• Self Portrait with Fried Eggs

    01 novembre 2008

    © Sarah Lucas, courtesy Sadie Coles HQ 


    En mars 2006, je lis une interview de Sarah Lucas dans ArtPress qui me bouleverse. Ses réponses au journaliste Massimiliano Gioni résonnent en moi comme une évidence. Lucas, figure de proue des Young Brits, artiste féministe merveilleuse, drôle, provocatrice, directe, profonde, violente, réussit à mettre en mots ce qui, pour moi, est demeuré un immense chantier de questions aux réponses floues et insatisfaisantes. Ainsi, à la question "Quelle sorte de femme pensez-vous être?", elle répond : "Je suis une femme gentille, maternelle, même si je n'ai pas d'enfant, et d'âge mûr, encore qu'enfantine avec une brutalité qui parfois ressurgit, souvent sous la forme d'un sens de l'humour plutôt masculin. Je suis de nature optimiste et je trouve souvent quelque chose d'intéressant jusque dans les situations les plus horribles ; du moins je les illumine. 
    Massimiliano Gioni : Mais, dans vos autoportraits, vous semblez essayer de mélanger les sexes.
    Sarah Lucas : Les gens pensent souvent que mes autoportraits adoptent une posture masculine. Mais ils sont juste ce que je suis. Je n'ai rien de masculin, mais je n'utilise pas pour autant des artifices, tels que le maquillage, les décolletés, etc. Je réalise des photographies d'hommes, j'en ai donc aussi l'habitude. Ce mouvement est en fait plus androgyne que masculin, et cette ambiguïté donne à penser au spectateur. Et je veux que les gens pensent." (ArtPress n°321, mars 2006, p.32)



    Dans le cadre de l'exposition "Female Trouble" à la Pinakothek der Moderne à Munich, Sarah Lucas exposait dernièrement quelques-unes de ses plus célèbres photographies ainsi qu'une vidéo où on la voyait manger, très lentement et avec un inquiétant sourire, une espèce de saucisse.   

  • Pourquoi je m'ennuie au théâtre

    31 octobre 2008

    C'est plus fort que moi. J'entre dans un théâtre et l'angoisse m'envahit. L'ouvreuse - toujours une comédienne frustrée qui rêve d'être repérée - m'indique mon siège, comme si je ne pouvais pas le trouver moi-même. La pauvre. D'ailleurs, le fait qu'elle ne soit rémunérée qu'aux pourboires est proprement scandaleux et devrait être interdit par la loi. Dans la salle, je retrouve toujours le même public : des gens enrhumés et/ou amateurs de bonbons dans des papiers qui font crouic crouic. Raclements de gorge, éternuements, toux et bien souvent, éructations semi discrètes se font entendre d'un bout à l'autre de la salle. C'est comme ça, les gens qui viennent au théâtre sont toujours malades ou ont une digestion difficile. Pourquoi ? J'ai ma petite hypothèse : je crois que ces gens ne supportent pas que l'attention soit détournée de leur fantastique personne pendant plus d'une heure. Et que le temps d'un bon gros « aaaatchhhha ! » ou d'un libérateur « hum hum », toute la salle est au fait de leur existence. Le quart d'heure de gloire en quelque sorte... Même chose pour les amateurs de bonbons durs, qui ne peuvent s'empêcher d'ouvrir leurs pastilles aux moments les plus émouvants, les plus silencieux d'une pièce. Évidemment, le plus pénible au théâtre, c'est la proximité de tout cela. Sans parler des mauvaises haleines et des parfums cheap. Tout ça m'énerve. Et puis très souvent, les théâtres sont mal chauffés, humides, les sièges défoncés, trop rapprochés, on se croirait dans la classe éco d'Air Transat, bref, c'est l'enfer.

    Et puis la pièce commence. Dès les premières minutes, je n'arrive pas à me concentrer. Je regarde le décor, je me demande : est-il crédible ? Original ? Bien construit ? Pathétique ? Sublime ? Et les costumes : réalistes ? Bien coupés ? Y a-t-il une vraie recherche ? Et ensuite, je m'intéresse aux corps, aux voix des acteurs, en n'écoutant absolument pas ce qu'ils disent. Celui-ci, pourquoi est-il aussi rigide ? Et celle-là, si molle ? Par contre, cet autre, très jolie voix, il devrait faire de la radio. Etc, etc. Vingt minutes ont passé et je suis toujours en train de scruter le ballet des corps et de questionner les choix de la mise en scène. Dans 95 pourcent des cas, la mise en scène est nulle. Premier degré. Lui, c'est le méchant, elle, c'est la gentille. La pièce se passe au XVIIIe siècle ? Sortons les costumes XVIIIe siècle. Aucune recherche. Aucune confiance dans l'intelligence du spectateur. Alors je m'ennuie. Je ne peux pas réfléchir, puisqu'on me dit tout. Je m'ennuie au point où j'ai envie de fouiller dans mon sac, trouver mon portable et l'allumer pour connaître l'heure, mais j'ai peur que la musique de bienvenue « touililalallouiiii » dérange toute la salle. Alors je pense à autre chose : mon sujet de blog du lendemain, une idée pour un prochain reportage, ce que je vais manger après, ah oui et il faut acheter du dentifrice. Bref, une catastrophe.

    Cela fait onze ans que je vais régulièrement au théâtre. Je me suis tapé des centaines de pièces (pour le journal étudiant, par curiosité, parce que j'avais des invit' ou des billets de presse, parce que j'accompagnais quelqu'un). Dans la vie, je ne m'ennuie jamais, ou alors très peu. D'ailleurs, quel luxe que l'ennui ! Il faut avoir beaucoup de temps pour s'ennuyer. Le théâtre est pour moi le temple de l'ennui. Et quand les applaudissements se lèvent, ils résonnent en moi comme une libération.

  • Kaki Queen

    29 octobre 2008

    Kaki King. Au début, j'y suis allée prudemment. Je savais que la petite pouvait me plaire. J'ai commencé par écouter des extraits de sa musique par fractions de 30 secondes sur Itunes. Puis par acheter Dreaming of Revenge. Et Until We Felt Red. Et enfin Everybody Loves You... Et arriva ce qui devait arriver. J'ai vécu, précédemment, d'autres grands frissons musicaux qui s'apparentaient au coup de foudre ; pour Regina Spektor, par exemple, et sa très étrange, troubante chanson Pavlov's Daughter (chanson si post-moderne qu'elle mériterait d'être archivée dans la collection permanente du MOMA). Kaki, c'était différent, une drogue plus vicieuse, plus curieuse. Toujours est-il qu'après quelques semaines d'Everybody Loves You, j'étais accro.


    Toute en guitare, Kaki est l'incarnation d'une déesse mythologique : elle vit à New York (franchement, ça fait toujours quelques points supplémentaires au sondage de la hype) ; le plus souvent féminine - visage de lait, douceur des paupières mi-closes, abandon et lascivité, filet de voix à la limite de l'ultrason  - Kaki peut aussi être d'une virilité désarmante avec ses sourcils kahlosiens. Je la soupçonne d'un machisme révoltant et terriblement excitant. Sur son album Until We Felt Red, les crooneuses paroles « I Never Said I Love You » se chantent ainsi : You're so beautiful, so strange, so lovely/That's the truth/But if you were the one, baby, you'd've heard it by now/But I never said I love you. C'est clair ?

    En plus, la musique, elle connaît (ça tombe bien puisque c'est son métier). Virtuose de la gratte, elle sait instinctivement varier les tempos et poser sa voix sur la musique non pas pour l'écraser, mais l'accompagner comme un instrument gracieux. Comble de la perfection, Kaki est au-dessus des lois du marché puisqu'elle n'hésite pas à faire d'improbables chansons de plus de 8 minutes avec les seules paroles « You don't have to be afraid of the pain inside you », qui est d'ailleurs aussi le titre de cette chanson merveilleuse.  

    Kaki, si un jour tu lis ceci, écris-moi. 

  • Matin calme

    29 octobre 2008

    Temps frais, très humide. Sur le lac du bois de Vincennes, près du petit pavillon de chasse, la brume enveloppe des familles de canards et d'oies. Les feuilles ont pris une couleur rouge vif, jaune orangé, les troncs des arbres sont noirs et verts de pluie. Tandis que se mêle le sublime à la douleur, je comprends un peu mieux le sens du mot "haïku".

  • L'amour au temps des nicorettes

    28 octobre 2008

    Immigrer en France en tant que non membre de l'UE est l'une des épreuves les plus difficiles de ma vie. Je vis en France depuis un peu plus de cinq ans et, encore aujourd'hui, les démarches sont pénibles, harassantes, interminables. Les séjours à la préfecture humiliants, les documents à fournir et à demander impossibles à obtenir, les délais prolongés. C'est une guerre infinie, il faut se battre tous les jours, et non, contrairement à une idée répandue, le fait d'être Canadienne ne m'avantage pas par rapport à un pays africain ou asiatique (ce qui est normal ; l'inverse serait scandaleux). Je n'ai jamais connu de repos par rapport à ce choix, brutal, volontaire, qu'a été de quitter le Québec. Je ne me plains pas de mon sort : si j'ai décidé de partir, c'est une décision privée, ardemment désirée. Je ne suis pas obligée de vivre en France. Je ne suis pas réfugiée politique, pas apatride ; pire encore, si je retournais à Montréal, mes conditions de vie, notamment professionnelles, seraient sans doute meilleures. Si je vis en France, si j'ai choisi de faire ma vie à Paris, c'est parce que je suis amoureuse de cette ville.


    Mais.


    Ce matin, je vais à l'ambassade du Canada pour renouveler mon passeport. Je demande mon chemin à une femme qui m'indique, avec un total aplomb, la rue à prendre ; or, ce n'est pas du tout le bon chemin. Les Français ont cette manie de toujours avoir la réponse ou une opinion sur les sujets qu'ils ne maîtrisent absolument pas. Je me rappelle cette Française qui me parlait de la Californie comme si elle y était née mais qui n'y avait jamais mis les pieds. J'ai des dizaines d'exemples de la sorte, mais ce n'est pas le propos. Ce matin donc, avec ma poisse habituelle, tous les fonctionnaires de l'ambassade affectés aux services consulaires étaient en formation. Je devrai donc y retourner demain. Les fonctionnaires canadiens  qui bossent dans l'Hexagone ont pris le pli français : personne n'assurait une permanence ce jour-là. Et personne ne s'était soucié des ressortissants qui, comme moi, se présenteraient ce matin pour renouveler leur passeport. Pourquoi s'embarraser ? On leur demandera poliment de rentrer chez eux ; après tout, c'est leur problème.

    Si je mettais bout à bout tous les moments que j'ai passés à parcourir les dédales des administrations, les heures incalculables à réunir les documents demandés, les photocopier, les poster, attendre dans des bureaux pour que l'on me dise de revenir deux semaines plus tard avec la photocopie du verso de tel certificat de naissance ou des analyses d'urine, je crois que cela se mesurerait en plusieurs semaines de 35h. En fait, pour vivre en France, il faut avoir du temps. Beaucoup de temps. Et en tant qu'étranger, accepter de vivre en outsider. Toute sa vie. Peu importent les efforts pour "s'intégrer", même si vous avez la peau blanche et pas l'ombre d'un accent, d'une différence. Les étrangers ont souvent ce réflexe - et j'en fais partie - d'être plus Français que les Français. C'est normal : on les ostracise, et, à gauche comme à droite, nous restons soit des objets de fascination (réaction de bobo), soit des menaces potentielles (réaction de droite, de petite bourgeoisie).


    Or, le sujet du billet d'aujourd'hui, c'est ce qui se cache - d'une manière bien plus anecdotique - derrière ces évémenents. Pour moi qui n'ai pas de tendances particulièrement hystériques, le fait d'avoir arrêté de fumer depuis quelques jours me rend si fragile que, en sortant de l'ambassade du Canada (en tout : 3 heures perdues, panne de la ligne 1 comprise), j'étais prête non seulement à casser toutes les vitrines chic de l'avenue Montaigne, mais surtout à me jeter dans le premier tabac pour fumer tout mon saoûl. Ce que je me suis violemment refusé. Arrêter de fumer s'apparente à un véritable chagrin d'amour ; c'est comme quitter quelqu'un que l'on aime d'une manière rationnelle, parce que cette personne nous fait plus de mal que de bien. Ce qui n'empêche pas d'être amoureux.


    J'espère ne pas être obligée de faire, un jour, la même chose avec Paris.

  • Qu'est-ce que la Beauté ?

    26 octobre 2008

    © Nicolas Urlacher

     

    Je lis dans le New York Times qu'un ordinateur peut désormais déterminer, grâce à une série de calculs basés sur des proportions de type "nombre d'or", qu'est-ce que la Beauté. Le calcul a été établi suite à un sondage commandé par une firme israëlienne : 68 hommes et femmes entre 25 et 40 ans ont regardé des portraits d'hommes et de femmes et déterminé quels sont ceux qu'ils trouvaient les plus attirants. Mais l'article ne mentionne pas s'il s'agit de peaux noires, blanches, mates, claires, et comme les sujets consultés étaient occidentaux, le sondage ne tenait également pas compte des différences culturelles qui modifient les codes de la séduction - et donc de la Beauté.  De cela, Sarah Kershaw du New York Times ne parlera pas.  


    Alors nous en sommes là, quelques millénaires de philo plus tard : un ordinateur répond à Socrate en toute simplicité. La Beauté, c'est un front haut, une juste proportion entre la lèvre et le nez, entre la tempe et l'oeil et entre les yeux, une quasi symétrie des parties gauche et droite du visage (mais pas tout à fait), un visage plutôt allongé mais pas trop, une peau claire et lisse. Pour le prouver, l'ordinateur a recalculé les proportions du visage de Brigitte Bardot jeune. Avant sa métamorphose, nous avons donc : un petit visage rond, des lèvres bien pulpeuses, un nez fin, de grands yeux, un regard mutin, et surtout, une légendaire sensualité. L'ordinateur corrige : diminution de la taille des lèvres, écartement des yeux, élargissement des narines (eh oui), front plus haut, machoires plus étroites... En somme, elle y perd en personnalité, en piquant et en sexuel.

    Le programme de "beautification software", encore à l'état de prototype, pourrait servir aux photographes de mode, aux graphistes, aux publicitaires, mais aussi aux chirurgiens plastique.


    On a alors soumis ce test à des anonymes. Stupeur et déception : leurs visages "de base" étaient si éloignés de l'Idéal de Beauté qu'une fois passés dans l'oeil de la machine, les cobayes ne se reconnaissaient plus. La structure entière de leurs visages était modifiée, jusqu'à la couleur de leurs lèvres ou le grain de leur peau ; surtout, le logiciel avait gommé tout ce qui faisaient d'eux des visages uniques : grains de beauté, rides, défauts quelconques... La majorité des sujets ont dit préférer leurs visages "d'avant".

    Comme quoi, la Beauté,  ça reste encore une affaire des philosophes. 

  • Vous reprendrez bien un peu de testostérone ?

    24 octobre 2008

    Preciado : le mythe, l'idole. Chercheuse à Princetown, prof à Paris VIII, rebelle parmi les rebelles, sa thèse de doctorat portait sur le design, la commercialisation et la consommation des... godemichés. Elle vient de faire paraître chez Grasset le récit de son protocole d'intoxication volontaire à base de testostérone synthétique ; c'est "un essai corporel. Une fiction, c'est certain. Dans tous les cas, s'il était nécessaire de pousser les choses à l'extrême, une fiction auto-politique ou une auto-théorie", écrit-elle sur son site : http://www.beatrizpreciado.com/ 
    Un avant-goût de sa Testo Junkie ? "La féminité se dévalue deux fois plus vite que la masculinité. Autrement dit, une femme (bio ou techno) de quarante-cinq ans sort du marché hétérosexuel alors qu'un homme peut atteindre soixante-cinq ans avant de devenir obsolète. Pour calculer l'âge réel d'une femme dans l'économie hétérocapitaliste, il faut lui ajouter quinze ans, afin de la rapprocher de son équivalent masculin, puis lui soustraire deux années pour chaque supplément de beauté ( taille des seins, minceur, longueur et épaisseur des cheveux, etc.) et en ajouter deux pour chaque handicap social (divorce, nombre d'enfants : chacun compte deux ans de plus, chômage, etc.)." Fort.
  • Lettres d'amour

    23 octobre 2008

    Je relis des lettres d'amour, dont certains brouillons se sont retrouvés dans la "corbeille" de ma boîte mail. L'une d'entre elles renfermait cet extrait d'un livre de Sollers, je crois que c'est dans Eloge de l'Infini : «L'érotisme a son algèbre, comme le reste. On se reconnaît à travers les classifications, les langues, le temps. Un dérèglement de l'espace cherche un autre dérèglement de l'espace. Et, rarement, il le trouve, il le trouve. C'est un grand moment. Comme si une fissure du système pouvait rencontrer sa doublure. Une chance sur quelques millions ? Ça peut arriver. Ça arrive.»