• Pourquoi je suis féministe

    08 mars 2012

    Dernièrement je voyais sur facebook quelqu’un, une jeune femme, écrire très sérieusement qu’elle ne « supportait plus les féministes », et à lire les commentaires qui ont suivi, elle n’était pas la seule à le penser. Je suis certaine que cette même jeune femme est pourtant ravie de pouvoir bénéficier – et encore ce n’est pas sûr – du même salaire que ses collègues masculins, de voter quand ce sera le grand jour, de posséder un carnet de chèques, d'avoir droit à un avortement libre et gratuit si elle le désire, de jouir d’une protection médicale et sociale en cas de violence conjugale et j’en passe. Les féministes ne font pas dans la dentelle, bien sûr, parce qu’on ne gagne pas une guerre avec des sourires. Mais tout se passe comme si être féministe était la chose la plus ringarde du monde. Hey, meuf : moi je suis bien contente d’arriver à gagner ma vie de manière totalement autonome et d’avoir avorté quand il a fallu le faire. Je serais encore plus heureuse si les victimes de viol étaient prises en charge plus convenablement qu’elles ne le sont aujourd’hui, si je n’avais pas à me battre avec des vieux démons de timidité et de coquetterie lorsqu’il s’agit de dealer avec le pouvoir et sa violence, si j’avais appris à négocier plus naturellement les questions d’argent et si je pouvais me départir des questions parfois obsédantes liées à l’apparence, à la séduction et au désir. Oui il reste du boulot. J’aimerais ne plus avoir peur de la technique qu’elle quelle soit, j’aimerais arriver à imposer un partage des tâches ménagères sans drama et même ne pas sacrifier ma vie professionnelle parce que j’ai un môme. Oui ça me révolte que les postes de pouvoir soient encore majoritairement occupés par des hommes, que les personnalités influentes, politiques, médiatiques soient le plus souvent masculines, que des blagues de sexisme ordinaire courent encore sur toutes les radios et les bars du coin comme si ce n’était pas aussi révoltant que l’homophobie ou l’antisémitisme. Et encore, ma situation est mille fois plus enviable que celle de certains pays où la révolution reste à faire. Il existe encore des pays où la lapidation est légion, où les femmes doivent vivre cachées sous un voile, où les études leur sont refusées, où elles ne peuvent pas travailler ni avoir accès à des soins sans l'accord de leur mari, où elles sont assimilées à des servantes. C’est la journée des femmes et non je ne trouve pas ça anodin ou anti-féministe de le souligner. Voilà pourquoi je suis féministe. 


    Photo : En septembre 2010, la député européenne italienne Licia Ronzulli a fait sensation au Parlement européen en participant à la séance plénière en portant contre elle son bébé d'un mois. Elle a reçu les applaudissements de ses collègues, avant de revendiquer des meilleurs droits pour les femmes.
  • Bad Girls : le corps libre de M.I.A.

    29 février 2012

    Bad Girls est un clip de M.I.A. réalisé par Romain Gavras. Il met en scène de jeunes femmes voilées qui exécutent des cascades de fou dans le désert au volant de leurs BMW sous les yeux d’hommes en habits traditionnels, tout excités d’assister à cette démonstration de girl power arabisante. Les jeux de voitures ça existe dans toutes les campagnes du monde, quand on s’ennuie le samedi soir et qu’on veut défier la mort parce qu’il ne reste que ça pour épater les filles ; sauf qu’ici c’est tellement joyeux et sulfureux, bien que l'on s’ennuie aussi en semaine à Ouarzazate. La vulgarité et la fête, le n’importe quoi, l’explosion : c’est le soulèvement d’un voile qui reste pourtant bien noué, un déhanché devant des feux, un petit roux (coucou) à la fin du clip, un vol de papillon en sweat fluo et des keffiehs dans le vent. 

    C’est la signature Gavras : spectaculaire et choquante, inutile et clinquante, violente et gratuite. Mais ici, ce n’est pas le désespoir ou la guerre ou l’exclusion ou le génocide qui intéressent : c’est exactement l’inverse, le bonheur d’une liberté imaginaire qui serait conquise, à la fois politique et féministe. Et puis pourquoi pas. On y a quand même un peu cru, au printemps arabe.  

    Née à Londres il y a 36 ans, Mathangi « Maya » Arulpragasam a été rapidement confrontée à ce que le monde politique offre de plus tragique. A six mois, elle déménage au Sri Lanka où son père milite pour l'Îlam tamoul, sauf que la guerre civile éclate. Retour à la case départ, Londres, cette fois en tant que réfugiée. Et c’est sans doute à partir de cet état-là, en étrange pays dans son pays lui-même, que M.I.A. développera cette sensibilité pour toutes les causes politiques de tous les opprimés sur fond de grosse colère hip hop/grime/ragga. M.I.A. est une vraie londonnienne, et ce n’est pas un cliché de dire que la ville est permissive, qu’elle aime l’exubérance et la musique à tue-tête. C’est une ville qui a la capacité rare d’absorber la révolte (d’ailleurs, M.I.A. prendra fait et cause des émeutes de 2011). Ce que je veux dire c’est que M.I.A. n’aurait pas été M.I.A. si elle avait grandi à Paris.   

    Mais je crois qu’il y a autre chose que les scandales (dernier en date : un doigt d’honneur lors d’un concert au Superbowl) qui attirent l’attention sur M.I.A. En 2009, elle décide de chanter sur la scène des Grammy Awards alors qu’il s’agissait de son « jour présumé d’accouchement », tout ventre dehors, moulée dans une micro-robe noire transparente et au diable la perte des eaux. Peut-être que le vrai génie de M.I.A., sa plus grande beauté, c’est sa force qui vient du corps libre. Quand on la regarde danser et notamment dans Bad Girls, rigoler dans la vitesse et le danger, mêler féminité girly bitch (la manucure rose sur le capot) et la franche déconnade jackassienne (les bigoudis dorés et les kalachnikovs), on se dit qu’elle a réussi à s’affranchir de l'éternel et débile dilemme féminité/cerveau. M.I.A. c’est le plaisir du corps et le corps du plaisir, une manière intelligente et sexy de dire fuck le sourire aux lèvres, savamment glossées.
  • Gangster Feminism

    20 février 2012

    "Et les femmes, comme toutes les femmes, finissent par décevoir."
    - Dr. Jennifer Melfi, The Sopranos, saison 6, épisode 8.
  • Une curieuse solitude

    16 février 2012

    Je rentre tard dans la nuit polaire. Vie d’avant vie qui n’a en rien changé, je cherche le code et la clé. Combien de fois combien de fois cette scène répétée, un taxi une valise et le regard du chauffeur. Je danse avec toi pour la Saint Valentin, je croise parfois notre reflet dans le grand miroir. C'est quand même fascinant de penser que les êtres humains font ça les uns pour les autres depuis la nuit des temps, et toutes ces berceuses qui traversent doucement les siècles et les chambres, cadet Rousselle et le bon roi Dagobert. C’est la première fois que je sais que je ne pourrai jamais me séparer de quelqu’un. Je retrouve les disques aimés oubliés en mangeant du taboulé oriental Monoprix dans sa barquette. Je faisais pareil à la Butte-aux-Cailles, à Saint-Germain-des-Prés, à Montmartre, à Jules-Joffrin, à Belleville, à Vincennes, à Bonne Nouvelle et aux Buttes Chaumont. « C’est une ville très compliquée » me dit le Dr M. Je me demande si elle est de gauche ou de droite.
  • Été

    05 février 2012

    J'ai mis beaucoup de temps avant de m'intéresser au cinéma.
  • Trois jours à Robert-Debré

    12 janvier 2012

    Cela fait maintenant trois jours que tu es hospitalisée à l’hôpital Robert-Debré. C’est dans cet hôpital que l’on soigne les enfants malades des poumons, du sang, de la tête, des os, et toutes les maladies graves et rares et les autres aussi, les plus banales, à surveiller, un peu comme toi en ce moment. L’hôpital s’organise en rues hospitalières bordées de chambres, d’offices, de postes de soins, de blocs opératoires. J’ai même vu l’écriteau « chambre mortuaire » au sous-sol juste sous « drépanocytose », ambiance. Il n’y a pas de jour il n’y a pas de nuit, ici la vie se découpe en un long continuum où les équipes finissent par tourner, seul indice du temps qui passe. Dehors l’église a été construite à même le projet architectural conçu par Pierre Riboulet en 1988 comme si les parents bien qu’athées sans doute finiraient par abdiquer pour aller y chercher des réponses aux questions insolvables. C’est aussi ici qu’ont été tournées les scènes de La Guerre est déclarée, véritable poème sur le couple dans l’épreuve de la maladie. Je pense également à Philippe Forest qui n’a cessé d’écrire sur le drame de sa vie, la mort de sa fille qui lui a fait écrire de si bouleversantes et magnifiques phrases.

    Ici et là nous croisons des parents hagards, des familles. La cafétéria fermant à 20h, je me nourris dans les machines distributrices. J’ai appris des mots nouveaux : désaturer, rescoper. Des infirmières traversent vite la nuit dans les couloirs, petits points blancs virevoltant en silence comme des lucioles, des méduses.  

    Cela fait maintenant 29 jours que nous vivons ensemble. Souvent tu émets des petits bruits d’animal blessé comme un lièvre pris dans un collet. Je me demande quel est l’état de ta conscience, toi qui se souvient encore de ta vie d’ « avant ». Je pensais à cela en rentrant chez moi après avoir passé près de 24 heures à tes côtés dans la chambre bleue n°27. En sortant de la douche j'ai cru t’entendre gazouiller mais il n’y avait personne, comme si un petit fantôme avait pris ta place.

    Photo Ryan McGinley, Untitled (Bungee), 2005
  • Harry's Bar

    29 décembre 2011

    À N.

    soleil cigarette feu follet whisky premier costumes du matin yeux noirs ta rue sommeil sans sommeil. la nuit du chasseur la nuit nous appartient. cinéma train vitesse paris rue oberkampf travail labeur ordinateur. cafés vin rouge pizzas terrasses chauffées pluie d’hiver confidences années folles et vingt ans. lumière grise hiver radiateur. tu bois matin le lait noir de l’aube récite-moi un poème ? un coup de ton doigt sur le tambour tu me réponds todesfuge. salle pleyel poésie allemande poissons de mer nous sommes fauchés. disques par dizaines dans le salon dictionnaire du rock et ça tu connais ah oui fais voir 1977 tu dis. fenêtres sur parc lampadaires et joggeurs gens croisés ici ou là parfois comment on va faire je demande je demande trop. quartier de l’alfama poulpes et fado conversations capots de voitures bières et saucisses. maison sans toit ni sol couvertures humides paillasses et palaces, et toujours ce train qui semble nous attendre.
  • C'est toi la maison

    11 octobre 2011

    "Par intimité extrême, j'entends un état de quelques personnes où l'on pourrait vraiment tout dire, et où l'on obtiendrait le confortable d'une conversation entre pensées actives, sans monologues de mémoire, échos, etc."
    Valéry à Gide, 1899.


    Jean Siméon Chardin (1699-1779), "Le Bénédicité", 1740, huile sur toile, 49,5 x 38,4 cm, 1740.