• Acheminement vers la parole

    06 mai 2015

    L'être humain parle. Nous parlons éveillés ; nous parlons en rêve. Nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole, et que nous ne faisons qu'écouter ou lire ; nous parlons même si, n'écoutant plus vraiment, ni ne lisant, nous nous adonnons à un travail, ou bien nous abandonnons à ne rien faire. Constamment nous parlons, d'une manière ou d'une autre. Nous parlons parce que parler nous est naturel. Cela ne provient pas d'une volonté de parler qui serait antérieure à la parole. (...) c'est bien la parole qui rend l'homme capable d'être le vivant qu'il est en tant qu'homme. L'homme est homme en tant qu'il est celui qui parle.

    Martin Heidegger
    Acheminement vers la parole
  • Femmes

    22 décembre 2014

    Scout Niblett Ulrike Meinhof M.I.A. Tracey Emin Miranda July Abby Wambach PJ Harvey Marina Abramovic Eleni Mandell Sophie Calle Kate Gilmore Rineke Djikistra Beth Gibbons Colette Cécile Guilbert Susan Sontag Valie Export Amelia Earhart Maïenn Françoise Sagan Laura Veirs Gina Pane Laurie Anderson Beth Gibbons Françoiz Breut Shara Worden Dominique Rolin Cindy Sherman Vita Sackville-West Hannah Arendt Koo Jeong-A Louise Bourgeois Karen Dalton Lee Miller Virginia Woolf Mona Hatoum Annette Messager Barbara Kruger Annie Ernaux Rebecca Horn Roni Horn Courtney Love SOKO Isadora Duncan Beauvoir The Guerilla Girls Diamanda Galás Pol Pelletier Martha Graham Clémentine Autain Dorothea Thanning Vallie Export Jana Sterback Sigalit Landau Anaïs Nin Peggy Sastre Claire Parnet Dora Maar Claude Cahun Pina Bausch Zelda Fitzgerald Alexandra David-Néel Sarah Lucas Sylvia Plath Colette Peignot Julie Doucet Emilie Pitoiset Léa Pool Miranda July Anne Claire Poirier Valérie Donzelli Marie Uguay Virginie Despentes Camille Paglia Susan Faludi Francesca Woodman Wendy Delorme Mylène Farmer Patti Smith Kim Gordon Duras Sophie Hunger Kathy Acker Ina Mihalache Lee Miller Marie-Dominique Lelièvre The Slits Bikini Kill Ina Mihalache Bratmobile Babes in Toyland Jeanne Balibar Liz Phair Emilie Birgit Jürgenssen Barbara Kruger Louise Lecavalier Linder Chantal Thomas Annie Ernaux Liz Phair Laure Adler Lena Dunham et Cat Power.
  • Paradis

    09 décembre 2014

    “je ne peux pas considérer comme libre un être n'ayant pas le désir de trancher en lui les liens du langage”

    Philippe Sollers, Paradis
  • A un jeune écrivain français de l’avenir

    28 novembre 2014

    Jusqu’à 31 ans environ, la vie est épouvantable. J’ai donc découvert Sollers à l’âge épouvantable de 19 ans. La littérature, pour des gens un peu perdus comme moi (c’est-à-dire, entre deux cultures, et même dans un entre-deux sociologique ; mon grand-père était mineur, j'ai fait des études littéraires) fait parfois office de guide, elle apprend à vous conduire. Souvent les écrivains qui m’intéressent aiment ou ont aimé Sollers, et c’est toujours un ravissement de l’apprendre. Sollers m’ouvrait là une porte vers un chemin, un chemin de goût – qui était le sien, car pour comprendre Sollers il fallait aussi s’initier, parallèlement, à tous ceux qui l’entouraient ou le précédaient. De part et d’autre de ce chemin se trouvaient une constellation de penseurs intéressants qui faisaient des choses intéressantes. Ils formaient un système cohérent, une bande dans le temps et l’espace ; les siècles se répondaient, et d’un roman à l’autre, le spectre d’une pensée, d’une vision, et le portrait en creux d’un écrivain se dessinait.  

    J'ai surtout eu la chance de connaître Sollers par ses livres et non pas par la télévision - à Montréal, nous ignorions la présence spectaculaire qu’il occupait sur les écrans en France. Et donc après avoir lu, au cours d'un été (le garçon que j'aimais avait disparu) la quasi totalité de ses livres, embrasée par ce venin puissant qui s'appelle la littérature, et probablement en grande partie par ce biais (mais pas seulement, car il faut s'accrocher), je décide de quitter mon pays et de rejoindre « l’humble et insolent paradis de la certitude ».  

    Hier soir, ouvrant un carton de livres par hasard, je retombe sur "Vision à New York" ; une sorte de mode d’emploi mené par Sollers, sous forme d’entretiens, de ses romans Paradis et Femmes. D’un côté l’expérimentation ambitieuse, l’abstraction (un roman écrit sans ponctuation) ; de l’autre un roman avec une intrigue repérable. Histoire de la littérature en trois lignes : XIXe siècle, romans finis, intrigues closes. XXe siècle occidental : déconstruction, mise en scène de l’écriture en train de s’écrire, expérience des limites de l’objet littéraire lui-même.    

    Il y a eu sans doute de nombreux livres d’universitaires sur cette question, je serais d’ailleurs ravie que l’on me conseille. Mais sans cette érudition temporaire je ne peux donc que réfléchir par intuition : le XXIe siècle littéraire (qui a tendance à revenir aux intrigues ficelées, au romantisme mystique, si possible avec une agonie finale ambiance requiem – le dernier livre de Reinhardt, fabuleux d’ailleurs, L’amour et les forêts, en est un bon exemple) peut-il vraiment 1-revenir au roman fini, à la description naturaliste ; 2-s’amuser encore, post Nouveau Roman, des limites du langage ? Il me semble que la fiction d’aujourd’hui se niche dans des endroits moins évidents pour les littéraires : les séries télé, par exemple, seraient le creuset des plus beaux exercices de fiction, sans aucun académisme. Voilà un chouette lieu de renouvellement possible, peut-être, pour la littérature en mouvement.    

    J'avais souligné en 2006 ce passage de l’avant-propos, comme quoi, malgré l'expérience de la vie qui est rude, l'essentiel lui ne change pas : "A un jeune écrivain français de l’avenir, j’ai envie de dire simplement : Pars ! vite ! écris comme si tu t’en allais à chaque fois ! tiens bon ! emporte ta langue avec toi !"  

    On ne pleure pas souvent en lisant, mais bon, j’étais peut-être fatiguée.
  • Annemarie Schwarzenbach

    17 septembre 2014

  • L'Amérique au jour le jour

    22 juillet 2014

    « Je marche. Broadway. Times Square. 42e Rue. Mes yeux sont sans souvenir, mes pas sans projet : coupée du passé et de l’avenir, une pure présence. Si pure, si ténue, qu’elle doute d’elle-même et que le monde aussi est en suspens. Je dis : c’est New York ; mais je n’y crois pas tout à fait. Ni rails, ni sillage : je n’ai pas tracé mon chemin sur la surface de la terre ; cette ville et Paris ne sont pas liées comme deux éléments d’un même système : chacune a son temps propre qui ne coïncide pas avec celui de l’autre, elles n’existent pas ensemble et je n’ai pas pu passer de l’une à l’autre. (…) Ce soir, plus qu’aucun soir, je voudrais (…) saisir (crochet) New York (crochet) : avec mes mains, mes yeux, ma bouche, je ne sais pas comment, mais je la saisirai. (…) Mes mains, ma bouche, mes yeux n’ont pas prise sur cette nuit. »  

    On est toujours l’étonnement de quelqu’un.    
    En fait Beauvoir vit son voyage en littérature ; elle devient un être-pour-le-livre, ses visites sont si détaillées que chacun de ses pas, et tous ses regards sont en marche vers le Journal en préparation.  

    J’entends la même chose chez Sagan dans Avec mon meilleur souvenir : « New York est une ville de plein air, coupée au cordeau, venteuse et saine, où s’allongent deux fleuves étincelants : l’Hudson et l’East River. New York vibre nuit et jour sous des coups de vents marins, odorants, chargés de sel et d’essence – le jour -, et d’alcool renversé – la nuit. »
  • Une cage

    29 mai 2014

    Je réfléchis depuis un certain temps au désir de confession, à l’aveu, à cette envie de raconter et de se raconter (chez le psy, chez ses amis, sur l’oreiller, à ses collègues, ou d’une manière plus vaste et dans le pire des cas, à la police, ou anciennement chez le prêtre) et donc à ce moment où l’on se « rend » avec plus ou moins de violence, d’éclat, de délicatesse, de génie ou de modestie. C’est un sentiment assez partagé, et il me semble que jusque dans les parutions littéraires les plus récentes, ce désir s’accompagne toujours d’une volonté d’être lavé.  

    Je pense à cela alors que je suis aux prises moi-même avec une confession sociale quotidienne (coming/out), que je rédige un récit de naturalisation, et que pour toutes ces raisons je réemprunte tous les jours, sans capacité d’objectivité, les chemins de ces dernières années en me demandant : où ai-je eu tort ? Ai-je vraiment voulu cette situation ? Et si non, pourquoi m’y être aventurée quand même ? Et dans ce magma de souvenirs où se mêlent la colère, l’exaltation, la jubilation, la honte et le doute, et où toute vérité est relative, je réalise – toujours avec le même étonnement, le même effroi - à quel point, et de manière répétée, il est difficile de s’extraire des soubresauts de l’inconscient, de ses manifestations les plus troublantes. Je tombe sur cette phrase de Leiris dont L’Age d’homme est un chef d’œuvre du genre : « Ce que je méconnaissais, c’est qu’à la base de toute introspection il y a goût de se contempler et qu’au fond de toute confession il y a désir d’être absous. Me regarder sans complaisance, c’était encore me regarder, maintenir mes yeux fixés sur moi au lieu de les porter au-delà pour me dépasser vers quelque chose de plus largement humain. »  

    Cette voix monolithique, qui confesse en un souffle, offre un témoignage à la fois courageux mais confortable, puisqu’il ne rencontre aucune contradiction. Il y a donc quelque chose d’admirable dans l’exercice (particulièrement lorsqu’il révèle les aspects les moins lumineux de soi, dans une forme d’introspection qui laisse au lecteur le loisir d’observer l’inavouable ; je pense, pêle-mêle, à Mishima, son désir sexuel pour le jeune vidangeur transportant des seaux de merde ; au vol de poires de Saint Augustin ; au syndrome pathétique de persécution de Jean-Jacques ; à Grégoire Bouillier, racontant cet étrange baiser entre sa mère et lui-même) et de moins glorieux, puisque cette forme d’exhibition difficile à contenir n’admet pas la pudeur, et enferme en soi-même. Surtout, elle met en lumière d’infimes parties du tableau, ou comme le dit Leiris bien mieux que moi : « Si rompu que je sois à m’observer moi-même, si maniaque que soit mon goût pour ce genre amer de contemplation, il y a sans nul doute des choses qui m’échappent, et vraisemblablement parmi les plus apparentes, puisque la perspective est tout et qu’un tableau de moi, peint selon ma propre perspective, a de grandes chances de laisser dans l’ombre certains détails qui, pour les autres, doivent être les plus flagrants. »  

    Il y a un risque non négligeable à retourner ainsi l’esprit comme un gant ; ce qui macérait dans la noire humidité des secrets se retrouve subitement éclairé et jeté en pâture. Se justifier, c’est offrir le flanc. Je ne peux m’empêcher de lier ces réflexions à la « cellule intérieure » de Sainte Catherine de Sienne. Enfant, la jeune Catherine se réfugie longtemps dans ses prières. Ses parents, inquiets, la punissent – ou veulent la protéger d’elle-même – en la privant de chambre. Elle considère alors, m’apprend Wikipédia, « que si elle n'a plus de chambre ou de cellule pour prier, c'est qu'elle doit donc faire de son âme une ‘cellule intérieure’, intuition qu'elle développe tout au long de sa vie ». Une chambre à soi intérieure.  

    Y a-t-il encore un espace intérieur lorsque la cellule s'ouvre ? Où va le secret ?
    Est-on encore protégé en soi-même ?     


    Photo : Gilles Aillaud, Vol d’oiseaux, circa 2000
  • La dernière séance

    16 avril 2014

    C’est comme un petit théâtre. D’ailleurs, en attendant derrière la porte, j’attends sur un siège recouvert de velours rouge, ceux qui se replient comme des strapontins. Il y a parfois la crainte de croiser la personne qui me précède, ou que l’on me voit, assise là, dans une forme de honte rentrée - ou de complicité malsaine.  

    Vu : par la fenêtre et par accident, le dos d’un acteur, assis dans le même fauteuil. Senti parfois cette chaleur, en passant juste après, de ce fantôme. Parfois une odeur reste, celle de l’autre, des autres, maquillée par le bouquet de lys posés dans un vase derrière le dos.  

    Combien d’histoires restées tues dans ces murs ?  

    Parfois, vers 19h30,  une odeur de pain grillé me parvient jusqu’au lieu de l’analyse, me faisant comprendre au fil du temps que cette pièce fait partie de la maison, de sa maison, la sienne, et que ce lieu du secret, de mes secrets qui me semblent si inavouables, n’est qu’un espace comme un autre. Que ce ne sont aussi que des lieux de passage, qu’ils n’ont rien d’original.  

    Vertige, parfois, de la banalité médicale, devant le prisme d’une révélation difficile.  

    Toutes les semaines, la même représentation, depuis trois ans. Le même trajet tous les lundis pour me retrouver dans un quartier que je ne fréquente jamais par ailleurs, où on boit des chocolats au prix du champagne et où les librairies sont recalées derrière des enseignes de sacs.  

    Lundi le rideau de la pensée s’est levé une dernière fois avant de retomber devant elle, là où croît le péril. Je connais par cœur son mobilier chic, la pipistrello noire et le Eames dans lequel elle s’assoit, la table en verre et le récamier, les masques africains, l’ipad et les livres et le grand miroir, l’original de Sempé dans l’entrée. Le luxe de l’inconscient se paie.    

    Il est probablement plus difficile de rester en analyse que d’en sortir. J’ai voulu que nous nous interrompions avant la fin, la fin de l’heure dite. Je m’attendais à plus d’émotion – mais finalement pas, il y a eu un simple « au revoir », la main tendue. Le mur de la cure sera resté infranchissable.  

    En sortant sur le boulevard après la dernière, cette faim dévorante, au creux du ventre, comme rarement le soir. Une faim d’enfant qui aurait couru dans les champs.

    Photo : Etant donnés, Marcel Duchamp. Vue de coupe.