J’emprunte tes clés sur la table du salon le temps d’une course tandis que j’espère secrètement que tu m’offres de les garder – ce que tu ne fais pas. Je les glisse (en évidence) dans mon sac, guettant ta réaction. Comme tu ne relèves pas le geste, je considère cela comme un accord tacite et taciturne, mais le résultat est que je vole mon entrée chez toi. Ailleurs. Je n’ai pas de double de tes clés ; on ne vit pas ensemble, petite organisation autour de ce système, paillasson, enveloppes, boîtes aux lettres. Ailleurs. Je laisse la clé à l’intérieur de l’appartement. Tu restes, je claque la porte, salut. Ailleurs. Je perds ou j’oublie systématiquement cette clé-là ; je n’aime pas cet endroit trop petit pour deux. Ailleurs. On se passe les clés amicalement, de main en main, sous-location, bonne continuation. Mais ailleurs aussi, je te laisse ma clé, tu es chez toi, je te fais confiance, je t’aime. Laisser une clé est beaucoup plus compromettant qu'une déclaration d’amour. Recevoir une clé (cas plus rare dans mon cas), c'est obtenir un droit de passage, voire d’espionnage, un visa exceptionnel, une invitation déguisée au viol. C'est une manière de dire : « viens m’envahir. »
La clé que je donne est forcément un appel à l’intrusion, un désir plus qu’évident de pénétration (dois-je en conclure ici que la résistance, plus souvent masculine, à « laisser une clé », serait liée à cette petite angoisse inhérente ?) Et puis comment ne pas voir, penser, évoquer l’évidence phallique d’une clé entrant dans sa voluptueuse serrure (juste le mot, serrure), moulée pour l'épouser parfaitement ? Une clé unique pour une serrure unique, couple idyllique, fantasme d'une âme faite pour en emboîter une autre et qui rejetterait toutes les autres. Clé = castration.
Idée peut-être pas si folle quand on pense à ce tableau en apparence innocent de Balthus, Le Passage du commerce Saint André (1952). C’est non loin de la serrurerie, indiquée par la clé, que la guillotine, en 1792, sera expérimentée sur des moutons dans la cour de la maison du n°9, près de là où passe, au centre du tableau, oh ! comme par hasard, un improbable petit mouton.
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Histoire à clés
04 avril 2010
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Girls Like Us
04 avril 2010
Eva H. m’appelle de Los Angeles au volant de sa voiture, « attends je vais arrêter de parler il y a un flic derrière moi », tu roules vite, je le sais et je te vois bien sur la côte californienne, ton oeil scrutant lubriquement les corps avant de les filmer à même la peau. Ton rire sonore résonne jusque dans mon appartement parisien. Et puis avant-hier je crois, Emilie P. dans les couloirs du métro, discussion à la volée, acuité devant les passions, grande confiance de fond, tu es ce que tu fais - ce projet global. Le lendemain, Amélie H., thé d’après-midi, sagesse de la maternité, quelque chose comme la vie qui bat dans sa simplicité apaisée. Je pense aussi à Valeria, à ta vie londonnienne et l’humiliation quotidienne de l’intellectuelle soumise aux lois du marché – comme je te comprends. Ma boîte hotmail a répertorié 309 messages depuis un an avec ton seul nom, quand même.
Vous formez, à vous toutes, une assez formidable et bruyante armée. -
Soleil cou coupé
18 mars 2010
"Paris is one of the most elegantly decrepit cities of the world. It is lying there, somewhat immobile, certainly comfortable in its sometimes grandiose, sometimes laughable celebration of its gilded past. We’ve always been fond of our city. Even in love with it. But it’s never been exciting. Paris is gay, not rousing - no pun intended - we were too young to fully experience the first French Touch, too involved in rap to care about the second. I wanted to live in London or maybe Bristol, in New York, places where pop epiphanies happened on a daily basis, or in Tokyo, where you could be a real, ambitious nerd, a world-class geek tyrant."
Les mecs d'Institubes sont vraiment des poètes et d'ailleurs, ça s'entend.
http://www.institubes.com/label.php -
Tracey (Emin)
09 mars 2010
Photo © Tracey Emin, One thousand drawings by Tracey Emin, 2009. -
La fin d'un lieu
07 mars 2010
On vit dans un lieu, on l’habite, on l’abîme un peu, on y laisse son insoupçonnable trace, on devient un fantôme invisible pour le prochain locataire qui regardera, comme nous, le même espace dans le même silence. Il y a quelque chose d’étrange dans la passation successive d'un espace, comme les livres empruntés et rendus à la bibliothèque où le lecteur peut apprécier, en une sorte de voyeurisme complice, les pages cornées, le cerne d'un verre, les passages soulignés. Qui es-tu, lecteur inconnu qui s’est arrêté exactement au même endroit que moi, sur cette même chute de paragraphe ? Dans le même ordre d’idée, je me surprends parfois à fixer une pièce de monnaie, à m’imaginer son petit voyage partout en Europe et peut-être ailleurs, de sacs en poches arrières de jeans, de main en main, avec ce que cela peut sous-entendre de dégoût et de vertige.
On peut quitter les lieux mais on peut difficilement se quitter soi-même. C’est à cela que je pense quand je regarde les oeuvres de la jeune artiste américaine Kate Gilmore et notamment Standing Here. Dans cette vidéo, Gilmore pénètre un espace rectangulaire en plâtre en le « cassant » du bout de sa chaussure à talon. La scène est filmée en plongée directe, de manière à ce que le spectacteur assiste à son « intrusion » dans l’espace sans avoir un accès visuel à l’extérieur de la boîte. Une fois à l’intérieur, Gilmore, vêtue d’une robe rouge à pois blancs et de collants noirs, poursuit son petit travail de destruction, frappant les parois de ses poings, coudes, genoux et pieds afin de se hisser tant bien que mal au-dessus de la boîte. Le vêtement, volontairement encombrant, gêne ses mouvements violents, dévoilant en même temps un bout de cuisse ici, une épaule là, féminin masculin, on y vient - et d'ailleurs, ce petit décalage n'est pas sans créer une forme de provocation érotique, qu'elle soit volontaire ou non. La boîte, déchirée, est présente dans l’exposition, laissant au spectacteur le loisir d’y passer une tête ; elle était là, Gilmore, juste là. Elle était ici même, dans cet espace-là. Il n'en reste que la trace filmée, petit fantôme rouge en fuite vers le haut, tel Casanova, quelques siècles plus tôt, fuyant par le haut les plombs de sa prison vénitienne.
Photo © Kate Gilmore, Standing Here, 2010. -
10 Mile Stereo
23 février 2010
Nous roulons tous les quatre depuis des heures, je me penche vers la vitre pour regarder la nuit américaine. Les pins défilent innombrables de chaque côté de la route ; nous entrons dans Manhattan par la côte est, les rues sont vides, New York dort à peu près, la chaleur du mois d'août a pénétré les briques et le sol, étrange sensation d'être au coeur du volcan endormi. -
Fleuves
31 janvier 2010
Pourquoi Paris, j’ai essayé souvent et beaucoup tu sais, grande histoire depuis dix ans, voyages clandestins, amours et jardins, froid coupant de l’hiver, appartements nombreux, rencontres par milliers, brassage, je ne sais pas, la question est difficile et complexe, une fuite tu crois ? Non ce n’est pas ça, c’est seulement un chemin difficile et obscur, une autre parade sauvage. Les jours passent comme une épreuve répétée, tu es un poème difficile, j’aime ton parfum et ton vin, cette élégance que tu revêts, ta pudeur jalouse, ce beau fleuve qui te scinde. Moi aussi je viens d’un pays de fleuves, tu as déjà vu là où les eaux se rétrécissent ? Et puis l’autre jour à la préfecture, naturalisation refusée, dommage. Tu es si cruelle et merveilleuse. Pourtant je te connais bien, je sais qui passe ici depuis quelques siècles, j’ai lu, dans tes chambres et tes quartiers, ceux qui t’ont habitée, parfois j'ai aussi l'étrange impression de t’habiter d’assez loin, comme d’une vie antérieure à ma vie. -
Cendrillon
16 janvier 2010
a : le feu d’issey miyake s : eau noire de dior e : blu mediterraneo par acqua di parma a : calèche d’hermès a : paris d’yves saint laurent c : eau de cartier c : eau des merveilles d’hermès n : azzaro pour homme p : eau sauvage de dior m : opium pour homme d’yves saint laurent d : original vetiver de creed g : angel de thierry mugler n : l’eau diptyque m : chanel n°5 r : dior homme a-c : féminité du bois de serge lutens a : lolita lempicka s : ambre fétiche d’annick goutal inconnue dans le métro : amarige de givenchy et je cherche encore quelle cendrillon oserait porter vol de nuit ou l’importable n°19.



