• La poésie en crise ?

    13 juin 2007

    La crise de la représentation de la poésie telle qu’elle se développe aujourd’hui ne serait-elle que l’écho d’une crise depuis longtemps amorcée ? Déjà au XVIIIe siècle, période longtemps qualifiée comme poétiquement maudite, Houdar de la Motte et André Chénier remettent en question les matériaux formels propres à la poésie : syntaxiques, énonciatifs, rhétoriques, métriques, phonétiques, de même que la longueur des vers et la sacro-sainte rime. La poésie est une branche de la littérature particulièrement marquée par des déterminations génériques traditionnelles. La volonté d’en bousculer les codes, de la remettre en question, n’est pas un débat neuf. Déjà, au XVIIIe siècle, il n’y a pas d’opposition marquée entre le « fruit d’une technique » et la « sensibilité particulière », comme le définissait Barthes ; de nombreux poètes oubliés ont chanté la science et la technique avec une véritable « sensibilité particulière », une montée en puissance du sentiment d’individualité, et un intérêt marqué pour ce que l’on pourrait appeler l’expérience intérieure bien avant la lettre, découvertes qui ne sont rien de moins que les premiers balbutiements de la poésie romantique.
  • Sommeil de la raison

    15 mai 2007

    Si les romans de Philippe Sollers se présentent comme des chants amoureux où est saluée la chance d’exister, thème honni par la plupart des écrivains contemporains, ils tiennent aussi compte de «l’enfer des femmes là-bas». Comment une écriture de la grâce, de la finesse pourrait-elle prendre autrement source que sur fond tragique ? À quel prix cette résistance enchantée peut-elle s’acquérir ? Comme si, seule la lente, la pénible ascension, de l’enfer au paradis, permettait au narrateur des romans sollersiens de «disperser les nuées» et d’atteindre le «Salut», mot final, d’ailleurs, d’Une Vie Divine (Gallimard, 2006). Le rêve, systématiquement placé en incipit de plusieurs de ses romans, est le témoin privilégié des méandres compliqués, souvent honteux, des pulsions inconscientes. Le but du héros ? Se tirer de cet «enfer» pour accéder à la lumière, à une certaine forme de «Paradis».

  • Imperceptible eros

    15 janvier 2007

    Le désir de transgression, cette ouverture du permis et donc de la pensée, est, jusqu’à une époque récente, souvent hermaphrodite chez les femmes qui écrivent. Pratiques littéraires perverses, contre les lois du père, on retrouve chez Woolf, chez Duras, mais aussi chez Colette, les liens primaires qui les liaient au plaisir maternel, archaïque. «J’ai volé vers toi comme un enfant vers sa mère», écrivait déjà, au VIIe siècle avant Jésus-Christ, l’amoureuse Sappho. Érotisme transgressif, passage obligé entre le mot et la bouche qui sont au-delà du signifiant : mais quel est donc ce lien, ce creux qui lie les femmes puisqu’il y a toujours entre elles l’éternel Gomorrhe, l’imperceptible éros ? Ce n’est pas la φιλία, c’est autre chose.

  • Lettrisme, Situationnisme : La destruction nuptiale

    20 avril 2006

    « Merdre ! » Le vingtième siècle littéraire français a commencé par un mot, d'un cynisme parfait, annonçant la couleur des années qui suivront. Tuer tout le monde, puis s'en aller, annonce Ubu ? Le coup d'envoi était donné ; la littérature n'est jamais loin de la politique. A partir de cette déclaration, le grand déferlement des guerres, des dictatures, des déportations et des tortures pouvait avoir lieu. Et pourquoi ne pas raccrocher le mot du Père Ubu au geste, d'une extrême violence, qu'a fait Marcel Duchamp à l'histoire de l'art (sans hasard dans le même registre scatologique), saquant la pensée évolutionniste à partir de laquelle l'histoire de l'art s'était jusqu'alors constituée ? On ne peut négliger, non plus, l'extraordinaire génie de destruction du « coup de dés », Mallarmé se dissolvant dans un style, inventant alors la disparition élocutoire du poète. A partir de ces micro-explosions dans le monde des idées, c'est la notion même d'essence de l'art qu'il fallait remettre en question, car cette révolution esthétique par l'absurde et l'abstraction nous a conduits à nous demander, devant toutes les œuvres d'art du vingtième siècle, pourquoi elles sont nées. Et l'on pourrait ajouter à ces tentatives de destruction les différentes expériences, allant s'accélérant, débouchant sur le règne de la technique qui ont vidé l'art de son universel attribut d'unicité, comme l'a démontré Walter Benjamin dans un texte célèbre.

  • Du sentiment de pitié chez René Descartes

    05 septembre 2005

    La question de la pitié nourrit, d'une certaine manière, toute la réflexion cartésienne. Elle offre au philosophe un lieu de nouages importants, puisque c'est au cœur de cette passion que la frontière entre soi et l'autre prend une dimension sensible. Nouage d'autant plus capital pour Descartes qui a employé toute sa réflexion philosophique à la question du processus de la connaissance et du rapport métaphysique entre corps et âme. Qu'est-ce que ressentir quelque chose, d'abord pour soi-même, puis pour les autres ? Comment rendre raison de ses passions, dont celle de la pitié ? Comment définir cet état qui trouble l'âme non pas, en apparence, pour elle-même, mais pour les autres ? Descartes s'attaque timidement à cette question, bien qu'elle soit présente, en filigrane, dans chacun de ses livres. C'est seulement dans le traité des Passions de l'âme (1649) qu'il réfléchit explicitement à ce sentiment. Nous verrons en quoi, malgré l'influence de la Rhétorique, la conception cartésienne de la pitié s'écarte de la conception aristotélicienne de cette passion.