• Deux rêves

    11 décembre 2008

    Rêve de la nuit du 8 au 9 décembre. Ça y est, j'ai enfin trouvé un travail. Je m'installe dans mon nouveau bureau (pour une fois, ce n'est pas un open space), je passe la matinée à y déposer mes dossiers, les classer, à faire le ménage dans l'ordinateur qui m'a été confié, j'admire la vue de ma fenêtre. Un collègue passe dans mon bureau et me dit qu'une petite fête a été organisée le soir même pour me souhaiter la bienvenue. Je me réjouis à l'avance de cet accueil. Quelques heures plus tard, je suis assise à une table ronde en compagnie de plusieurs de mes collègues. La salle est pleine à craquer, de type colloque à l'américaine. Sur une scène, quelqu'un (le président de la boîte ?) exprime sa gratitude et, d'une manière quasiment obséquieuse, sa joie d'intégrer ma jeune personne dans son équipe. On me demande alors de faire un discours et, gonflée d'orgueil, je me lève ; mais une autre jeune personne, en face de moi, se lève aussi. Quelqu'un tire alors discrètement sur ma veste, m'invitant à me rasseoir. Des regards me dévisagent ; la femme assise à ma droite me demande sèchement à quel jeu je suis en train de jouer. Quant à l'élue, elle me fixe longuement, confuse et méprisante, puis s'avance vers la scène. Les applaudissements redoublent, je la regarde s'éloigner.

     

    Rêve de la nuit du 10 au 11 décembre. En compagnie de deux filles, je visite ce que je devine être l'Écosse. N'étant jamais allée là-bas, l'impression que j'ai ai est celle d'une carte postale ou d'une étiquette de whisky : un grand rocher noir se découpe sur un ciel gris ; tout en haut se dresse une maison qui ressemble à une maison hantée. Il fait froid, il pleut sans cesse. Nous marchons sur des planches de bois glissantes. Pour accéder en haut du rocher, il faut monter dans un ascenseur en forme d'œuf qui est si petit que, toutes les trois, nous devons nous rouler en boule pour parvenir à y entrer. Fin du rêve.

     

    Photo : © Nicolas Urlacher

  • 30 ans

    09 décembre 2008

    Hier, en sortant du métro Saint-Paul, mon regard se fixe sur une affichette collée sur un panneau publicitaire : « 30 ans, ça suffit ! En marche pour la vie ! » En haut de l'image, un logo montre des femmes et des enfants (couleurs pastel) marchant d'un pas leste vers la droite. Je passe mon chemin mais, agacée par cette intrusion de fascisme Pro-Vie dans mon quotidien, je reviens sur mes pas et tente d'arracher discrètement le sticker ; malheureusement, mes ongles rongés m'empêchent de me livrer à ce plaisir militant.

     

    J'oublie l'événement mais, quelques heures plus tard, je tape « 30 ans ça suffit » sur gougoule et, sans grande surprise, je tombe sur un site où l'on peut visionner la vidéo d'une manifestation qui a eu lieu à Paris en janvier 2008 avec prêtres, cathos, hommes politiques, femmes, jeunes filles et lycéens trop joyeux d'être là comme en mai 68. Le coup d'oeil en vaut la peine (http://enmarchepourlavie.info/). Parmi les nombreux panneaux brandis dans la foule (j'aime particulièrement le "Sauvons les bébés"), on peut y lire le fort révélateur « Pas d'enfants, pas de retraites » (sic). Pour les masochistes, on peut aussi écouter des témoignages comme celui de cette militante d'environ seize ans, tellement fière d'être elle-même et qui hurle à tout va : « C'est nous les femmes de demain ! Celles qui donneront la vie ! » (Et ta mère ?) A noter, ce sophisme scandaleux qui fait office de conclusion : « Europe, si tu aimes la liberté, défends la vie ! »  

     

    Guys, il y a comme une incompatibilité, je crois.

  • To See How You See

    29 novembre 2008

    Il y a une pensée qui rôde autour de toi, autour de moi, quand tu me regardes avec tes yeux d'enfant inquiet ; je la sens près de moi, elle me brûle les talons, passe devant moi, se glisse entre nous, se noue à ta nuque. Tu es. Tellement. Je ne sais pas si l'on se regarde ou si l'on se voit ; je sens bien que tu me « regardes », dans le sens où tes yeux parcourent ce que je devine être les contours et les reliefs de mon visage ; alors tu me reconnais - impossible pour moi petite intello terrorisée de ne pas me réfugier dans le manteau soyeux des théories de Levinas, cela me protège et m'éloigne, me met à l'abri. Mais toi, toi qui a un si beau visage, à quoi penses-tu ? Sens-tu aussi ce fantôme qui nous presse ? Aimes-tu ses mains qui se posent sur tes mains ? Le laisses-tu s'approcher de toi ?

    As-tu aussi peur de lui que moi ?

  • Qu'est-ce que toucher ?

    23 novembre 2008

    Quand pour la première fois j'ai vu les sculptures de Rodin au musée du même nom, je me rappelle avoir été parfaitement incapable de me maîtriser. Ma main devait caresser la pierre polie qui m'appelait là sous les doigts et, d'ailleurs, je l'ai fait ; c'était froid, personne ne m'a vue, je n'ai déclenché aucune alarme - oui, parfois ce genre de miracles arrivent. 

    Je me demande si le désir de toucher - et donc d'arracher un petit bout de l'intégrité d'un sujet, de s'approprier ce qui ne se matérialise pas - ne serait pas lié au fait de ne pas supporter que tel sujet convoité appartienne à d'autres yeux qu'aux siens, ou qu'il existe sans nous, ou qu'il ne nous appartienne jamais tout à fait ? Est-ce que le fait de toucher consolide un souvenir, est-ce que le fait d'utiliser un organe sensitif comme la main concrétise ce que nous ressentons ? Est-ce parce que nous savons que lorsque nous multiplions les sens sollicités, le souvenir se fabrique et s'imprime plus durablement dans la mémoire ? Est-ce une réponse au désir irrépressible de détruire ce qui sépare l'objet du sujet - d'ailleurs ne parle-t-on pas d'un amour "consommé", autrement dit "détruit", comme nous l'enseigne l'étymologie ?

     

    Et enfin, y a-t-il un philosophe dans l'avion ?

  • L'appel du sang

    19 novembre 2008

    La pulsion de destruction est inhérente à l'être humain et le désir héroïque de tuer n'est évidemment pas inscrit que dans les civilisations privées de culture. Freud l'écrivait ainsi dans une lettre à Einstein : « Je voudrais m'attarder un moment sur notre pulsion de destruction (...). La pulsion de mort prend le nom de pulsion de destruction quand elle se dirige, à l'aide d'organes spécifiques, vers l'extérieur, sur les objets. C'est pour ainsi dire par la destruction de la vie d'autrui que l'être vivant protège sa propre vie. » 

    Quand je regarde les jeux vidéo, qu'ils soient en ligne ou pas, First Person Shooter ou pas, je remarque que, de cet univers investi pour sa vaste majorité par et pour des hommes, le premier réflexe qu'ont eu les concepteurs a été de mettre dans les mains des protagonistes les plus gros et les plus puissants guns possibles, afin de tuer dans un temps record un nombre maximal d'ennemis (ou dans le cas de jeux comme Grand Theft Auto, n'importe qui, qu'ils soient ennemis ou amis). Je ne veux pas faire une énième critique de la violence des jeux vidéo ; ce qui m'intéresse, c'est le fait que l'on revienne, toujours, tout le temps, depuis le fond de l'Histoire jusqu'à aujourd'hui, à ça : tuer. Il faut noter ce paradoxe : aujourd'hui, la majorité des garçons (et des hommes) qui ont un pouvoir d'achat suffisant pour se procurer ce type de jeux ne vont plus à la guerre et ne font pas de service militaire. Et quand ils vont à la guerre (je pense aux témoignages de jeunes soldats américains en Irak), ils s'imaginent, pour rendre l'acte de tuer supportable, être l'avatar d'un jeu vidéo.

    Or, contrairement à la conclusion pacifiste de Freud dans cette même lettre sur la guerre (« tout ce qui fait avancer le devenir culturel agit simultanément contre la guerre »), quelle ne fut pas ma surprise de constater que nombre de mes collègues et amis cultivés aimaient bien se faire une petite partie entre potes ou avant d'aller faire dodo, quand ils n'étaient pas des hardcore gamers contrariés. Que le désir de cette succession ininterrompue de moments forts, violents, bruyants, n'avait pas été gommé ou minimisé pour ces hommes éduqués qui étaient loin de succomber dans la vie à leurs instincts primaires. Evidemment, il y a une différence radicale entre "jouer à la guerre" et prendre un vrai Famas, sortir dans la rue et descendre quinze types ; en revanche, je ne crois pas que le succès planétaire du marché du jeu vidéo aurait été aussi spectaculaire si les avatars avaient été invités à cueillir des pâquerettes dans un champ ou à sautiller sur des nuages en forme de coeur.

    Y a-t-il quelque chose qui bat instinctivement dans les veines des hommes et qui s'appelle l'appel du sang ?  

  • Glissement de sens

    17 novembre 2008

    J'arrive difficilement à cerner les limites de l'impudeur sur ce type de média, l'internet. Impossible de connaître la portée réelle de ce type d'écriture. A qui je m'adresse ? Je pensais à tout cela ce matin dans mon bain brûlant et tandis que les bras puissants de l'eau me serraient fort, cette peinture de Frida Kahlo m'est revenue comme un rêve et je me suis dis qu'il était si facile et tellement tentant de glisser.

  • C'est beau

    16 novembre 2008

    Le dernier disque du groupe "The Organ". Epuisées par le rythme des tournées et par différents problèmes avec leur label Too Pure, ce groupe de Vancouver a décidé de se séparer. Mais avant de dire adieu à la musique, elles ont enregistré, dans le salon d'une des membres, ce disque parfait de seulement six titres ; toutes les notes sont d'une beauté sidérante. Je ne me lasse pas de me vautrer dans la voix amie de Katie Sketch. Bon vent, les filles.

  • Judith Butler est une rock star

    14 novembre 2008

    Université Paris 8 à Saint-Denis, jeudi 13 novembre. Les étudiants arrivent nombreux, s'entassent devant les portes de l'amphi, se précipitent sur les dernières chaises libres. Une sorte de frénésie subtile règne entre les corps ; on se jette des regards furtifs, curieux, limite draguouille. J'ai rarement vu une telle excitation et un tel sentiment de liberté avenante dans une fac. Le public est singulier : c'est comme si les clubbers de l'ex-Pulp s'était déplacés pour venir danser devant leur djette préférée. Il y a un peu de tout : homos cuir, hétéros studieuses, butch total look, lesbiennes en uniforme réglementaire (jean taille très basse, baskets, t-shirt ultra moulant sous le sweat à capuche, le portable et/ou le Ipod jamais loin). Il y a tellement d'auditeurs que plusieurs d'entre eux sont obligés de s'asseoir sur les marches, par terre, ou rester debout, derrière. Oui, Judith Butler, prof à l'Université de Californie à Berkeley, grande théoricienne de la théorie queer, est une rock star. Lorsque Anne Berger, qui enseigne à Paris 8 et dirige le Centre d'études féminines et d'études de genre (l'équivalent français des gender studies américaines) descend les marches avec Butler derrière, une petite rumeur parcours la foule. Après une brève présentation, Butler prend la parole. La messe peut commencer : un silence d'église règne dans l'amphi rempli à craquer où il  fait 40°. Butler parle, agite sa petite main, décortique les concepts, enseigne en français mais à l'américaine, avec le même souci du détail, la même précision, la même justesse que l'on retrouve dans son écriture ciselée. Les études de genre ont ceci de particulier que les étudiant(e)s  y arrivent rarement par hasard. On ne débarque pas dans un département de gender studies parce qu'on étudie la figure de la licorne dans les fresques de la Renaissance ou l'emploi de la virgule dans le théâtre de Beckett. Embrassant de nombreuses disciplines (philosophie, sociologie, Histoire, littérature, anthropologie, psychanalyse), les gender studies restent une recherche personnelle, une plongée dans la connaissance de soi-même et par conséquent, de l'autre. Qui suis-je ? Quelles sont les frontières genrées de moi-même ? Qu'est-ce que l'autre ? Comment répondre aux attentes de la société face à mon sexe ? Et si je ne peux pas m'y conformer ? Même Judith Butler tente d'y répondre, mi-homme mi-femme, quelque part entre les deux, ou au-dessus, ou en-deçà, de tout cela. Gender studies : humaines, trop humaines ?