• Judith Butler est une rock star

    14 novembre 2008

    Université Paris 8 à Saint-Denis, jeudi 13 novembre. Les étudiants arrivent nombreux, s'entassent devant les portes de l'amphi, se précipitent sur les dernières chaises libres. Une sorte de frénésie subtile règne entre les corps ; on se jette des regards furtifs, curieux, limite draguouille. J'ai rarement vu une telle excitation et un tel sentiment de liberté avenante dans une fac. Le public est singulier : c'est comme si les clubbers de l'ex-Pulp s'était déplacés pour venir danser devant leur djette préférée. Il y a un peu de tout : homos cuir, hétéros studieuses, butch total look, lesbiennes en uniforme réglementaire (jean taille très basse, baskets, t-shirt ultra moulant sous le sweat à capuche, le portable et/ou le Ipod jamais loin). Il y a tellement d'auditeurs que plusieurs d'entre eux sont obligés de s'asseoir sur les marches, par terre, ou rester debout, derrière. Oui, Judith Butler, prof à l'Université de Californie à Berkeley, grande théoricienne de la théorie queer, est une rock star. Lorsque Anne Berger, qui enseigne à Paris 8 et dirige le Centre d'études féminines et d'études de genre (l'équivalent français des gender studies américaines) descend les marches avec Butler derrière, une petite rumeur parcours la foule. Après une brève présentation, Butler prend la parole. La messe peut commencer : un silence d'église règne dans l'amphi rempli à craquer où il  fait 40°. Butler parle, agite sa petite main, décortique les concepts, enseigne en français mais à l'américaine, avec le même souci du détail, la même précision, la même justesse que l'on retrouve dans son écriture ciselée. Les études de genre ont ceci de particulier que les étudiant(e)s  y arrivent rarement par hasard. On ne débarque pas dans un département de gender studies parce qu'on étudie la figure de la licorne dans les fresques de la Renaissance ou l'emploi de la virgule dans le théâtre de Beckett. Embrassant de nombreuses disciplines (philosophie, sociologie, Histoire, littérature, anthropologie, psychanalyse), les gender studies restent une recherche personnelle, une plongée dans la connaissance de soi-même et par conséquent, de l'autre. Qui suis-je ? Quelles sont les frontières genrées de moi-même ? Qu'est-ce que l'autre ? Comment répondre aux attentes de la société face à mon sexe ? Et si je ne peux pas m'y conformer ? Même Judith Butler tente d'y répondre, mi-homme mi-femme, quelque part entre les deux, ou au-dessus, ou en-deçà, de tout cela. Gender studies : humaines, trop humaines ?

  • Les larmes d'eros

    10 novembre 2008

    Pleurer en public n'est pas toujours un exercice facile. C'est un art qui requiert beaucoup de savoir-faire, encore plus lorsque l'on a appliqué le matin même sur ses cils endormis du mascara non waterproof (même le waterproof finit par couler). Avec les années, j'ai développé une technique qui a fait école et j'aimerais la partager affectueusement avec vous, lecteurs et lectrices adorés. Alors voilà. D'abord, il faut se mettre en position debout, puis pencher le haut de son corps vers l'avant de manière à faire un "L" inversé, un 90° au niveau des hanches ; vous vous retrouvez à regarder le sol. Quand vous sentez la larme venir, vous clignez une première fois des yeux, très rapidement, sans grimacer ni sangloter : normalement, la larme devrait faire une belle ligne droite entre votre œil et le sol, épargnant ainsi vos cils enrobés de mascara. Répétez si besoin jusqu'à ce que vous sentiez le chagrin disparaître ; ne remontez la partie haute de votre corps qu'une fois seulement les larmes entièrement égouttées. Voilà ! Vous pouvez maintenant reprendre une position verticale et poursuivre normalement vos activités. Bonne journée.

  • La jeune fille

    09 novembre 2008

    Ce que je trouve dur dans le fait d'être une fille - au bord de ne plus être une jeune -, c'est le fait de devoir me déguiser, tous les jours, en fille. Le Littré distingue trois mots pour parler du déguisement : « DÉGUISER, TRAVESTIR, MASQUER. Déguiser. c'est changer la guise, la façon, la manière d'être. Travestir, c'est vêtir de travers. Masquer, c'est couvrir le visage d'un masque. De cette façon la nuance de ces trois mots est marquée : se déguiser, c'est plus que se masquer, puisque le masque ne couvre que le visage, tandis que le déguisement couvre le corps entier. Se travestir, c'est prendre un vêtement qui ne vous convient pas, et dans ce mot il n'entre aucune idée de cacher le corps sous un déguisement ou le visage sous un masque. »

     

    Moi, je me déguise tous les jours. Je vais chez l'esthéticienne, ça me fait hurler de douleur mais j'y vais quand même, c'est presque un devoir civique. Je dépense des fortunes en fringues, chaussures, accessoires que je finis par perdre, négliger ou abandonner. La jeune fille vaut si cher sur le marché de la viande que, comme mes consœurs, je fonce tête première dans le jeu, tout sourire et avec plein de bonne volonté obéissante, pour maintenir ce mythe immémorial. Or - et je ne dois pas être la seule à le penser - j'ai toujours trouvé que plaire était épuisant. S'habiller, se coiffer, s'affamer, être propre, épilée, maquillée, gentille, douce, compréhensible, serviable, affairée, dans la mesure ; c'est insupportable. Je rêve souvent de me transformer en Jabba The Hut, juste pour faire chier. J'envie les mecs. Je suis jalouse d'eux. On pardonnera toujours à un mec moche de mépriser une fille pas jolie ; c'est normal. Mais pour une fille moche, quel droit de regard ? Quel droit de parole ? Comment fait-elle pour exister ? Comment peut-elle même se permettre d'être là ? J'ai toujours été en colère avec mon sexe ; c'est vrai que l'on ne naît pas femme, mais qu'on le devient par la force des choses parce qu'on vous fait comprendre, poliment mais fermement, que vous n'avez pas le choix. Même la presse féminine est complice : il faut acheter ceci, porter cela, ne surtout pas manger ci mais boire ça. "Comment lui faire plaisir ?" "Comment être belle pour lui ?" Voilà les grands titres, quand ce ne sont pas les leçons de séduction type Aubade. Si je rêve de sortir en Jabba The Hut, c'est que je rêve de me soustraire à cette exigence - et ça, ce n'est pas bien du tout. On vous diagnostiquera hystérique, folle, lesbienne, déviante, perverse, inadaptée, névrosée. C'est comme ça : naître avec un vagin, c'est naître avec le devoir d'être attirante, sinon, trois punitions possibles : solitude forcée, ostracisme ou suicide.

     

    J'ai des copines too much qui font du bruit, qui baisent avec qui elles veulent, mais qui ne peuvent s'empêcher de cultiver un immense sentiment de culpabilité à l'égard de ce comportement ; d'autres qui souffrent de ne pas pouvoir le faire. Pourtant ces filles-là sont souvent les plus obéissantes, les plus maquées, les plus propres. J'ai des copines qui ne jouissent jamais, qui n'aiment pas trop le sexe, mais qui continuent à vouloir plaire sexuellement aux mecs, parce que c'est comme ça.

     

    C'est quand même curieux.  

  • Ces petits riens qui me venaient de vous

    08 novembre 2008

    © Nicolas Urlacher 

     

    J'avais prévu parler d'un tout autre sujet, mais un événement est venu interrompre mon inspiration du moment : une dispute - heureusement rare - avec ma tendre moitié. La Carrie Bradshaw en moi m'a emmenée à me demander : pourquoi on s'engueule ? Il y a une guéguerre que l'on mène au quotidien, dans un couple, entre séduction et provocation - et qui n'est rien de moins qu'une parade amoureuse permanente. Cette parade nous amène à avoir des différends sur des sujets politiques, culturels ou sociaux, afin de provoquer la conversation, de libérer la parole, d'écouter et de tenter de comprendre, de pénétrer cet Autre qui nous fait face ; la conversation est, de loin, l'arme la plus dangereuse du désir. « L'amour est une ponctuation de la conversation. Qui aimez-vous écouter ? Avec qui aimez-vous parler ? Le reste s'ensuit. (...) La parole (...) est en prise directe avec le désir », écrivait Sollers dans un article fabuleux, Le nouveau code amoureux (in « Éloge de l'Infini »). Ces conversations, à peu près innocentes à la base et qui portent généralement sur un objet extérieur au couple peuvent potentiellement se transformer en disputes à partir du moment où l'on attaque un goût, une croyance, une valeur fondamentale de l'autre ; cette agression de l'un entraîne une blessure narcissique profonde chez l'autre, qui se défend comme il peut, souvent en contre-attaquant, et c'est parti mon kiki pour une petite heure de dispute. On s'insulte, on boude, on se hurle dessus, on se déchire mais, la plupart du temps, on sait qu'on finira par se pardonner et, mieux, par régler ça au lit. Mais il y a autre chose qui m'inquiète : j'ai l'impression que ces conversations portent inconsciemment sur d'autres sujets que ceux abordés ; ce que je veux dire, c'est que l'alibi politique, culturel ou social n'est peut-être qu'une manière détournée d'aborder des sujets moins passionnants et pourtant plus quotidiens, plus graves ou agaçants. Quand on aborde un sujet avec quelqu'un que l'on aime, que l'on désire, parle-t-on vraiment de ce sujet ou d'autre chose, de quelque chose qui se cache sous le langage ? Qu'est-ce qui se dissimule derrière la parole de l'autre? Derrière la provocation ? Comment traduire une dispute ? Où est le menu avec les sous-titres ? Et enfin, passe-t-on sa vie à parler de biais ? 

  • Ze chanson

    07 novembre 2008

    Il y a une chanson que je ne cesse d'écouter depuis que je l'ai découverte sur la dernière compil des Inrocks : "Evident Utensil" du groupe Chairlift. Le genre de chanson que quand tu l'écoutes t'as vraiment envie de faire des grandes choses comme le ménage du salon ou la vaisselle, mais aussi de prendre le métro et même la ligne 4 avec un certain entrain.


    C'est tout.

  • Le cours de yoga

    06 novembre 2008

    Il m'arrive, dans un moment d'égarement sans doute, de débarquer dans un cours de yoga avec la ferme intention de me purifier entièrement de toutes les mauvaises habitudes que j'ai pu contracter au fil des ans. C'est cyclique : après des mois de débauches en tout genre, je me réveille un samedi matin vers sept heures, sept heures et demie  et je me dis : ça suffit les folies, tu enfiles ton collant et ton t-shirt jaune American Apparel trop grand et tu vas au Centre de danse du Marais suivre un cours de yoga. Et puis je me retrouve sur un petit tapis bleu qui pue les pieds avec un professeur qui nous demande de faire respirer les organes de la digestion, parce que "sinon le corps y ne se nettoie pas". Pardi, si j'avais su. Une heure plus tard, je rentre chez moi pleine de nœuds et courbaturée comme jamais, encore plus mal en point qu'au réveil.

    C'est toujours la même chose. Après le yoga, j'enchaîne des semaines de régimes aux légumes bouillis. C'est à peine si je regarde un saucisson de peur qu'il ne m'ensorcelle avec ses petits yeux blancs. Je ne sors pas, je ne bois pas, je ne fume pas, et je me couche tôt. Petit à petit, d'affreuses angoisses de mort remontent à la surface. Je me découvre des maladies imaginaires. Je jette mon déodorant qui contient de l'aluminium parce que hein, on sait jamais. Je fais cinq joggings par semaine. Je ne vois plus mes amis. Je travaille avec acharnement. Ma vie sombre doucement dans un océan de désolation mais aussi dans une étrange et délicieuse, vicieuse discipline masochiste. Je pense à Mon Bonheur et à Mon Equilibre avant tout ; le monde tourne autour de Moi. Bref, au bout du compte, je suis très malheureuse alors l'autre cycle reprend jusqu'à ce que je me réveille un samedi matin, vers sept heures et demie. J'enfile de nouveau mon collant, c'est le matin, il est très tôt, je suis envahie d'un espoir nouveau et je marche tout sourire vers un horizon rempli de soleil ; des petits oiseaux gazouillent dans mon coeur et j'ai la ferme intention de reprendre ma vie en main.  

  • La dernière nuit d'Obama

    03 novembre 2008

    Cela fait maintenant dix-huit mois qu'Obama sillonne les États-Unis, qu'il dort dans des hôtels, qu'il mange en deux minutes. Près de cinq cent jours qu'à chaque instant on le conseille, on le suit, on le traque, on le photographie, on le scrute, on le maquille, on l'habille, on le déshabille, prêt à répondre aux questions des médias du monde entier, lui le futur (?) président Noir, métissé, pas vraiment musulman, athée, amateur de hip hop, european friendly, un homme à la gestuelle parfaite, avec une grâce de danseur, bref un extra-terrestre né sur la planète Krypton capable, paraît-il, de sauver l'Amérique et, par le fait même, le monde entier.

    Ce soir, Obama dormira une dernière fois avant que l'Histoire américaine ne bascule vers son renouveau ou sa chute. Obama, pas couché avant deux, trois heures de la nuit. Tant de choses à faire, à dire, tant de gens à saluer, à appeler, tant de derniers électeurs à convaincre. Obama remonte le drap et se couvre le menton, sa femme Michelle est peut-être à ses côtés, encore plus tendue que lui, épuisée ; leurs filles Malia Ann, 10 ans, et Natasha, 7 ans, sont couchées depuis longtemps. J'imagine ce moment d'émotion, qui frise l'indicible, de ce couple dans un lit, si près de l'absolu. J'imagine Obama demain matin, prenant en vitesse son premier café, la planète se reflétant dans son nuage de lait, prêt à affronter de nouveau le Monde.

  • Femmes et politique

    02 novembre 2008

    © Edouard Plongeon

     

    Il y a une idée de Virginie Despentes que j'aime beaucoup. Dans King Kong Théorie (the manuel à mettre entre les mains des petites filles), Despentes se pose la question du manque de représentation des femmes en politique, et avance l'hypothèse suivante : "Il est vrai que pour se battre et réussir en politique, il faut être prêtre à sacrifier sa féminité, puisqu'il faut être prête à combattre, triompher, faire montre de puissance. Il faut oublier d'être douce, agréable, serviable, il faut s'autoriser à dominer l'autre, publiquement." Quand Merkel est devenue chancelière de l'Allemagne, toutes les caméras du monde se sont empressées de scruter, jour après jour, les transformations physiques qui la métamorphosaient au fil des mois, liées à la fatigue et au stress. Mais l'opposé est aussi vrai : on a accusé Royal de changer trop souvent de jupes et de ne jouer uniquement que de son charme. En fait, qu'elle soit ridée, masculine, fashion ou fraîche comme une rose, une femme en politique, ce n'est pas possible. Ce n'est pas sa place. Le 20 janvier 2007, lorsque Hillary Clinton annonce être candidate à l'investiture démocrate pour la présidentielle, une photo peu avantageuse, où on la voit ridée et fatiguée, circule dans la presse. Visiblement commanditée par le parti républicain, cette campagne de salissage s'accompagne, dans toute la presse, de sous-titres d'une insolence absolue : peut-on être gouvernés par une femme viellissante ? C'est-à-dire non disponible sexuellement pour le fantasme planétaire ?


    Mais moi je me demande : est-ce que quelqu'un s'est seulement soucié de l'existence du triple menton de John McCain ? Est-ce que quelqu'un a seulement mentionné que le bonhomme est né en 1936, qu'il a donc 72 ans, tandis que Clinton Hillary en a onze de moins ?


    Virginie, il y a vraiment des jours où tu m'énerves tellement tu as raison.