• Philippe

    01 mars 2009

    Je prends n'importe quel livre de Sollers au hasard dans ma bibliothèque, Passion fixe par exemple. Je l'ouvre, il est daté en page de garde du 15 février 2002 à Montréal, écriture bleue pressée, légèrement inclinée vers la gauche. Il y a exactement sept ans, je lisais Sollers à Montréal dans un émerveillement total. Dix déménagements plus tard, j'ouvre de nouveau Passion fixe et il me suffit de regarder les phrases soulignées, les paragraphes annotés pour retrouver ce même frisson indélébile, ce vertige que procure une phrase juste : « Je regardais les toits, les antennes, je descendais dans la rue acheter du whisky, du café, du pain, du beurre, de la confiture, je comptais ma petite réserve de dollars, ça va, encore un mois, je téléphonais à Jill, repartie pour une semaine à Boston (discrétion, nuances), j'aimais l'obscurité tombant sur le fleuve, les camions du soir sur les docks. » Je pourrais écrire un livre entier sur cette phrase où tout est une question de rythme, de ponctuation, de musique avec l'emploi parfait de la parenthèse et la puissance phonétique de mots tels que « whisky » et « docks » ; il y a toute une vie dans cette phrase condensée où l'on entend aussi, au loin, Rimbaud et Miller.

     

    On vieillit, on apprend des choses, on va à l'école, on se fait des ennemis et des amis, on se bat, on se frotte à la malhonnêteté, à la négligence, au mépris, on perd beaucoup, on gagne peu, bien sûr que tout cela nous modèle et nous transforme. Mais il y a visiblement un goût qui, étrangement, semble ne jamais se modifier. Je discutais de cela dernièrement avec un ami mélomane qui me disait que les groupes de rock qu'il avait découvert et aimé étant adolescent restaient encore des références pour lui vingt ans plus tard, qu'il les aimait comme au premier jour et qu'il comprenait encore pourquoi il les aimait. Peut-être est-ce le fait de rencontrer ses idoles (je n'aime pas ce mot, encore moins "figures tutélaires") pendant des années décisives. Mais c'était assez troublant de se dire que, en germe, il y a un certain goût qui ne s'altère pas, qu'il serait comme inscrit en soi, qu'il s'enracine profondément dans la personnalité, qu'il est presque définitif.   

  • L'envers de Facebook

    22 février 2009

    Tout est merveilleux sur facebook. Tout le monde il est gentil, beau, drôle et s'éclate en permanence. Le facebooker de base a beaucoup d'amis, il a toujours un truc à faire ou à dire, son « status » est une compète permanente sur le mur des lamentations. Je fais moi-même partie de ceux qui tentent de trouver le jeu de mot le plus obscur ou le plus cultivé, et les plus malins ripostent par un jeu de mots encore plus obscur et plus cultivé, ce qui nous donne l'illusion que nous faisons partie d'une communauté super élitiste.

    Sur facebook, tout le monde il a fait des études, tout le monde il bosse dans des boîtes prestigieuses et tout le monde il a des références littéraires, cinématographiques et artistiques poussées à mort. Sur facebook, tout le monde il regarde Arte et passe des vacances de folie en Malaisie.

    L'envers de Facebook, c'est cet enthousiasme gnagnan quand il s'agit de retrouver ses vieux potes d'il y a dix ans, pas de nouvelles depuis, de se dire ouououééééé, trop génial on va se retrouver, t'as fait quoi depuis ?

    Il y a celles qui n'ont pas réussi ou pas encore, ceux qui sont tombés malades, celles qui n'ont pas eu de chance. Il y a ceux qui ont dû bosser pendant leurs études, il y a celles qui paient encore aujourd'hui, il y en a qui ont tout envoyé valser et ceux qui ont déménagé à l'autre bout du monde. Il a eu des séparations, des déchirures, des peines, de la solitude, des grandes périodes d'ennui, de dépression et de doutes. Il y a eu le chômage, la perte, l'angoisse, la fin des illusions, mais de tout cela, évidemment, on ne parlera jamais sur facebook.

  • Le ouaouaron

    04 janvier 2009

    La nuit dernière, taraudée par le décalage horaire, je m'étonne auprès de Tendre Moitié de ne plus entendre, depuis quelques mois, les « ouaouarons » crier dans la cours. « Les quoi ? » me demande Tendre Moitié, un sourire narquois dans sa voix. « Ben oui... Les ouaouarons, les grenouilles ?».

     

    Malgré tous mes efforts pour « actualiser » ma langue québécoise et la libérer de ses erreurs grammaticales colportées par la proximité anglophone, mais aussi par les expressions vieillies que nous traînons malgré nous (« soulier », « châssis », « astheure » et j'en passe, mots qui nous rapprochent davantage de la langue de Montaigne que de celle de Houellebecq, ce qui s'appelle quand même la classe), il reste toujours, et c'est bien là l'effet tragi-comique, d'ineffaçables traces de ce passé qui ne m'est pas si lointain. Les heures d'insomnie passant, et une pensée en appelant une autre, une vieille chanson du fond de mon enfance m'est revenue en mémoire : « Hommage du soir à Châteauguay », d'un groupe de baby-boomers québécois ultra ringard (dire « quétaine ») : Beau Dommage. Pour la petite histoire, Châteauguay est une banlieue plutôt pauvre de Montréal où je vécus entre l'âge de cinq et six ans et où je connus mon premier amour, Benoît, à qui j'eus promis de me marier et d'avoir de nombreux enfants. Whatever. Alors, en chanson, ça donne :

     

    Dimanche au soir à Châteauguay / Dimanche soir à Châteauguay

    Les pieds pendant au bout du quai
    La rivière joue d'l'harmonica
    Ma blonde se baigne les pieds dans l'eau/Ma copine  trempe ses pieds dans l'eau. A noter cette ambigüité lexicale complexe : le verbe pronominal « se baigner » sous-entend forcément qu'il faille s'immerger au moins les pieds dans l'eau ; difficile de se baigner uniquement le bras ou la tête. Je laisse au lecteur la liberté d'interpréter ce vers difficile.
    C'est plein d'oiseaux qui courent le long de l'eau
    En chantant leurs chansons d'oiseaux/(Sic)
    Les enfants r'viennent en chaloupe
    Y ont pêché trois crapets soleil/Perche soleil ou perche arc-en-ciel est un poisson potamodrome originaire du nord-est de l'Amérique du Nord. (Merci Wikipédia.)
    Les mouches à feux font des folies/Les lucioles s'excitent
    Les ouaouarons sont pas plus fins/Les grosses grenouilles ne sont pas mieux.

     

    4 heures 30 du matin. Alors que je tente de reconstituer musicalement cette chanson complètement naze, je me lève et décide de chercher dans Le Robert l'origine de ce mot phonétiquement étrange, « ouaouaron ». Je le trouve juste après le superbe « ouananiche ». Qui, parmi 60 millions de Français, qui, parmi les linguistes, les grammairiens, les chercheurs du CNRS, sait ce qu'est la ouananiche, mot que nous employons relativement régulièrement dans les campagnes québécoises ? Cet  article du Robert sonne à mes oreilles comme une page entière de poésie :

     

    OUANANICHE, n.f., 1897 : annanish, 1875 : mot indien (Montagnais), « le petit égaré ». Saumon d'eau douce. Gaston Miron : « Un ciel de ouananiche et de fin d'automne. »


    Et enfin :

     

    OUAOUARON, n.m., 1632, mot iroquois, « grenouille verte ». Grenouille géante d'Amérique du Nord pouvant atteindre 20 cm de long, et dont le coassement ressemble à un meuglement.


    Nous Québécois sommes si horriblement complexés que nous aimons bien gloser sur de prétendues racines généalogiques latines ou françaises, ça nous rassure sur nos origines diffuses, nos sangs mêlés qui nous obsèdent jusqu'aux plus récents référendums sur l'indépendance politique du Québec. Comme si le fait d'avoir un très lointain cousin breton nous ennoblissait, nous éloignant ainsi de l'évident lien de sang avec les indiens dont nous sommes historiquement, physiquement et même linguistiquement les enfants naturels. Je constate cela tous les jours ; je regarde un Québécois et je vois un abénaki, un algonquin, un cri. Mes yeux sont bridés et mon nez, aussi rond que celui d'une innu. Nous ne sommes pas plus latins que chinois, autrichiens ou suédois ; et le jour où le Québec n'aura plus honte de sa mixité amérindienne, peut-être aura-t-il gagné sa réelle indépendance, celle qui est née de la forêt, des rivières sans frontières, de la sagesse des femmes chaman et des trappeurs de la Charlevoix. 

  • New York, un fantasme français ?

    03 janvier 2009

    Ils sont partout : dans les diners à la mode, les musées, à Central Park, dans la rue. Qu'ils soient serveurs ou vendeurs, résidents ou touristes, il y a des Français partout à New York. Chaos mythique, horizon fabuleux, New York, loin de la vieille France rassurante et castrante, reste-elle, dans le contexte fragile de la crise et du souvenir encore frais du 11 septembre, un idéal de liberté ? Une maîtresse fascinante incarnée par cette statue plantée là depuis 1886, comme si la Liberté ne pouvait prendre forme que dans un rêve, ailleurs, loin, très loin de la maman patrie ?

    Vous avez trois heures.

  • S'approprier la ville

    24 décembre 2008

    Comment s'approprier la ville ? Envahir ses terrains vagues, marcher sur ses murs, occuper ses espaces locatifs ? Le Centre Canadien d'architecture tente d'y répondre en présentant, jusqu'au 19 avril 2009, l'exposition ''Actions". Par l'entremise d'interactions expérimentales avec l'environnement urbain, de nombreux collectifs internationaux montrent les multiples possibilités d'une participation citoyenne, militante, humoristique et entièrement nouvelle avec la ville. L'artiste Sarah Ross, à Los Angeles, propose des combinaisons de mousse et de velours bleu qui épousent parfaitement la forme des bancs de parc et autres accoudoirs qui empêchent les citadins (et SDF) de s'y étendre. L'architecte Michael Rakowitz, de l'agence ParaSITE, invente un système d'autoconstruction urbain que l'on gonfle et chauffe à partir de l'air expulsé par les systèmes de ventilation et de chauffage des bâtiments, afin que les SDF puissent bénéficier d'un chauffage. L'ingénieur civil autrichien Hermann Knoflacher invente la Gehzeug, ou ‘'marchemobile'', une structure carrée en bois léger qui s'accroche aux épaules pour permettre au piéton d'occuper l'espace que prend approximativement un automobiliste. Le collectif ‘'Surveillance Camera Players'' de New York repère toutes les caméras de surveillance de la ville, les indique sur des plans, et propose des performances devant les dites caméras comme des lectures du roman de Orwell, 1984. D'autres proposent de faire brouter des moutons dans la ville afin d'économiser 30 000 $ de frais en tonte de pelouse ; enfin, des rigolos louent un espace de parking, y déroulent du gazon et y installent une table de pique-nique plutôt qu'une voiture... Le site de l'exposition (http://cca-actions.org/) invite même les citoyens à proposer de nouvelles actions ; les meilleures seront exposées à la Maison Shaughnessy du CCA.

     

    *** 

     

    Une adresse secrète boulevard Saint-Laurent, à Montréal : avant d'aller se réchauffer au café ‘'Le Cagibi'', il ne faut pas rater Les Commissaires. Sorte de caverne d'ali baba du design, les pièces uniques sont numérotées et choisies avec amour, des lampes aux horloges en passant par les canapés, les couverts, les assiettes et même les linges à vaisselle. Tout est beau, bon et cher : http://www.commissairesonline.com/simplicite.swf

     

    Demain, New York. 

  • Rapaillée

    23 décembre 2008

    Tu es tellement libre, belle, chaleureuse, jolie, craquante, échevelée, étonnante, furieuse, sauvage, attachante, craquante, impudique, vibrante, secrète, magique, lumineuse, harmonieuse, sexy, fuyante, douce, difficile, capricieuse, chiante, timide, polie, gentille, délurée, vivante, gourmande et drôle, que j'ai du mal à te regarder dans les yeux ; alors que je t'ai méprisée et salie, trompée mille fois, tu m'accueilles une fois de plus en m'ouvrant les bras, j'ai envie de tomber à genoux, je sais que, même si je luttais contre cette évidence, tu m'appartiens, je sais que je ne t'échapperai jamais ;  et tandis qu'il fait si froid dehors et qu'à l'intérieur quelqu'un chante sous le bruit des voix, un mot remonte du fond des âges et je voudrais qu'il ne résonne pas trop fort : je t'ai tellement aimée, Montréal !  

  • Montréal, Miss Monde et P45

    15 décembre 2008

    C'est quand même affligeant à quel point toutes les Miss du Monde (en passant par Miss Sambre et Meuse et Miss Picarde) sont diamétralement opposées aux canons, tout aussi éphémères, de la fashion. Leur « beauté » est comme figée dans un décalage horaire permanent. Cet écœurant nouveau sourire (pommettes, lèvres, seins, cheveux, gentillesse, bonbon, sucre, conservatisme et pornographie mêlés) qui pendouillera sur l'affichette de Public pendant de longues semaines dans ma rame de métro, c'est dur.

     

    Heureusement, il existe encore de vrais fascistes du goût : je parle de l'impitoyable rubrique, dont je suis une aficionada, des « Dos and Dont's » du plus merveilleux des gratuits du monde : VICE magazine. Lancé il y a dix ans à Montréal (comme c'est bon de s'en rappeler), VICE a aujourd'hui étendu ses tentacules pas gentils à toutes les capitales de la hype, et reste gratuit puisque cela leur permet 1-d'écouler tout leur stock, 2-de s'assurer la fidélité des annonceurs. Quant aux « Do's and Don'ts », on peut les visionner presque en live grâce à la magie du net, juste ici : http://www.viceland.com/fr/dos.php . Il faut dire que Montréal reste un véritable vivier vivifiant de la presse magazine puisque, à la même époque (l'époque des débuts de VICE hein, faut suivre), tentait de percer un autre petit bijou de graphisme, entre fanzine et expérimentation éditoriale, avec articles glam trash et plumes acérées : P45 Magazine. Après quelques années d'hibernation, ils reviennent, toujours grâce à l'extraordinaire pouvoir de réanimation du net : http://p45.ca/. Pour terminer, et c'est cadeau parce que c'est Noël, jetez donc un œil à un véritable exemple de liberté pour la presse post-Hara Kiri, mais pré-Télérama : Urbania Magazine, also made in mourial : http://www.urbania.ca/WEB/index.html. Ah, quelle bouffée d'air frais ! Salut les copains, bye bye Miss Monde, un avion m'attend.

  • Perles et rituels virtuels

    14 décembre 2008

    Tous les dimanches, je me connecte religieusement sur http://postsecret.blogspot.com/. Ce site se propose de publier des cartes postales d'anonymes dont le verso révèle un secret qui, idéalement, n'a jamais été divulgué à qui que ce soit. Les plus jolies, les plus trash ou les plus touchantes sont publiées hebdomadairement. Il existe aussi la version française et allemande du site, mais c'est la version américaine qui reste la plus belle, la plus inventive. Je me rappelle cette femme, mariée depuis trente ans, qui exprimait en mai dernier sa peine du fait de n'avoir jamais été embrassée de sa vie, même le jour de son mariage. Je ne sais pas pourquoi je pense souvent à cette femme, quelque part aux États-Unis, qui a déjà été jeune, qui a déjà été belle, et le temps passant, réduit sans doute ses chances d'être embrassée un jour.

     

    Entre autre rituel virtuel, j'aime bien rendre visite à la très géniale et renseignée Agnès Giard. Agnès est journaliste, spécialisée dans les contre-cultures, le Japon et l'art déviant. Elle collabore au site de Libération où elle tient un blog piquant et drôle, « Les 400 culs » (http://sexes.blogs.liberation.fr/agnes_giard/) sur les nouveautés « hot » de la planète sexe. Ses sujets de prédilection ? L'homme enceint, la position du « 71 » (oui, oui), l'histoire de la nymphomanie, l'aspirateur à orgasmes, la suçothérapie... Si elle a tout vu, tout écouté et tout enfilé ou presque, elle tient aussi un discours sain et lucide sur la chose lorsqu'elle dénonce à raison la pratique flippante du bareback, par exemple. J'aime beaucoup cette fille.