• Rose Valland

    15 mars 2016

  • Mais il y a quelqu'un

    07 mars 2016

    Nous allons voir Astro Noise, l’exposition de Laura Poitras au Whitney. Dans une des salles, les spectateurs sont invités à se coucher sur le dos et à regarder un écran accroché au plafond. On peut y admirer des ciels étoilés du Pakistan, du Yémen et de la Somalie, pays où les Etats-Unis ont conduit des opérations militaires à l’aide de drones de combat et où, forcément, beaucoup de civils ont été tués.

    Ce n’est pas un ciel de guerre. C’est un ciel étoilé, comme on aime les admirer partout dans le monde, comme on aime regarder intensément les éléments, je pense au feu ou à la mer. L’installation s’appelait Bed Down Location, nom donné par les militaires aux lieux de repos des cibles potentielles.

    Dans une autre salle, un peu plus loin, on découvre que nos silhouettes allongées, toutes à leur contemplation métaphysique, étaient filmées par caméra infrarouge. On distingue bien les corps étendus, la chaleur rouge des ventres et nos membres verts et bleus.

    Juste à côté de cet écran se trouve un moniteur où s’affichent en temps réel toutes les adresses MAC (Media Access Control) des visiteurs de l’exposition. Le MAC est un identifiant physique stocké dans la carte réseau de l’utilisateur, et il est unique au monde. On peut tracer un individu très facilement grâce à son adresse MAC.

    Laura Poitras, qui travaille sur l’Amérique post 9/11, a réussi à mettre en abyme un de mes sentiments les plus quotidiens et auquel je me suis tranquillement habituée. Sentiment d’être surveillée en permanence et de ne pas assez maîtriser les outils de la technologie.
    Sentiment d’être limitée dans mes recherches par peur d’être fichée. Sentiment de grande vulnérabilité face aux nouvelles technologies. Sentiment qu’en cristallisant tous nos besoins vers un seul objet (boussole, montre, messages, radio, télévision, journaux, loisirs), nous acceptons de nous fragiliser. Sentiment qu’en acceptant de vivre sans notion de vie privée, nous n’avons plus assez de ressources secrètes pour nous défendre. Sentiment que la société se croit seule, mais il y a quelqu’un. 

    Sentiment qu'en montrant quelque chose de soi sur internet (et non pas au sein d'un dispositif "ami", livre ou exposition), je livre trop dangereusement mes recettes secrètes, le processus inégal de la création. Sentiment aussi qu'en ne livrant rien, rien ne se passe, rien ne peut se faire, et que ce risque en vaut aussi la peine.

    Pour que l'idée apparaisse enfin, le duo d'artistes suisses Fischli & Weiss disait qu'il devait se mettre dans un état d'ennui absolu. Assembler des objets divers et les faire tenir en équilibre est issu d'une de ces après-midis d'attente sans but, et qui a donné la géniale série "A Quiet Afternoon". L'équilibre fragile de ces objets, leur suspension agile dans l'espace et l'apparente gratuité de ce geste sont aussi à l'image de leur duo et de leur travail qui a perduré pendant des décennies jusqu'à la mort de David Weiss en 2012.

    A quel moment suis-je vraiment apaisée et tranquille ? Juste assez pour m'ennuyer profondément et faire "naître l'idée" ? Ce processus créatif est-il encore possible ? Et souhaitable ? Puis-je vraiment retrouver un sentiment de solitude tel que de ce rien viendra le prochain roman ? Depuis les attentats, et encore plus depuis l'intensification de la crise migratoire, je me demande s'il est possible de parler d'autre chose ? S'il est décent d’aborder d’autres sujets, des choses plus minuscules et douces qui nous passionnaient avant ?

    Peut-on continuer de vivre comme si de rien n'était avec la fin du monde ? 



    Photo : Laura Poitras, extrait de la vidéo "Bed Down Location", Whitney Museum, 2016

  • Ciel pommelé

    24 octobre 2015

    Je suis en train de lire « La Bête Humaine » sur un banc du Jardin des Plantes. Je lis ce livre dans une vieille édition de poche trouvée je ne sais où, chez Gibert Jeune probablement. Le Jardin des Plantes est juste à côté de la fac de Jussieu et c’est un endroit ravissant pour lire. J’ai vingt-quatre ans, vingt-cinq peut-être.

    Un homme d’une cinquantaine d’années s’arrête devant moi, me dit : « Ah, vous lisez La Bête Humaine dans une vieille édition du Livre de Poche ! » Il s’assoit sur le même banc que moi. « Vos parents doivent être des intellos… Pour lire ce livre dans cette édition… Oui vous devez être quoi, fille de profs ? » C’est vrai que la couverture, au graphisme kitsch, est déjà très usée.
    Il m’est sympathique. Non, mes parents ne sont pas des intellos. Non, ils n’ont pas une vieille bibliothèque avec laquelle j’ai grandi et où il me suffisait de tendre le bras pour aller chercher, au hasard, les titres qui me paraissent séduisants.

    Je décide de ne pas le contredire et de m’inventer une vie, comme cela m’arrive souvent. « D’où venez-vous ? » « De Paris. » Ces mensonges me facilitent les conversations, me donnent une petite longueur d’avance. Nous atteignons plus vite les sujets qui m’intéressent, dans tous les sens du mot sujet.


    Je crois qu’à l’époque je travaille déjà comme documentaliste pour France Culture parce que nous en arrivons à parler de l’émission pour laquelle je travaille et de fil en aiguille de Pierre Bourdieu. Mon interlocuteur est fasciné par lui. « Je le voyais souvent dans ce parc, il marchait là-bas, accompagné par X. » Pierre Bourdieu est mort depuis trois ans déjà.


    Nous parlons longtemps. Je ne sens pas tellement de séduction entre nous. Je n’aime pas beaucoup les hommes qui ont deux fois mon âge. Mais nous sommes bien, assis côte à côte sur ce banc, avec cette complicité qu'offre parfois les livres. Je vis à Paris depuis quelques années mais je suis globalement seule et les rencontres sont rares. A un moment, après un petit silence, il renverse la tête vers le ciel et dit : « Ah. Quel beau ciel pommelé. »


    C’est la première fois que j’entends cette expression. Je la trouve si belle que je me l’approprie aussitôt. Dès que je peux parler d’un ciel pommelé, j’en profite. C’est comme ça pour un grand nombre d’expressions. Les mots affluent, je les prends. Je me transforme avec eux.


    Il quitte le parc mais je le retrouve quelques rues plus loin alors que je m’apprête à le quitter aussi. Il me montre une petite rue en courbe et pointe un appartement, « Voilà, c’est là que Pierre Bourdieu vivait ».


    Je ne sais pas du tout qui était ce monsieur. Prof de sociologie dans une des facs voisine ? Simple amateur de littérature ? Lecteur aguerri, un peu désabusé ? Promeneur sans but ? Parisien ayant envie de parler de livres ? Homme désirant approcher une jeune fille ? Etre humain à la recherche d’un échange tout court ?
    Je pense souvent à lui.
  • La Forêt

    19 octobre 2015

    Joséphine et moi à Belleville en juin 2014. La photo a été prise par Aurore Laloy pour l'exposition "Sylvia. 24h dans la vie d'une forêt" qui a eu lieu à la Galerie Nivet-Carzon à Paris en juin 2015.
  • Mouvement de la mode

    26 août 2015

    Parfois j’aimerais que la ville se peuple de flappers avec des chapeaux aviateur, des robes droites et des escarpins pointus, des voilettes qui laisseraient entrevoir des regards ourlés. Femmes prêtes à rire et à danser, à boire du champagne du matin au soir et à ne jamais dormir. La vie serait sans doute plus légère. A-t-on connu une revendication plus joyeuse ? Bonheur des bas noirs en soie moulés à la cuisse, des colliers qui scintillent, des plumes et des paillettes inventées pour étourdir, et dont le mouvement ondoyant vous entraîne. Dans cette ville idéale, des silhouettes androgynes traverseraient les rues dans une course détraquée. En observant leurs visages, on prendrait la mesure de leur caractère étrange. Femmes viriles ? Hommes délicats ? Cette notion n’aurait plus aucune importance.  

    Il y a des corps de femmes âgées bien plus puissants que ceux des jeunes filles. Je suis toujours fascinée par la coquetterie des femmes d’un certain âge : longue habitude entretenue ? Libération des contraintes du désir, qui leur permettrait enfin de s’habiller comme elles le veulent ? Revanche tardive ? Veuvage heureux ? Il y a aussi celles qui jettent leur dévolu sur des parures excentriques, s’excluant volontairement des critères du beau. Cheveux mauves, robes trop courtes, diamants de pacotille, petits chiens affublés de manteaux en satin rose… Elles ont souvent l’air plus heureuses que les mémés serviables pendues au bras de leur mari bedonnant.    

    C’est un long travail avant d’arriver à trouver les vêtements qui vont correspondre au corps qui nous a été donné, avec son grain de peau, sa silhouette. On pense que le style est inné alors que cela met bien souvent des années avant de trouver la juste coupe, la couleur qui vous sied vraiment, les matières parfaites. Je suis allergique aux vêtements qui agissent comme un costume, parce qu’ils dupent ceux qui me rencontrent. Il faut se saisir dans toutes ses contradictions avant de se composer une grammaire d’imprimés et de matières. Et puis, parfois, on trouve. Les habits tombent bien. On se sent beau, confiant. Ils donnent le la. Tout se passe comme si cette parure extérieure trouvait un écho à une vision plus secrète de soi. Le style idéal : que les habits composent une architecture, un monument sur lequel l’œil s’égarerait. Entre les voûtes, les ouvertures, l’angle d’un chemisier, le regard se faufilerait et composerait sa propre image, une beauté d’ensemble dont le corps serait la pièce principale.    

    *

    J’ai déjà pensé que la mode détournait les femmes du pouvoir, de la politique. Qu’elle les obsédait pour mieux les distraire de la marche du monde, des décisions que l’on prenait pour elles. Mais cela pourrait aussi bien être le contraire : la mode est un sujet secondaire parce qu’elle concerne et intéresse les femmes, qu’elle participe à la mécanique du désir, et que cette science de l’apparat ne devrait jamais être révélée, qu’elle ne devrait pas être un sujet.   Souvent la mode ne plaît pas aux hommes parce qu’elle ne se préoccupe pas de leur œil mais du dessin lui-même ; elle se satisfait de sa propre expérimentation en marche qui, heureusement, n’est pas toujours là pour plaire.    

    L’ambition de la mode lui donne un caractère très à part : alors que toutes les formes d’art tendent à vouloir marquer leur époque et, si possible, les suivantes, la mode veut tout sauf rester. C’est un artisanat en perpétuel mouvement, avec des techniques qui dépassent sans cesse ses artisans. Yves Saint Laurent, dans une conversation avec Françoise Sagan (qui a été republiée dernièrement dans La Petite Robe Noire et autres textes[1]) expliquait qu’une des révolutions artistiques majeures de sa carrière s’est opérée à partir de la maîtrise de la couture de biais. En réalité il y a deux manières de coudre : au droit fil et de biais. Jusqu’au milieu des années 1970, Saint Laurent avait imaginé tous ses modèles au droit fil parce qu’il maîtrisait mal la couture de biais. Mais quand il l’a enfin apprise, il s’est mis à « voir » de biais. Ses collections ont radicalement changé. Il a créé des robes folkloriques, gonflées, russes. On le croyait très inspiré, mais c’était seulement – peut-être le dit-il aussi avec une modestie excessive – la pratique du biais. Ce que l’on considère comme un métier « artificiel », couturier, est en réalité déterminé par la maîtrise de beaucoup d’artifices. C’est cette maîtrise qui conditionne la créativité.   

    « On ne choisit jamais un vêtement au hasard, un pull sur la pile ou le même t-shirt, le vêtement dit toujours quelque chose de soi » me disait le designer José Lévy il y a quelques années. Le vêtement est comme le corps : un dos voûté, un poignet cassé, un nez hautain et vous avez une histoire, un personnage, sa naissance, sa vie et sa chute. L’idéal serait que le style dise la beauté qu’on ne peut pas exprimer autrement, qu’il soit un lieu de pouvoir. Qu’il parte de soi et incarne ce que l’on est. Mais au fond l’entreprise est vaine ; le style nous préserve du monde, et je sais bien qu’il nous permet d’avancer masqué, de biais, comme je le fais avec la littérature.           

    [1] Editions de l’Herne, 2008
  • La pensée diffractée

    11 juin 2015

    Où travaillez-vous ? Depuis quand ? Qui compose votre réseau professionnel ? Donnez-nous leurs noms. Tous. Tous leurs noms. Combien d’amis avez-vous ? Comment s’appellent-t-ils ? Dans quels domaines évoluent-ils ? Changeons de sujet. Quels sont vos loisirs ? Vos opinions politiques ? Votre orientation sexuelle ? Votre conception du genre ? Dites-nous tout. C’est passionnant ! Peace & love made in California, man ! Vous résistez ? On reviendra. Un ami aime ce que vous dites ! Ce que vous faites ! Ce que vous pensez ! Ce que vous êtes ! Il vous laisse un message privé. Lisez-le ! Répondez lui ! Vous passez quelques jours sans venir nous voir ? Ce n’est pas gentil gentil. Revenez. Loyauté, fidélité, disponibilité. Il se passe plein de choses géniales ici. Ah, on a compris : vous êtes un petit rigolo et vous voulez modifier votre nom ? Donner un faux âge ? Dire que vous êtes né ailleurs, ou vous inventer un métier ? Super drôle ! Ok, ok. Revenons aux choses sérieuses. Quel âge avez-vous ? Marié ? Célibataire ? Quelles sont les images qui vous plaisent ? Avec qui aimez-vous faire l’amour ? Homme ? Femme ? Les deux ? On ne jugera pas, promis ! On vous accepte tel que vous êtes, un peu comme chez McDo tu vois, d’ailleurs on peut peut-être se tutoyer ? Allez : avoue. Qu’est-ce que tu as à cacher ? Poste tes photos de vacances. Les photos de tes amis. Les photos de tes enfants. Les photos de ta famille. Identifie-les, un à un. Dis-nous aussi ce que tu lis. Ce que tu regardes à la télévision ou au cinéma. Contre qui ou quoi tu manifestes, contre qui ou quoi tu te ligues. Quel gouvernement critiques-tu ? Quels sont tes combats ? Pour qui votes-tu ? Tu ne votes pas ? Intéressant. Que manges-tu ? Photographie tes assiettes. Entrées-plats-desserts. Tous les vins que tu bois. Les étiquettes. Mieux cadrées, les bouteilles. Voilà. Prends aussi des photos de ton appartement. Toutes les pièces. C’est vraiment joli chez toi, dis donc. Maintenant, dis-moi tout ce qui te passe par la tête. Tout le temps. Branche ta pensée en flux continu vers l’extérieur. Ça nous intéresse. Ça nous intéressera toujours. N’attend pas : exprime-toi. Maintenant. Nous t’écoutons. Nous te regardons. Hého, reviens ! Les notifications pensent à toi, les applications veillent, nous te suivons, nous sommes avec toi. Tu ne seras plus jamais seul. Et maintenant, signe les conditions générales d’utilisation.  

    PS : Tu es aimé.

    *

    Je suis consciente de la manière dont fonctionnent les réseaux sociaux et les services digitaux gratuits. Je sais qu’en renseignant mes données personnelles, en partageant des liens, en publiant des photos et des commentaires, je contribue à alimenter l’économie de sociétés milliardaires qui violent les lois fiscales et changent en permanence les règles de la protection de la vie privée. En donnant des renseignements sur mon identité – et ce sans aucune violence, les réponses reposant sur mon assujettissement volontaire – un portrait économique de mon identité se compose avec une précision historique inégalée. La volonté de savoir 3.0., c’est un passage aux aveux spontané : il permet de resserrer les mailles de mon double digital. Plus je multiplie mes inscriptions sur ces réseaux, plus les contours de mon capital économique, culturel, social et symbolique se dessinent. Je deviens une data précise sur laquelle des calculs pourront s’effectuer. Si Facebook, pour ne pas le nommer, est gratuit « et le sera toujours », comme l’annonce sa page d’accueil, c’est parce que « quand c’est gratuit, vous êtes le produit ». Mais qu’est-ce que cela veut dire ? La « data » (donnée) ainsi récoltée, vendue à des marques désireuses d’intéresser de futurs acheteurs, a un prix. Plus l’information est nette, profonde et sincère, plus elle est "qualifiée", c'est-à-dire chère. Facebook s’assure donc de la qualité des données de ses membres, commercialise les profils (vente de data personnelles aux marques) et punit les dissidents (exclusion de profils rebelles, suppression de posts dits subversifs, obligation de décliner sa véritable identité sous peine d’excommunication du réseau). Pourquoi ? Parce qu’en sortant d’un système de vérité, la qualité de la data s’appauvrit. Conséquence : les marques se retrouvent avec des listes de potentiels prospects (entendez : acheteurs) qui ne correspondent pas à leur « cible ». Elles pourraient vous proposer des produits auxquels, par exemple, vous n’aurez jamais accès parce que votre capital économique ne vous le permet pas.     
    Le génie des réseaux sociaux repose sur leur capacité à montrer ce que vous ne voulez pas montrer. Ce que l’on essaie de cacher aux autres et qui ressurgit parfois dans la conversation – maladresses, lapsus, pointes de violences, complexes, tics, tocs – apparaît de manière nue. Vos "like", commentaires et messages sont archivés à jamais. Vos contradictions surgiront. Dans la lampe blanche de milliers d’écrans allumés, vos complexes les plus refoulés seront mis à jour. Une faute d’orthographe ? Une référence légère ? « Ça parle », et ça parle beaucoup. En vous inscrivant, en consommant ces services, vous dites ce que vous refusez de dire ;  vous délivrez ce que vous feigniez d’être. Votre profil est donc complet : il y a ce que vous livrez volontairement, et ce que vous laissez transparaître, dans vos silences, vos références obscures, votre emballement pour un sujet, ou votre méconnaissance d’un autre.

    *

    J'ai réalisé dernièrement qu’une forme de mélancolie m’envahissait dès que je m’approchais d'internet. Dès que je me connectais, quelque chose en moi s'éteignait. Par exemple, la lecture d’une page Wikipédia ne pénétrait pas mon esprit avec la même intensité qu’un livre. Pourtant, je ne pouvais pas passer plus de trois heures sans relever mes emails. Cette relation ambivalente au digital se poursuivait dans la rue avec la consultation régulière de mon iPhone, cet objet de « tous les accès possibles au monde et aux autres » comme l’écrit justement le Comité Invisible, « prothèse qui barre toute disponibilité à ce qui est là et m’établit dans un régime de demi-présence constant, commode, retenant en lui à tout moment une partie de mon être-là » (A nos amis).

    Il me fallait donc comprendre les raisons profondes de ce rapt de la pensée. L’analyser et le rendre visible. Je me suis mise à observer la manière dont je travaillais, comment j’organisais mes journées. J'ai réalisé que mon attention se partageait en permanence entre une production qui demande un investissement total et un appel permanent vers « l’extérieur ». Mais quel extérieur ? Là où Baudelaire s’émerveillait de l’errance surréaliste, s’enchantant de ses promenades dans Paris où il retrouvait des souvenirs et des figures mythologiques, l’errance digitale ne convoquait en moi aucune poésie. Ces balades sans but, tout en me donnant l’impression qu’elles m’ouvraient vers les autres, me confinaient à un système mort. Le « plan idéal, visuel distant, numérisé, sans friction ni larmes, sans mort ni odeur de l’Internet », écrit Le Comité invisible, m’éloignait inlassablement de la sensualité de la vie.  

    Dans son Odyssée de l’espace domestique (Zone, 2015), Mona Chollet explique comment elle lutte pour se consacrer à la fois à son travail de journaliste et d’essayiste tout en résistant à la tentation d’épingler des images sur Pinterest : «  Au début, je me faisais violence : je me déconnectais de tous mes comptes, je fermais mon navigateur. Le seul résultat, c’était que, une demi-heure plus tard, je devais me fatiguer à le relancer, puis à retaper tous mes identifiants et mes mots de passe (…). Alors j’ai renoncé à lutter. Désormais je laisse toutes mes fenêtres de navigateur ouvertes en même temps que mon fichier de traitement de texte. Je travaille et, de temps à autre, en particulier lorsque je bute sur une difficulté, je fais une pause. Je vais voir ce qui se raconte ici ou là, je regarde mes notifications, je parcours les dernières dépêches. Je me fends d’un tweet, d’un commentaire. Tu tiens absolument à revenir par la fenêtre, cher monde extérieur ? D’accord : reviens. »  L’auteur Jonathan Franzen propose une autre solution : réduire son ordinateur à une machine à écrire. Son écran se résume à un traitement de texte nu, sans accès à internet ni aucun autre logiciel, de manière à limiter les tentations. (Time Magazine, 23 août 2010)     

    Suis-je seule responsable de cette attraction irrésistible ? J’ai expérimenté le fait de m’éloigner de facebook. Au bout de trois jours, j'ai reçu un mail me disant qu'« 11 notifications en absence » et plein de statuts passionnants n’attendaient que mon regard ébahi. Toute cette vie que je laissais de côté ! Toute cette excitation dont je ne profitais pas ! Toute cette vie amplifiée, faite de temps forts continus, qui se déroulait derrière mon écran pendant mon absence ! Nous étions dimanche soir ; lundi matin, je me connectais à facebook. 


    *

    J’ai déjà parlé ici de cette tentation de l’aveu qui caractérise nos sociétés ancrées dans le catholicisme, où la croyance de « dire » nous laverait, semble-t-il, de l’impression du péché. Mais c’est aussi une manière de maintenir le pouvoir en place : si des institutions comme la police ou le tribunal sont là pour rassurer en apaisant les craintes de celui qui parle, les réseaux sociaux agissent de la même manière : ils participent, avec leurs sujets, au bon fonctionnement des technologies de l’assujettissement.  

    En 1970, dans sa conférence inaugurale au Collège de France et publiée sous le titre L’Ordre du discours, Michel Foucault préfigurait déjà cette société de l’aveu permanent  :  « Mais qu’y a-t-il donc de si périlleux dans le fait que les gens parlent, et que leurs discours indéfiniment profilèrent ? Où est donc le danger ? (…) [J]e suppose que dans toute société, la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité. (…) Quelle civilisation, en apparence, a été plus que la nôtre, respectueuse du discours ? (…) Or il me semble que sous cette apparente vénération du discours, sous cette apparente logophilie, se cache une sorte de crainte. »  

    La crainte. Crainte de vivre cachée, et donc de disparaître. Oui, c’est bien ce qui me retient de fermer mon compte facebook. Crainte de perdre un canal de diffusion facile. Crainte de mettre à plat des stratégies d’information. Crainte de ne plus suivre les actualités des autres. Crainte de ne pas pouvoir diffuser cette tribune avec la même force de frappe. Car c’est aussi sur facebook que je diffuse cet article. Et c’est bien là le cercle vicieux et complexe de cet entrelacement entre la vie digitale et la vie réelle : il existe peu de canaux de diffusion aussi immédiatement captifs.  

    *

    Malgré cette analyse, pourquoi n’arrivais-je toujours pas à me défaire de mon addiction ? Parce que la fréquentation quotidienne des mêmes sites, et ce dans une routine assez répétitive, est réconfortante. Et parce qu’Internet procure à son utilisateur un pouvoir décisionnaire que l’on exerce assez peu ailleurs : parler haut et fort, se fendre d’un commentaire ici et là, rêver devant des images, trouver la musique idéale ou la réponse à une question rapidement, sans aucune forme de réserve, de politesse, d’ennui, de frustration… Ce sentiment de toute-puissance comble sans doute des besoins instinctifs, primaires et enfantins.   

    J’ai réalisé cependant que, si ma concentration était plus diffuse qu’avant, mes capacités réelles n’étaient pas amoindries. Que ma pensée, comme un faisceau dans un prisme, était seulement diffractée.  

    Il suffisait d’enlever le prisme.  

    Je me suis donc désinscrite de Linkedin, d’Instagram, de viadeo et de Twitter avec une facilité confondante. Et la vie a continué. J’ai supprimé toutes les applications de mon téléphone dont Messenger. J’ai réduit mon téléphone à sa fonction « boîte mail » et « répertoire ». Plusieurs années d’errances se sont ainsi retrouvées effacées. Un réseau lentement glané s’est volatilisé.    

    J’étais légère. Une certaine excitation s’est tue.    

    *

    J’ai rencontré dernièrement l’essayiste Cécile Guilbert. Nous étions chez elle, dans une petite maison encombrée de livres et de souvenirs, où chaque objet semblait lourd d’histoires et d’affection. Je lui demande pourquoi elle considère qu’écrire est proche de l’amour ; ou pour le dire autrement, pourquoi son travail minutieux sur les textes s’apparente à un travail amoureux. Elle me répond, après un long silence : « Aimer, c’est comme écrire : il faut être attentif aux choses ».  

    J’ai eu alors envie d’être plus attentive aux choses. 

    Mon rapport au temps s’est transformé. J’ai été étonnée par la soudaine lenteur des choses. Lenteur des souvenirs à s’effacer. Lenteur des graines de coriandre à pousser sur le balcon. Lenteur de l’apprentissage. Lenteur du corps à se remettre d’une blessure. Lenteur du mûrissement intellectuel. Lenteur pour mener à bien différents projets, artistiques et professionnels. Lenteur de tous ces moments où il ne se passe rien.  

    La vie réelle n’était plus absente. Il me fallait la prendre avec plus d’ampleur.  

  • Comité Invisible

    03 juin 2015

  • Acheminement vers la parole

    06 mai 2015

    L'être humain parle. Nous parlons éveillés ; nous parlons en rêve. Nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole, et que nous ne faisons qu'écouter ou lire ; nous parlons même si, n'écoutant plus vraiment, ni ne lisant, nous nous adonnons à un travail, ou bien nous abandonnons à ne rien faire. Constamment nous parlons, d'une manière ou d'une autre. Nous parlons parce que parler nous est naturel. Cela ne provient pas d'une volonté de parler qui serait antérieure à la parole. (...) c'est bien la parole qui rend l'homme capable d'être le vivant qu'il est en tant qu'homme. L'homme est homme en tant qu'il est celui qui parle.

    Martin Heidegger
    Acheminement vers la parole

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