• Le goût des autres

    28 mars 2009

    Écrire sur les gens de ma vie dans le cadre d'un blog est un exercice très difficile : il faut à la fois réussir à préserver les susceptibilités, rester pudique mais pas trop sinon c'est pas drôle, tenter un mouvement de recul mais c'est pratiquement impossible avec les gens qu'on aime, ne pas être vache ou mesquin, respecter en égratignant gentiment, et puis qui choisir ? Je viens de terminer deux pages sur A. qui m'en voudra sans doute d'écrire, une fois de plus, quelque chose sur elle après l'avoir tellement fait. Peut-être que je n'y arrive pas parce que le média ne s'y prête pas, parce qu'elle n'entre pas dans ce cadre, dans la fenêtre blanche de l'ordinateur, tout comme plusieurs autres, d'ailleurs.

  • La radio la plus libre

    22 mars 2009

    On trouve plusieurs radios sur le net, mais Arte Radio est de loin le bijou le plus précieux. Véritable résevoir de sons, d'ambiances, de reportages étranges et de collages sonores, on y rencontre des inconnus à la voix tremblante ou assurée, hommes et femmes dans leur quotidien qui devient le nôtre, entre les témoignages de deux nanas sur la fidélité (elles ont 23 ans) au collage malin de "messages amoureux sur répondeur", où le type répète soir après soir qu'il est fatigué et qu'il va se coucher (mais diantre pourquoi pas auprès d'elle ?) Plus coquins, on trouve aussi quelques énigmatiques voix chuchotées et des souffles courts, des rires soufflés et le bruit du briquet qu'on allume après l'amour.   

     

    De loin, la radio la plus libre du monde.

  • Spree

    22 mars 2009

    Contrairement à ce que raconte la styliste Maria Luisa sur son site, les ô combien respectables créations fringuistiques du belge Christian Wijnants ne s'achètent pas en exclusivité chez elle. Même que j'ai découvert Chris(t) dans une autre suprême boutique qui gagnerait à être connue : Spree.

    "Spree", c'est à la fois la rivière allemande, affluent de la Havel, qui caresse les flancs de Berlin jour et nuit ; mais c'est aussi un jeu de mot sur l'expression anglaise « to go on a spree », soit faire la fête, ou « to go on a spending spree », faire des folies. Et Roberta Oprandi (styliste) et Bruno Hadjadj (artiste plasticien et décorateur) ont eu bien raison d'appeler leur boutique comme ça : en pleine butte Montmartre, c'est un petit bout de Berlin qui souffle dans ce local sublime, où l'on trouve juste de quoi se ruiner bien tranquillement : apc, christian wijnants, comme des garçons, forte forte, giorgio brato, giulia persanti, golden goose, hanii y., isabel marant, j. brand, karl lagerfeld, marc by marc jacobs, margiela 6, marios, notify jeans, patafisic, tsumori chisato et vanessa bruno.

    On trouve aussi : du mobilier d'architecte vintage retapé, des bouquins, des magazines... Parfois, quand ça leur plaît, ils sont ouverts le dimanche, il suffit d'appeler pour savoir : +33 (0)1 42 23 41 40.

     

    16, rue la vieuville 75018 paris

  • Dehors

    15 mars 2009

    Dehors
    Le lièvre court la hase
    Dehors
    Tout le monde dehors
    J'embrase mon terrier
    J'annule la chambre à part
    Je sors me joindre à l'affluence
    Me poser sur la branche
    Au risque de me trouver
    A l'étroit

    Faudra se serrer
    Comme une forêt vierge
    Faudra se mêler
    Nos lianes infinies

    Dehors
    La flore est à l'orage
    Dehors
    La peur de l'eau qui dort
    Je prépare mes hameçons
    Mon bouchon et consorts
    Ça mord ça fout l'effervescence
    Au gardon à la tanche
    Au risque de me trouver
    Devant toi

    Effet de serre
    Ma vie sous verre s'avère

    ébréchée

  • Quelques pages saumon

    13 mars 2009

    Souvenir du FT Week End désossé en mille morceaux dans la chambre minuscule de B. ; ses petits chapeaux, son amour du verbe. Il deviendra journaliste quelques années plus tard. J'ai conservé deux de ses lettres, si précieuses parmi les rares que je recevrai : « J'appuie sur des touches et écoute ce que le ruban a à dire, tandis qu'elle est là, lisante, fumante. Elle se délasse en contrepoint de mon travail. L'atmosphère se feutre pour ainsi dire du fait de sa présence ; veut-elle passer un pull contre le froid que je refuse ». J'en ris encore. Puis : "Une femme nue au travail, plaisir du temps des colonies qui évoque quelques lointains protectorats en dépit du peu d'exotisme de ma chambre de précepteur de province." Depuis B., je lis toujours, depuis, le fameux quotidien aux pages saumon.

     

    De M., souvenir d'une liberté impossible, entrée dans les mots, « écris simplement », ah ce lieu inattaquable qu'est le premier amour, goût d'une vie secrète, désir de vivre loin.

     

    D'O., les nuits d'été, vie de musicien et d'étude, puis l'hiver, La Recherche, incompréhension mutuelle. Rupture et silence qui dure depuis.

     

    D'A., la passion maladroite, tâtonnements, puis, un livre.  "Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux".    

  • Elysian Fields, les bien nommés

    08 mars 2009

    J'écoute sa voix de miel, sa voix de lait, j'appuie pour la vingtième fois sur « Replay » pour entendre de nouveau Someone, puis Climbing My Dark Hair, puis The Moment comme pour vérifier quelque chose, « The moment my eyes struck yours », encore, encore, j'ai l'impression de revivre le choc de ma première écoute de La Mar Enfortuna, c'était à Barcelone la première fois. 

     

    Jennifer Charles et son groupe Elysian Fields sont en concert ce soir à Paris. 

  • Vivre loin

    08 mars 2009

    Vendredi matin, lumière d'aube et d'hiver, je traverse l'avenue, il fait froid mais je n'ai pas froid, je passe au kiosque, je me retourne, d'un côté l'Etoile, étrange axe, je croise des hommes en costume, des Japonaises qui marchent à petits pas, un balayeur de rue, il est vieux, le matin est beau, le matin est un si beau moment, j'entre dans l'immeuble où est mon bureau, le gardien est gentil, personne à l'étage, silence, les pièces sont encore vides et les tables encombrées de documents, de tasses, de stylos, j'aime cette odeur de papiers et d'humains quand je traverse les couloirs, parfois la vie est très jolie comme ça, un peu banale et échevelée, je me fais un thé à l'abricot, j'entends les premiers pas, bonjour.  

     

    Photo Nicolas Urlacher.

  • Philippe

    01 mars 2009

    Je prends n'importe quel livre de Sollers au hasard dans ma bibliothèque, Passion fixe par exemple. Je l'ouvre, il est daté en page de garde du 15 février 2002 à Montréal, écriture bleue pressée, légèrement inclinée vers la gauche. Il y a exactement sept ans, je lisais Sollers à Montréal dans un émerveillement total. Dix déménagements plus tard, j'ouvre de nouveau Passion fixe et il me suffit de regarder les phrases soulignées, les paragraphes annotés pour retrouver ce même frisson indélébile, ce vertige que procure une phrase juste : « Je regardais les toits, les antennes, je descendais dans la rue acheter du whisky, du café, du pain, du beurre, de la confiture, je comptais ma petite réserve de dollars, ça va, encore un mois, je téléphonais à Jill, repartie pour une semaine à Boston (discrétion, nuances), j'aimais l'obscurité tombant sur le fleuve, les camions du soir sur les docks. » Je pourrais écrire un livre entier sur cette phrase où tout est une question de rythme, de ponctuation, de musique avec l'emploi parfait de la parenthèse et la puissance phonétique de mots tels que « whisky » et « docks » ; il y a toute une vie dans cette phrase condensée où l'on entend aussi, au loin, Rimbaud et Miller.

     

    On vieillit, on apprend des choses, on va à l'école, on se fait des ennemis et des amis, on se bat, on se frotte à la malhonnêteté, à la négligence, au mépris, on perd beaucoup, on gagne peu, bien sûr que tout cela nous modèle et nous transforme. Mais il y a visiblement un goût qui, étrangement, semble ne jamais se modifier. Je discutais de cela dernièrement avec un ami mélomane qui me disait que les groupes de rock qu'il avait découvert et aimé étant adolescent restaient encore des références pour lui vingt ans plus tard, qu'il les aimait comme au premier jour et qu'il comprenait encore pourquoi il les aimait. Peut-être est-ce le fait de rencontrer ses idoles (je n'aime pas ce mot, encore moins "figures tutélaires") pendant des années décisives. Mais c'était assez troublant de se dire que, en germe, il y a un certain goût qui ne s'altère pas, qu'il serait comme inscrit en soi, qu'il s'enracine profondément dans la personnalité, qu'il est presque définitif.