«Personne n’est singulier ; personne n’est original ;
personne ne peut donc raisonnablement et de quelque
manière que ce soit prétendre à l’individualité.»
Oliver ROHE
Défaut d’origine
Que peut-on savoir de soi-même, lorsqu’on en fait le récit ? Quelle objectivité sur sa subjectivité, comment faire de soi un objet ? Et s’il y avait une impossibilité ontologique de pensée originale, d’individualité, d’identité propre et de singularité ? L’ambivalence serait-elle un passage obligé et un incroyable moteur créatif, par son caractère inconfortable et angoissant ? «Je n’étais en définitive qu’une sorte de simili, qu’une contrefaçon, qu’un presque, voilà la vérité. Un résidu de quelque chose d’infiniment insignifiant. Probablement un résidu d’individualité. Autant dire presque rien», écrit Oliver Rohe dans Défaut d’origine.
Judith Butler a longuement écrit sur l'impossible dépossession de soi qui met en doute le socratique «connais-toi toi-même». Dans Le récit de soi, titre quasi ironique, elle insiste sur le fait que «ce compte rendu de soi reste un compte rendu, de telle sorte qu’il ne peut être complet que dans les cas où il est effectivement exporté et exproprié en dehors de ce qui m’est propre. Ce n’est qu’en en étant dépossédé que je peux rendre compte et rends effectivement compte de moi-même. (…) Aussi, pour être plus précis, je devrais dire que je peux raconter l’histoire de mon origine, et que je peux me la répéter indéfiniment, de façon différente, mais que je ne suis pas responsable de l’histoire de mon origine, pas plus que celle-ci ne peut établir ma responsabilité. » (BUTLER, Judith, Le récit de soi, PUF, coll. Pratiques théoriques, 2007, p.38).
Malgré l’évidente impuissance à dire quelque chose de «vrai» sur soi-même (de passer en quelque sorte à « l’aveu »), il y a, toujours, tenace, obstiné, ce désir, cette « volonté de savoir », comme l’écrit Michel Foucault. Qui suis-je ? Un homme, une femme ? Quelles sont les frontières genrées de moi-même ? Et d’où je viens ? De quelle culture, de quelle origine ethno-géographique, de quel milieu socio-économique ? Et dois-je m’y conformer, dois-je accepter ce que la nature, le hasard ont fait et font de moi ?
Les choses paraissent simples pour ceux et celles pour qui les réponses sont nettes et tranchées. Homme, blanc, hétérosexuel, Français. Mais pour tous les autres qui naviguent entre deux eaux, bercés à la fois par le sentiment flou de n’être pas tout à fait un homme ou une femme, ou de ne pas répondre parfaitement aux attentes de la société face à son sexe? Ou encore, tous ceux qui sont le fruit d’une mixité géographique et raciale, ou qui n’acceptent pas leur origine géographique et cherchent à la transformer, la fuir, l’effacer ? «La narration de soi est partielle, hantée par ce dont chacun ne peut concevoir aucune histoire définitive. Je ne peux pas expliquer exactement pourquoi j’ai émergé de telle façon et mes efforts de construction narrative sont toujours sujets à révision. Il y a cela en moi et de moi je ne peux pas rendre compte. Mais est-ce à dire que je ne doive pas rendre des comptes, au sens moral, de ce que je suis et de ce que je fais?» poursuit Butler.
Ambivalence du sexe, ambivalence géographique. Personnalités schizées, sans autre réponse qu’une question puisque qui peut y répondre ? « Le souverain ne répond pas, il est celui qui peut, qui a toujours le droit de ne pas répondre, en particulier de ne pas répondre de ses actes (…) comme cette mort dont Lévinas dit qu’elle n’est pas le néant, le non-être, mais la non-réponse », souligne Jacques Derrida dans La Bête et le souverain. Et si l’ambivalence, par son caractère inconfortable et angoissant, par son obligation (et son impossibilité) de choisir, par sa question « restée sans réponse », pouvait être utilisée comme grille de lecture de textes ambivalents, à commencer par l’œuvre de Woolf jusqu’à celle d’Hélène Cixous, en passant par Colette, Proust, Duras ?
Chez Colette, l’amour ne connaît pas le genre ; elle célèbre à chaque page ce brouillage, ce trouble dans le genre. « Coupé le foin précieux de la chevelure, et cachés le sein, la main, le ventre, que reste-t-il de nos dehors femelles ? Le sommeil remporte un nombre incalculable de femmes vers la forme qu’elles auraient sans doute choisie, si l’état de veille ne les entretenait dans l’ignorance d’elles mêmes. Pareillement, pour l’homme… Ô grâces d’un homme endormi, je vous revois encore ! Du front à la bouche, il n’était derrière ses paupières fermées que sourire, nonchalance et malice de sultane au moucharabieh… Et moi qui aurais «bien voulu», sotte, être tout entière une femme, je le contemplais avec un mâle regret, celui qui avait un si joli rire et s’émouvait d’un beau vers, d’un paysage… » écrit-elle dans Le Pur et l'impur.
De ce brouillage, Gilles Deleuze et Félix Guattari y consacrent de nombreuses pages dans L’Anti-Œdipe. Se référant à Proust, ils analysent les identités de Charlus et d’Albertine sous l’angle de leur potentielle réversibilité sexuelle : « [Le narrateur] va vers ces nouvelles régions où les connexions sont toujours partielles et non personnelles, les conjonctions, nomades et polyvoques, les disjonctions incluses, où l’homosexualité et l’hétérosexualité ne peuvent plus se distinguer : monde des communications transversales, où le sexe non humain enfin conquis se confond avec les fleurs, terre nouvelle où le désir fonctionne d’après ses éléments et ses flux moléculaires. Un tel voyage n’implique pas nécessairement de grands mouvements en extension, il se fait immobile, dans une chambre et sur un corps sans organes, voyage intensif qui défait les terres au profit de celle qu’il crée».
Proust s’est donc intéressé à ces croisements (« la partie mâle d’un homme peut communiquer avec la partie femelle d’une femme, mais aussi avec la partie mâle d’une femme, ou avec la partie femelle d’un autre homme, ou encore avec la partie mâle de l’autre homme », poursuivent Deleuze et Guattari (Ibid, p.82) et plus particulièrement dans Sodome et Gomorrhe, par exemple ici : « Les seconds recherchent celles qui aiment les femmes, elles peuvent leur procurer un jeune homme, accroître le plaisir qu’ils ont à se trouver avec lui ; bien plus ils peuvent, de la même manière, prendre avec elles le même plaisir qu’avec un homme… Car dans les rapports qu’ils ont avec elles, ils jouent, pour la femme qui aime les femmes, le rôle d’une autre femme, et la femme leur offre en même temps à peu près ce qu’ils trouvent chez l’homme… » Comme les Gender Studies l'ont théorisé, « le sexe ne résulte pas moins que le genre d’une construction » (Eric Fassin, introduction à Gender Trouble). « Dans la perspective psychanalytique, l'idée d'avoir une âme de femme dans un corps d'homme ou de pouvoir déterminer soi-même son genre s'entend donc avant tout comme une construction psychique défensive, liée à l'angoisse suscitée par cette épreuve de réalité. » propose quant à elle Patricia Mercader au cours du colloque Hommes, femmes, la construction de la différence, dirigé par Françoise Héritier en 2005.
Ambivalences culturelles
Cette notion d’ambivalence sexuelle se rapproche aussi d’une autre forme de non-choix, d’évidence subie : le fait d’être issu d’une double culture, d’être le fruit de ce mélange. Ambivalence géographique, ambivalence linguistique. « Car une langue, comme l’anglais, l’américain, n’est pas mondialement majeure sans être travaillée par toutes les minorités du monde, avec des procédés de variations très divers.» (Mille Plateaux, op. cit., p.130.)
Comme un flot ininterrompu de pensées qui se bousculent, avec tout ce que cela suppose de répétitions et d'obsessions, Si près d'Hélène Cixous (Galilée, 2007) décrit parfaitement cette ambivalence. Dans ce qui semble être la transmission écrite et presque automatique d'une rêverie solitaire, sans chapitres, avec pour seuls silences la fin de paragraphes se terminant parfois sans point, la narratrice Hélène Cixous prévient ses lecteurs dès les premières pages : son récit sera le fruit de tâtonnements, il viendra par essais, par tentatives, pudiquement, prudemment. « J'attendais tout de la philosophie, j'attendais la philosophie comme le salut, le triomphe de la vérité crue, saignante, nue, sauvage, sans peur, depuis des années. Aux premiers mots j'étais envahie d'angoisse. Je voyais le chemin de la méthode, et que l'on nous disait de partir du bon sens pour aller ailleurs, mais que pour aller ailleurs on doit partir de là, de la chose la mieux partagée. Or j'étais du camp de Proust, mais sans le savoir, sans science, par passion et par enchantement. » (p.29) Il n'y aura donc pas de méthode, pas de scénario rassurant auquel se raccrocher, mais une idée fixe qui servira de mince fil à cette réflexion touffue : celle de retourner en Algérie après plus de trente ans d'exil à Paris. «Tout le solide, le brillant, le sanglant, l'éclatant, le respirant, le charnel, était à Alger, à Paris je flottais dans l'état gazeux, je traînais dans la poussière, je ne respirais pas. » (p.27) Quitter Paris le temps d'un voyage dans l'enfance pour aller respirer, voilà toute l'entreprise de ce livre haletant.
Quelle sera la part autobiographique de ce récit, ou, pour poser la question autrement, où se trouve la fiction ? L’autobiographie est-elle toujours une fiction ? Il peut sembler inutile de soulever cette question mais elle est abordée par Cixous dès les premières pages de l'élégant Prière d'insérer, où l'auteure de Dedans mentionne qu'elle franchit « sans encombre la fine membrane de la fiction » pour explorer son «algériance», c'est-à-dire «un vaste ensemble de réflexions assez disparates surgies autour des notions de pays, pays natal, pays d'origine, noms de pays et autour de ce mot pays». L'Algérie, pays de la naissance et de l'enfance, est non seulement le pays du « père »mais aussi, par sa relation amicale avec Jacques Derrida, ce lieu fantasmatique de tous les «essais» où se déploie un jardin imaginaire, ce «paradis personnel unique et destinal en tant que ce Jardin des Essais littéraires tentés par l'un et par l'autre» (Ibid). C'est un pays secret, un pays d'écriture. C'est LE secret.
L'indécidable. Regard sur des écritures schizées
26 novembre 2009
