux qui croassent à notre passage, comme l’eau que nous dérangeons en y trempant nos pagaies. A. me montre le polaroïd et me demande de le cacher, je ne comprends pas bien pourquoi. Il n’y a rien sur ce polaroïd. Je suis juste debout sur un rocher, en train de sourire débilement. Mais A. sait qu’il a franchi la limite, qu’il n’aurait pas dû, et c’est tout ce que j’adore dans l’été, dans cette saison arrachée à la surveillance de l’école ou de la matrice névrotique de la famille. Ce sont ces moments décrochés à la sécurité qui me font peur et m’excitent. Cet été-là je comprends la chose fondamentale, l’attrait vénéneux du désir qui ne surgit que dans la liberté. C’est une découverte tragique, à laquelle je m’enchaînerai fort.

    Le lendemain A. décide d’emmener un petit groupe d’enfants, les plus vaillants, les moins râleurs, sur une île encore plus éloignée du camp. Encore les pagaies et les moustiques. Encore la menace de l’orage. Encore du gruau à la cassonade mangé à même la casserole. Nous sommes heureux d’avoir été élus parmi les petits chevaliers, les enfants endurcis qui ne disent rien quand les muscles brûlent, car la moindre blessure peut faire ralentir tout l’équipage. Nous sommes trop orgueilleux pour nous plaindre. Nous supporterions tout pour connaître ce privilège. Si nous ne profitons pas maintenant de ces instants, il ne restera rien, qu’une longue année d’hiver et pas de souvenirs auxquels nous raccrocher pour traverser ce pont qui s’appelle l’enfance.

    C’est sur cette île éloignée que A. nous raconte, alors que l’on se réchauffe péniblement autour d’un feu, la légende de La Corriveau. Il y a encore un frisson, celui d’entendre des histoires macabres, qui font peur, qui ne sont pas de notre âge. A. raconte que Marie-Josephte Corriveau était une sorcière maléfique qui a tué ses 7 maris. Qu’elle aurait été condamnée à recevoir des coups de fouet puis la lettre M marquée au fer sur la main. À la suite de ces meurtres, Marie-Josephte est condamnée à être pendue et enchaînée dans une cage suspendue à un gibet pendant cinq semaines. Les citadins voient le corps de Marie-Josephte se décomposer jour après jour, libres d’observer son cadavre pendre dans le vide. Ils assistent à sa décrépitude, fascinés et dégoûtés. Concupiscence inavouable du spectacle de la mort. A. ajoute que, la nuit, le spectre de La Corriveau hante encore ce village et s’en prend aux hommes violents, cherchant à les effrayer. Des petits bruits nous parviennent de la forêt, lièvres attirés par la lumière, loups rôdeurs, sangliers, ours bruns. Le danger est réel et pourtant, c’est celui de la légende qui emporte tous les autres. J’aime assez ce fantôme féministe, sans croire vraiment à ces histoires de revenants. Je fixe les guimauves calcinées au bout des piques et je tremble pour A. dont les traits, dans le jeu des flammes, se creusent d’une splendeur affolante.

    *

    La Corriveau est morte à trente ans, en 1763, période où les exécutions « pour l’exemple » ont toujours lieu en Europe, en Angleterre, en Russie, en Suisse, en Prusse, en France et en Nouvelle-France[3]. Elle aurait déclaré lors de son procès avoir tué son mari violent (et non sept) de deux coups de hache à la tête pendant qu’il dormait. Après un procès houleux mettant en accusation plusieurs voisins et membres de sa famille, Marie-Josephte Corriveau est effectivement condamnée à être pendue et exposée à Pointe-Lévy « dans les chaînes », selon la loi anglaise en vigueur de l’époque[4], dans un exosquelette en fer où son corps en décomposition sera mis à la vue de tous. Son père, Joseph Corriveau (notons au passage l’homonymie), accusé injustement de complicité, recevra un pardon à la suite de la « sanction royale de George III ». Alors que les exécutions publiques sont courantes, on peut se demander pourquoi La Corriveau, plus que toute autre personne condamnée, a engendré un tel héritage culturel au Québec : on ne compte plus les poèmes, romans, pièces et peintures qui relatent sa
    « légende ».


    Il faut revenir à l’essentiel : La Corriveau est une femme. Dans les statistiques de la criminalité, c’est déjà une rareté. Depuis les premières archives judiciaires, elles ne représentent que 4 % de la population pénale, chiffre resté constant depuis le 15e siècle[5]. Mais La Corriveau est non seulement une femme, mais une femme mariée de trente ans. C’est-à-dire un pilier de l’ordre public, garante, symboliquement, de la paix des familles. Un relais pour tous les pouvoirs souverains. Les choses n’ont guère changé : toute femme en âge de procréer reste, encore aujourd’hui, une mère en puissance. Celles qui se refusent à ce rôle, le menacent ou le trahissent, sont considérées, consciemment ou non, comme dangereuses. La Corriveau fait partie de celles-là. En s’attaquant à son mari dans son sommeil, Marie-Josephte trahit la confiance du familier. Elle se rebelle contre la puissance paternaliste du pouvoir. Ce qui stupéfie, encore aujourd’hui, reste cette contradiction ontologique : les femmes, mères ou futures mères, petites filles devenues femmes, posséderaient donc à la fois le pouvoir de donner la vie et de le retirer ?

    Si La Corriveau était de ce siècle, on la qualifierait de « femme battue ». Mais nous parlons d’un monde où les femmes n’ont pas plus de considération politique que les enfants et les animaux ; elles appartiennent à leur famille puis à leur mari. Elles sont une chose docile et vulnérable, dont on se sert et qui doit servir. Donc La Corriveau est condamnée à un supplice particulièrement humiliant : pendant 40 jours après la mort, ses chairs pourrissantes, pestilentielles (nous sommes au printemps), éclatant de gaz, de sang, de merde, réduites en moisissures, couvertes de vers et de mouches sont exposées au tout-venant. Il y a quelque chose dans cette offense post-mortem qui cherche de toute évidence à désérotiser le corps de la meurtrière. Tout se passe comme si la supériorité de la justice violée (et donc des individus nés mâles) devait, par cet outrage, être vengée. « Pour le dire brutalement », écrit Élisabeth Badinter en préface de Présumées Coupables, « la norme patriarcale donne tous les pouvoirs aux hommes pour contrebalancer celui à la fois naturel et magique de la reproduction féminine[6] ». Ici, c’est le mari, figure autoritaire par excellence, incarnation familière de la puissance lignagère du souverain, qui est offensé.

    Mécaniquement, l’exécution publique démontrera la supériorité absolue de la justice, dans un déséquilibre de forces qui cherche à inquiéter : « l’exécution de la peine est faite pour donner non pas le spectacle de la mesure, mais celui du déséquilibre et de l’excès ; il doit y avoir, dans cette liturgie de la peine, une affirmation emphatique du pouvoir et de sa supériorité intrinsèque » (Foucault, 1975). Soit une dissymétrie totale entre la violence du meurtre et celle, inassouvie, de la vengeance par le supplice. Ici, comme pour le Gibet de Montfaucon, toute l’économie du pouvoir s’emploie à démontrer avec force sa supériorité. Gare à ceux et celles qui penseraient commettre les mêmes faits ! Par la condamnation de La Corriveau, la hiérarchie traditionnelle de la famille est rétablie : femme humiliée, pater familias sauvé. Les femmes porteuses du désordre sont en quelque sorte surnaturelles. Comme elles bravent l’ordre divin, leur châtiment doit l’être aussi. La dignité bafouée de La Corriveau lui ôte ainsi tous ses pouvoirs. Ce qui est intéressant, ce sont les légendes qui ont découlé de ce supplice, voyant dans le spectre de La Corriveau une âme maléfique jamais rassasiée. Comme si la sentence, malgré sa cruauté, ne pouvait assécher la puissance diabolique d’une épouse insoupçonnable. Il faut aussi rappeler le contexte très pieux de l’époque, où les croyances dans le Jugement dernier, avec la menace effrayante des Enfers, est tenace. La ruse de La Corriveau (pendant le sommeil) est une menace pour la société entière. On raconte donc la « légende » de La Corriveau jusque dans les colonies de vacances où nous prenons un plaisir évident à écouter les menus détails de cette peine, avec une minutie qui frôle l’impudeur. C’est ce même plaisir qui pousse sans doute les écrivains, les peintres et les poètes à perpétuer le mythe de La Corriveau (Louis Fréchette, Gilles Vigneault, Victor-Lévy Beaulieu, Anne Hébert, Guy Cloutier, etc.). Je ne pense pas que ce soit le crime lui-même qui intéresse mais le fait de côtoyer de si près le mal par les mots, l’idée du mal, de la sorcellerie maîtrisée puis du corps humilié par-delà la mort, et de la transgression que cette légende autorise. La cage de La Corriveau, entrée dernièrement dans la collection permanente des Musées de la civilisation, participe de ce frisson qui me parcourait adolescente. C’est une jouissance autorisée, avec un temps de retard acceptable. Nous affectons des mines affligées (quelle souffrance ! quelle barbarie ! c’est terrible !), mais nous jouissons de cette cérémonie du mal jadis autorisée. Cette condamnation est si ancienne, et les légendes qui en découlent sont si nombreuses, qu’elles ont contribué à rendre La Corriveau inoffensive, comme un personnage de conte fantaisiste, une Barbe-Bleue.


    *

    Deux cent cinquante-trois ans après la Corriveau, une femme de 69 ans, au nom délicieux de Jacqueline Sauvage, est condamnée le 24 octobre 2014 à dix ans de prison pour le meurtre de son mari violent, Norbert Marot, avec qui elle vivait depuis quarante-sept ans. Pendant des décennies, Norbert Marot, alcoolique, a maltraité sa femme et ses quatre enfants sous toutes les formes inimaginables de la violence : psychologique, physique et sexuelle. Deux des trois filles ont été victimes d’inceste. Tous les membres de sa famille ont été battus, menacés et insultés. Les jours, les semaines, les années passent dans la terreur silencieuse de La-Selle-sur-le-Bied où vit la famille Sauvage-Marot. Les enfants du couple grandissent et se marient, refont leur vie. Les filles ont des filles à leur tour. Elles ne parlent pas de leur passé à leur époux ni à leurs enfants. Elles évitent de revenir chez leurs parents. Mais Jacqueline Sauvage, elle, reste. Le 9 septembre 2012, après une dispute violente, elle prend des somnifères et s’enferme à clé dans sa chambre. Son mari la rattrape, force la porte, la frappe, et retourne sur la terrasse pour boire. Alors Jacqueline prend une arme de chasse, met le viseur devant son œil, pointe l’arme dans le dos de son mari qui boit et tire trois fois. Ce qu’elle ne sait pas encore, mais qu’elle pressent peut-être intimement, c’est que son fils s’est suicidé deux jours auparavant. Ce qui jouera contre J. Sauvage, son « erreur » en quelque sorte, réside dans le fait d’avoir tué Marot dans le dos et non pas de face au cours d’une de leurs nombreuses empoignades.

    Il faut imaginer Jacqueline Sauvage, petite femme hirsute, fatiguée, dans son exosquelette invisible, démunie d’énergie, de réflexe de survie comme le sont beaucoup de femmes battues, lorsqu’elle prend son fusil et qu’elle tire sur son mari ivre. Elle ne pense pas à une stratégie de fuite, à la légitime défense, aux circonstances atténuantes. Elle ne se dit pas qu’une vie meilleure est possible. Sa vie est presque terminée. C’est une vie ratée, d’une tristesse indicible. Donc ce jour-là, Jacqueline ne pense qu’à tuer Norbert de la manière la plus sûre possible. Pourquoi ce geste de la folie dans la folie, bien que cela soit contraire aux fondements de notre société démocratique, pourquoi cela me fait, et de façon tout à fait inavouable, brièvement plaisir ? Est-ce que les 434 000 internautes qui ont signé la pétition pour exiger la grâce totale de Jacqueline Sauvage ont ressenti ce même trouble ? Est-ce que les 80 parlementaires qui ont plaidé en sa faveur partagent aussi ce sentiment secret ? De nos instincts d’enfant, malgré le travail salvateur de la morale, il reste des traces. Nos comportements d’adultes civilisés, qui nous distinguent des animaux, s’offusquent naturellement contre la vilenie ; mais c’est aussi parce que le monde de la violence nous est interdit que le récit de ceux qui s’y adonnent nous attire. Les enfants adorent les méchants des contes ; ce qu’ils ne savent pas, c’est que leurs parents aussi. Sagesse de Bataille : « Au fond, ni le tigre ni l’enfant ne sont des monstres, mais dans ce monde où règne la raison, leur apparente monstruosité est fascinante ; ils échappent à l’ordre nécessaire[7]. »

    Or, nous ne sommes plus dans la légende. Pendant des années, les filles de Marot espèrent elles aussi la mort de leur père[8] pour être tranquilles, pour arrêter de craindre pour leurs propres enfants, pour enfin refaire leur vie. Pendant des années, les filles Sauvage-Marot se taisent parce qu’elles ne veulent pas de remous. En évitant les procédures, les filles espèrent enterrer le passé. Puis il y a le procès, et la terre entière, dont leurs propres enfants et leur mari, découvrent ce que cachent leurs femmes, les femmes et les mères Sauvage-Marot. Les médias font leur travail de spectacle, et plus particulièrement Internet, qui n’oublie jamais, comme un relent moisi de cette tradition punitive qui n’en finit plus de trouver de nouvelles formes pour renaître.

    *

    En tauromachie, on accorde la grâce à un taureau particulièrement courageux. L’indulto est donné à la demande de la majorité du public, qui agitent des mouchoirs blancs, avec l’accord du matador. Le taureau qui « mange » la muleta, qui prend le sang, qui charge son meurtrier, qui en veut encore, qui accueille la lame et les piques en encaissant la douleur, celui-là mérite de vivre. Alors seulement, la présidence de la corrida agite un mouchoir orange, et le taureau est salué pour sa noblesse. Il retourne ensuite dans son élevage, où on le laisse paître en paix jusqu’à la fin de ses jours. Jusqu’au 19e siècle, la foule pouvait, lors d’une exécution publique, exiger la punition d’un bourreau malhabile : « elle voulait que le condamné soit gracié si l’exécution venait à échouer. […] Le peuple attendait souvent qu’on l’applique, et il lui arrivait de protéger un condamné qui venait ainsi d’échapper à la mort[9]. » Cette tradition se perpétue aujourd’hui, avec la grâce présidentielle. En France, le nombre des condamnés en ayant bénéficié reste flou. C’est un pouvoir régalien, qui hérite des décisions de justice pratiquées par les rois de France. Elizabeth II est aussi pourvue de ce pouvoir de clémence[10], mais on ne peut pas dire qu’elle en abuse : elle ne l’a jamais fait. Le 28 décembre 2016, après plusieurs demandes refusées, Jacqueline Sauvage reçoit la grâce totale de François Hollande. Ce beau mot de grâce qui renvoie aux racines du christianisme, la grâce d’un dieu qui sauve. En étymologie, « ce qui plaît dans les attitudes, les manières et les discours » (Littré). Jacqueline, dont la sauvagerie a réussi, pour une rare fois dans l’histoire judiciaire, à émouvoir suffisamment l’opinion dans un gouvernement profondément affaibli, reçoit donc la grâce. Les associations féministes crient victoire. Les magistrats déplorent le cautionnement d’un meurtre et l’absence de vigueur de Jacqueline Sauvage[11].
    Mais qui, parmi ces magistrats, a vécu dans la prison de la violence pendant 47 ans ? Ici, la part maudite se mêle aux lois, et pour une fois, sauve.

    Paris avril-mai 2017

    Cet article a été publié dans le dernier numéro de la revue Zinc : http://revuezinc.com/


    [1] FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1975. [2] « Les yeux de Wood se sont fermés [après l'injection à 13 h 52]. Environ dix minutes plus tard, ses hoquets ont commencé. Sa mâchoire s'est ouverte, sa poitrine a gonflé, puis il a laissé échapper un soupir. [...] Ces soupirs se sont répétés des centaines de fois. Un membre de l'administration pénitentiaire est allé le contrôler une demi-douzaine de fois. On pouvait entendre Wood respirer lourdement quand un officiel a allumé le micro afin d'informer les spectateurs de la scène qu'il était sous l'effet des produits. [...] L'exécution a mis 1 heure et 57 minutes pour parvenir à son terme, et les halètements de Wood ont duré pendant un peu plus d'une heure et demie. » Le Monde, 24 juillet 2014. [3]« Puisque l’accusé est coupable jusqu’à preuve du contraire, on recourt fréquemment à la torture pour obtenir des aveux, qui sont considérés comme “la reine des preuves”. Aucun témoignage n’équivaut à un aveu. Toute la procédure judiciaire tourne autour de celui-ci, car un accusé ne peut être condamné à mort sans avoir avoué son crime. Tout est mis en œuvre pour les obtenir, la justice étant très pointilleuse en ce qui concerne les preuves, exigeant qu’elles soient “plus lucides que le clair jour luisant à midi”, selon une vieille formule. Les aveux sont obtenus de gré ou de force, en utilisant la torture au besoin. On dit alors qu’on soumet l’individu à “la question”. » Blogue de Samuel Venière, https://anecdoteshistoriques.net/tag/nouvelle-france/ [4] « Hanged in chains », Statutes United Kingdom, 25, George II, 1752. [5]Présumées coupables. Sous la direction scientifique de Claude Gauvrard, Archives nationales, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p. 12. [6] Ibid., p. 4. [7] BATAILLE, Georges. Le Procès de Gilles de Rais, Paris, Pauvert, 1965, p. 25. [8] http://madame.lefigaro.fr/societe/jacqueline-sauvage-les-filles-racontent-lenfer-familial-310116-112185 [9] M. Foucault, Surveiller et punir, Op. cit., p. 63. [10] Code criminel du Canada : http://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/C-46/section-748.html?wbdisable=true [11] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/12/29/pourquoi-l-affaire-jacqueline-sauvage-fait-debat_5055435_4355770.html

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