• Like A Prayer

    28 décembre 2013

    Le 25 décembre 2011, à la gare de Taiyuan, au nord de la Chine, un voyageur meurt dans l’anonymat le plus total. Cloué à son banc depuis un temps indéfini, il est seul. Stupeur d’un des usagers qui fait la funèbre découverte, croyant que l’homme s’était endormi. Un moine s’approche alors du défunt, prend sa main et prie. Devant la foule interdite, des photographes immortalisent la scène. Ici les médecins auraient été inutiles ; c’est la dignité d’une vie qu’il s’agissait de sauver.  

    Il y a ce sourire intérieur que l’on ne peut pas arracher aux croyants. Il y a ces moments de désarroi si intenses que seule la pensée de dieu, d’un dieu, d’une idée d’une force plus grande, plus organisée, plus enveloppante, pourrait parvenir à apporter un peu de consolation. C’est un sujet subversif, d’une intimité extrême ; on n’a pas le droit d’en parler. Il y a ce secret que quelques personnes connaissent, cette présence qui rassure, cette gestuelle apaisée. Il y a cette sensation d'entrer en clandestinité, dans une chaleur si irradiante qu’elle illumine le visage ; on vous voit, on vous donne. On parle de l’amour des fidèles pour un ou des dieux, cet amour que je ne connais pas, ou plus ; mais j’ai vu la plénitude dans les yeux de ceux qui croient, et je les envie.
  • Descente

    17 décembre 2013

    Vue hier soir en marchant dans un quartier chic, dans l’antre clair-obscur de la porte, les lampadaires n’éclairant que cette scène, une femme à la sortie d’un grand restaurant, soutenue par quatre serveurs, les yeux révulsés, bouche ouverte, jambes ouvertes, abandonnée dans la vie, la mort, et comme recréant, par un mystère effroyable et insoutenable, une forme archi-moderne de Descente de croix.
  • Cinéma

    16 décembre 2013

    Ce matin les choses avaient changé, j’ai descendu la rue de Belleville et la lumière était presque bleue comme elle peut l’être l’hiver dans le pays d’avant. J’ai écouté « The Last Song » de Trisomie 21 comme quand je suis heureuse, la new wave française c’est quelque chose. Parfois quand on accorde bien la musique dans ses oreilles avec ce qui se passe à l’extérieur, on a l’impression de vivre un vrai moment de cinéma. Comme si le rythme s’accordait parfaitement aux visages rencontrés, à la vitesse des paysages. Souvent – dans mon cas – elle l’assombrit, ou lui donne une profondeur qui n’existe pas puisque j’aime la musique triste. Ce matin j’ai pensé : un petit cycle s’est terminé. Je suis devenue Française, c’est arrivé au bout de longues années, un long travestissement. J’avais jeté la dernière boîte de Seroplex 5 mg et je n’aime plus autant qu’avant me réchauffer sur le radiateur plutôt que sur un être humain. Puis j’ai pensé aux images que je ne peux m’empêcher de me passer en boucle, les gens qui dansent sur « The Last Song » avec leurs coiffures et leurs habits colorés. Cette manière de vouloir se libérer tout en cherchant le regard et les bras, puis en fermant les yeux pour se recueillir, transe occidentale de la danse, et cette manière si touchante et maladroite de se servir de son corps, sans le maîtriser, en exhibant une sensualité inexistante, ou qui vient de naître, celle qui cherche si fort à en rencontrer une autre. J'ai pensé : j'ai survécu. 

    http://www.youtube.com/watch?v=A3ZVZVMIG7g
  • Boîte de nuit

    11 décembre 2013

    Le temps des bars est toujours indéfini, comme si la nuit se suspendait dans un immarcescible mouvement, que les heures s’enchaînaient dans un continuum indistinct.  

    Elle prend une bière mais se rappelle juste après l’avoir payée que c’est le même tarif qu’une coupe de champagne. Deux ou trois personnes descendent dans le bar, au compte-goutte. Elle surveille tout le temps l’entrée. Visiblement tout le monde s’en fiche de ce concert. C’est un jeune groupe, inégal, mais ça fait une soirée potentiellement sympa. Il y a ce néon tellement ridicule, « Le monde est à toi » allumé en permanence, elle a souvent dansé ici et les lettres se déformaient puis se redressaient, et c’était comme un indice pour me raccrocher à quelque chose de clair/carré/défini, savoir où elle en était de l’alcool.  

    Déjà pour réussir à entrer au Paris Paris il valait mieux connaître le videur ou venir les soirs où il n’y avait vraiment personne comme c’était le cas, là, et qu’il ne se passait rien. Elle finit sa bière vraiment trop vite. Est-ce que les gens danseront après ? Son portable ne capte pas au sous-sol et elle n’a toujours aucune idée de l’heure. Parfois c'est mieux de ne pas savoir.  

    Attendre sans notion du temps conduit toujours à une forme de méditation. Elle va souvent demander au bar à quelle heure le concert va commencer, on lui dit « bientôt », encore une fois la notion du temps compté des minutes se noie dans un abyme de nuits ; on ne s’intéresse pas beaucoup à ça, ici. 

    Alors elle remonte et demande au videur qui se tient à côté de l’immense sculpture de Mickey en érection si elle peut juste sortir passer un coup de fil ou si toute sortie est définitive. Il lui dit « OK », elle ne sait pas si ça veut dire : 1-OK tu peux sortir ou 2-OK tu sors et tu ne rentres plus jamais ? Peu importe, elle veut savoir ce que l’autre conne fabrique alors elle sort, elle l’appelle, elle ne répond pas, elle tape : « T’es où ? », elle répond « Je travaille encore, reste à l’abri là où il fait chaud ».  

    Elle re-rentre, elle regarde le videur qui lui dit « OK », ce gars est peut-être un computer et après elle fait le lien avec le disque de Radiohead. Cette fois elle se dit que ce serait mieux d’acheter quelque chose de plus fort, genre un whisky mais elle veut être sûre d’avoir encore un peu d’argent quand la fille la rejoindra pour lui payer un verre au moins, donc elle attend. Au bout de ce qu’elle estime une période d’environ trente minutes, le concert n’a toujours pas commencé, seulement une dizaine de personnes sont entrées. Elle ressort pour la rappeler, elle a juste laissé un message sur son répondeur à cause du réseau qui est coupé dans la boîte de nuit : « Ma biche je suis désolée mais je te plante, j’ai froid j’ai faim je suis fatiguée, donc voilà, gros bisous ma belle. »
  • Le corps médical

    10 décembre 2013

    Il y a ce mystère inexplicable. De la fatigue. De l’immense et incurable fatigue des premières semaines. Une fatigue du fond de l’Histoire qui cloue au sol, rend le corps lourd comme s’il marchait dans la glaise. 

    L'intuition de la mort la frôle. C’est ce qu’elle dit à la psychologue du service d’orthogénie (c’est le mot qu’on a inventé pour ne pas dire avortement) qui prend sa main dans la sienne pendant l’intervention ; son geste est doux et maternel et bon et elle voudrait qu’elle reste là pour toujours, avec son visage apaisant qui la regarde.   

    Après l’opération on la conduit dans une chambre où trois autres filles attendent. Elle prend une photo de la fenêtre et du mur en briques qui lui fait face avec son Nokia, l’image est tellement pixellisée qu’elle est illisible.   

    Elle guette la lumière du jour bouger sur le mur. Elle ne sait pas trop qui appeler. A qui raconter ce qui vient de se produire ?   

    Entre le bloc et la chambre, les filles pleurent. Il y a même un garçon qui est venu accompagner sa copine. Il fait semblant d’être affligé ; le spectacle de leur couple est tout à fait désolant.   

    Aucune des filles ne touche à son plateau-repas. Elle se demande si elle peut manger les leurs ? Elle a déjà terminé le sien avec appétit. Sur le plateau il y avait : un bol de thé au lait, des biscottes, du beurre, de la confiture, un yaourt, un sachet de sucre et une clémentine. Elle aimerait que la dame revienne lui prendre la main mais elle est occupée avec une autre fille.   

    Les années passent.
    Elle voit souvent cette ostéo qui fait craquer ses vertèbres. Elle est âgée et douce et mince. Elle parle très doucement. Elle a des mains chaudes et sèches. Ses gestes sont précis et apaisants. Elle l’enserre, sa tête tombe sur son épaule. C’est un câlin maternel et accidentel ; les larmes affluent.

    Il y a aussi cette main, encore, de l’infirmière gentille lors de l’opération pour les yeux, elle dit : « respirez doucement ».  

    Le petit chocolat chaud qu’elle lui prépare après l’intervention.  

    La tendresse du corps médical, constant, et loin à la fois, qui n'engage pas. A sa place.
  • Belleville

    27 novembre 2013

    Je suis cette fille dans ce train qui traverse la France. A côté de la fille il y a la petite fille. Je suis cette petite fille à côté de la femme du train qui est ma mère. Aujourd’hui elle est seule. En face il y a cet homme qui nous regarde. Je suis cet homme. A côté de moi il y a ma femme, nous sommes mariés depuis longtemps. Elle a fait des sandwichs avant de partir que nous avons déjà mangés. Il reste encore trois longues heures de voyage. Comment vont les enfants ? Et les enfants de nos enfants ? Je suis l’enfant du couple du train, cette serveuse dans ce bar à Paris. Je vis seule moi aussi. Le voisin de la fille qui vit seule et qui est serveuse à Paris dont les parents sont dans le train est assis dans le bar où travaille la serveuse. Dehors il y a moi. Une des putes du boulevard de la Villette. En face il y a le café où travaille la serveuse qui est gentille. Je suis le client de la pute avec le Figaro sous le bras et le joli costume. Je demande : « Combien ? » avec le sourire, le sourire bienveillant, celui du papa. Je suis cette vieille femme qui passe à côté en poussant le caddie rempli de ma vie. Je n’ai pas dormi. Je passe devant le café où il y a la serveuse et la pute. Je suis le client de la serveuse qui ne vit pas très loin de la fille du train et son bébé – ils ne se connaissent pas. J’aime la serveuse qui le sait. Je suis cet homme amoureux drogué à l’héro. La serveuse regarde le bébé rom dans le landau à côté des femmes qui vendent des vêtements trouvés dans les poubelles. Je suis l’homme qui regarde une paire de chaussures. Je suis la femme Rom qui vend les chaussures trouvées dans les poubelles. Je suis la fille du train qui traverse le boulevard de la Villette pour aller travailler. J’ai oublié d’appeler mes parents, elle se dit ça. Ils viennent d’arriver en train, ce matin je crois. Je croise une jeune fille et son bébé. Un frisson me traverse – comme si j’étais elle, et qu’elle était moi.
  • Arlt

    30 septembre 2013

    Ce soir alors dites au sommet du château d’eau te montrerai si tu viens combien j’en veux Ce soir alors dites au sommet du château d’eau te montrerai si tu viens combien j’en veux Aaaah Ton paysaaaageeeeeuuh Aaaah Ton paysaaaaaaaaaaaaageeeeuh   Ce soir alors dites oh au sommet du château d’eau te montrerai si tu viens combien j’en veux Ce soir alors Ditto au sommet du château d’eau te montrerai si tu viens combien j’en veux Aaaah Ton paysaaaageeeeeuuh Aaaah Ton paysaaaaaaaaaaaaageeeeuh   Tu me rouleras dans la boue Tu me mangeras sur la tête pour Apprendre la vie diras-tu Dans son épouvantable beauté   Il arrivera peut-être Que je m’ennuie   Il arrivera peut-être Que je me lasse Que je me laaaasse Que je me lasse Que Je M’ennuie Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah   L’amour est Un os L’amour est Un os L’amour est Un os Ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah   Ce soir alors dites oh au sommet du château d’eau te montrerai si tu viens combien j’en veux

    Arlt – Château d’eau
  • Mediterraneo

    19 septembre 2013

    Mediterraneo est une série de photographies réalisées par Fred Lahache. 

    On entre en Méditerranée ; les yeux se plissent. Le soleil blanc, celui
    qui efface et assainit, nous entraîne dans sa douceur sèche. Quoi de plus difficile que de témoigner du temps long, de ces interminables minutes de grâce et d’attente quand il n’y a plus rien à dire, plus rien à lire, plus rien à penser, et où les yeux peuvent enfin, une fois sortis de leur éblouissement, cueillir le plus petit détail – papillon, fleur, fruit, pieds aux ongles vernis -, dans un rare respect du silence…?

    Fred Lahache est méditerranéen et ne s’en cache pas. Il parcourt sans plan de navigation une mer, comme Ulysse, à la recherche d’une origine presque commune ; à l’échelle de son objectif, la Méditerranée est un lac. Son père est né en Algérie, ses grands-parents aussi, leurs ancêtres venaient de Sicile, Malte et Catalogne. Comment partir à la recherche de ses origines autrement qu’en les capturant – tentative peut-être désespérée de fixer le plus abstrait, le plus fragile ?

    Si la nature est partout (poissons, arbres, boue, eau, fleurs, femme enceinte, chat, chien, enfant), la culture du citadin ne tarde pas à transparaître. Ici l’identité cherche à s’ancrer dans une matérialité qui renvoie sans cesse au spirituel ; ainsi l’Hommage à Damien avec ces bonbons au bord d’une piscine, renvoie aux médicaments accumulés par Hirst ; la caméra dans l’arbre d’une photo Sans Titre fait penser aux pochoirs de Banksy ; les Ruines sont une citation directe à la Méditerranée de Koudelka ; Wawa,15 août et Cécile ne peuvent qu’être des clins d’œil à Ryan McGinley, tout comme Tutti Frutti à Nan Goldin. Car la famille généalogique n’est pas tout ; celle de la culture que l’on se choisit, ou celle qui nous choisit, constitue aussi la mythologie d’une identité. Enfin, difficile de ne pas y penser – va-t-on le nommer ? - mais les bleus californiens des piscines appartiennent à Hockney, et la béatitude des photographies de Fred Lahache rappelle inconsciemment ses polaroïds récents.

    Mais ce qu’il y a de plus beau dans Mediterraneo est le souci apporté aux titres, inscrivant le photographe dans une démarche de photographie plasticienne. Les cèdres Twins du Rayol Canadel offrent comme une révérence aux Twin Towers tandis que Fâchée, ce petit derrière rebondi qui boude, laisse place aux rêveries : que s’est-il passé avant ? Et que se passera-t-il, surtout, après ? Ici c’est la littérature qui se glisse dans l’image.

    Le caractère noble de la plaisance, la sensualité de la paresse, le repos interrompu par la beauté stupéfiante d’une fleur ou d’un cul – c’est de cette phusis dont le photographe est l’observateur attentif. Si ses photographies témoignent d’une force vitale et d’un amour ancestral pour ce que cette mer suscite de plus beau, la série permet aussi, peut-être, une réconciliation heureuse avec ce que les origines renferment parfois d’inéluctablement douloureux.


    Photo : Fred Lahache, Le Bobo, Corse 2012

    http://fredlahache.com/index.php/project/mediterraneo/