• Saying Goodbye To Mummy

    05 octobre 2011

    Je suis à Londres dans une galerie d’art. Il y a cette petite broderie de Tracey Emin, « Saying Goodbye To Mommy », c’est Tracey jambes ouvertes sur une table d’opération, des fleurs sortent de son sexe. Dans une autre iconographie on aurait pu penser que les fleurs sont des pièces d’or venant féconder Danaé, sauf que là c’est exactement le contraire qui se passe. Plus loin dans la galerie, vers la fin, Emin a construit des petits couffins pour ses trois fœtus. Il y a aussi des petits pyjamas et des cotons imbibés du sang de ses avortements. Je trouve ça incroyable. Sur une des courtepointes : "Nothing stays in my body". Il n'est question que de ça. « Où ai-je lu que Virginia Woolf faisait "aussi" des tartes, pas incompatible tu vois. » Annie Ernaux. J’écoute des choses de Liz Phair. Pas incompatible tu vois.

    En anglais je confonds toujours « mommy » et « mummy ».
  • Emeutes à Londres : quelques questions à Valeria CK

    11 août 2011

    "Hackney central. Last picture before my camera got stolen and me beaten up. Hours later and certainly not by this young man who seemed to be pointing fingers, interestingly enough, to the crowd of photographers and passers-by." (Photo de Valeria CK)


    Valeria est une amie journaliste qui vit à Londres. Elle raconte ce qu'elle a vu dans le quartier de Hackney lors des émeutes des derniers jours et son agression du lundi 8 août.

    Val, comment expliques-tu les événements qui secouent le Royaume-Uni actuellement ?
    C’est une explosion de colère qui semble avoir plusieurs facteurs simultanés. Tu sais que ce qui a mis le feu aux poudres c’est la mort de Mark Duggan et la façon dont elle a été gérée (ou plutôt non gérée) par la police. Les jeunes noirs disent qu’il y a un racisme institutionnel de la police. Dans les rues l’autre jour les gens de la communauté qui assistaient aux pillages disaient que les jeunes n’ont rien à faire, qu’ils n’ont pas de futur, que les youth clubs ont été fermés. Un gamin interviewé à Manchester disait que les frais d’inscription à l’université ont été multipliés par trois. Le contexte c'est les "cuts" du gouvernement Tory. Quoi d’autre ? La frustration, l’ennui, le désir de s’amuser et de se payer des biens gratuits. 

    Est-ce que ce sont des actes revendiqués ?

    Non. Et ils n’ont pas de porte parole.

    Les trouves-tu justifiés ?
    Je trouve que la colère est justifiée. Elle n’est pas politisée, et je le regrette, elle n’en est pas moins politique (bien qu’inarticulée). J’espère qu’elle entraînera une prise de conscience et un rejet du gouvernement Tory.

    Tu as été agressée lors d'une des émeutes, raconte ?
    J’ai été agressée à la fin de la journée de lundi vers 20h alors que je marchais le long d’une rue de Hackney en dehors des points de tension. Un mec m’a arraché mon appareil photo. J’ai essayé de résister en lui disant de me le rendre. Il a brisé la courroie. Mon appareil photo est tombé par terre et il m’a envoyé des coups de poing sur le visage et sur le corps. Apparemment il y a eu plusieurs incidents impliquant des photographes qui se sont fait voler leur appareil photo. La suspicion pesant sur les photographes – et en grande partie justifiée – c’est que leurs photos allaient servir à identifier des émeutiers. Je n’ai pris aucune photo d’émeutiers à visage découvert mais ça, mon agresseur ne pouvait pas le savoir. Cela dit, je crois qu’il voulait mon appareil photo et qu’il a profité de la relative impunité de cette journée pour se servir.

    Mis à part cette agression, qu'as-tu remarqué au cours de cette journée d'émeutes et qu'est-ce qui t'as le plus étonné ?
    Il faut commencer le récit avant l'agression. J’ai d’abord été arrêtée par un barrage de police quand je rentrais chez moi. Il n’y avait pas beaucoup de monde. La ligne de police avançait et reculait, tentant de contenir les gens. Un policier avait été blessé par un jet de pierre et il était à terre entouré par d’autres policiers. J’ai pris quelques photos et je suis rentrée chez moi en remarquant la présence d’un hélicoptère dans le ciel. Quand je suis rentrée, mon coloc m’a dit que c’était le bordel vers Mare Street (toujours à Hackney) et on est ressortis. On a contourné les barrages de police en marchant dans des rues parallèles, parlé avec pas mal de gens de la communauté qui étaient sortis pour observer ce qui se passait, couru avec les émeutiers quand la police chargeait. J’ai perdu mon coloc de vue, pris en photo une voiture rouge décapotable qui cramait et assisté au pillage d’une station service (je n’ai pas pris de photos). L’atmosphère était bon enfant. A ce moment là je n’ai pas vu de violence. Dans la station service le personnel assistait au pillage sans s’interposer. Des gamins ressortaient avec des bouteilles d’alcool, des sodas, des paquets de chips, des bières et du Toblerone. Puis quand la foule s’est peu à peu dispersée je suis remontée vers le centre de Hackney. La vitre d’une boutique de sandwiches avait été brisée. La police s’est mis à la garder ainsi que le  distributeur automatique voisin. Je suis remontée et j’ai marché jusqu’à un estate tout près de chez moi où une voiture et des poubelles brûlaient. La police avançait et reculait sur la rue et plein de gamins ont pris d’assaut un petit commerce. C’était comme une fête dans la rue. Des cigarettes par terre et des gamins qui passaient avec des trophées dérisoires. Dans l’assistance il y avait pas mal de gamins noirs, mais aussi des blancs et un troisième groupe qui grandissait ou diminuait selon la violence des affrontements (et des jets de pierre) composé de spectateurs essentiellement blancs, essentiellement middle class, qui prenaient des photos sur leurs portables ou avec des appareils photos. On m’a proposé des bouteilles et des cigarettes mais j’ai dit non. Je prenais des photos mais relativement discrètement et toujours de personnes au visage masqué. C’est plus tard, quand je me suis éloignée de cette rue que je me suis fait arracher mon appareil photo.

    En tant que Française, estimes-tu que le Royaume-Uni soit plus, moins ou aussi raciste que la France en termes de gestion policière mais aussi de contrôle des flux migratoires ? Je pose la question en lien, évidemment, avec l'élement déclencheur des émeutes, soit la mort de Mark Duggan.
    Je n’en sais rien. L’ensemble de la société me semble moins raciste mais plus à droite. Ici les membres de la middle class blanche semblent prompts à juger que si tu es pauvre c’est de ta faute et qu’il n’a rien à faire contre la pauvreté. Les émeutes sont désorganisées, violentes, et se situent dans un entre-deux compliqué : les pilleurs n’ont pas pillé parce qu’ils avaient faim et ils ne se sont pas attaqués à des symboles, ce qui aurait rendu leurs attaques plus politiques. Ils ont, évidemment, détruit au passage une partie de leur communauté. Beaucoup d’Anglais que je connais ont argué de cette violence pour les insulter ou leur dénier toute forme d’humanité. « Scum* on the street » (*racaille) écrivait sur Facebook une fille anglaise que je connais. Et une jeune femme anglaise interviewée à la télévision a traité les émeutiers de « Feral rats » (* rats sauvages). Ce n’est pas en présentant ces jeunes comme de purs criminels qu’on avancera. 

    Ces émeutes reposent-elles principalement sur un contexte social et économique crispés ?

    Non, je ne pense pas qu’elles soient liées à « un contexte économique crispé ». Je pense qu’elles sont liées à une politique désastreuse rendue encore plus désastreuse par un contexte économique défavorable. Dans une société plus pauvre mais plus égalitaire on n’assisterait pas à ces incidents. En Angleterre, les 10% de personnes les plus riches du pays sont 100 fois plus riches que 10% les plus pauvres. 

  • Miranda July, Bikini Kill, Claude Cahun et les autres

    08 août 2011

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    Dans un de ses premiers films-performances, « Joanie 4 Jackie », Miranda July, à peine vingt ans, lance un appel aux jeunes réalisatrices amateur américaines à participer à une chaîne vidéo, l’équivalent cinématographique d’un cadavre exquis plus structuré. A la base, July voulait sortir de l’isolement les adolescentes qui avaient 1) du talent, 2) du temps pour s’ennuyer et donc, créer. En quelques semaines, à l’aide de tracts et de réseaux plus ou moins féministes et la publicité de filles cool comme Bikini Kill, la chaîne « prend » et July reçoit des dizaines de cassettes. Le projet durera dix ans jusqu’à ce qu’elle confie la gestion de J4J à une ex-étudiante du Bard College. Comme souvent, July avait à cœur la participation du "collectif" à son oeuvre d’une manière beaucoup plus active qu’au seul titre, gourmand et vampirisant, des autres comme seules "sources d’inspiration". Lorsqu’elle revient sur ce projet quinze ans plus tard, elle émet cette hypothèse sur laquelle planchaient déjà les cyberféministes de l’époque : si les filles ont plutôt tendance à écrire des journaux intimes qu’à faire des films, ce qui expliquerait en partie le fait qu’il y ait si peu de femmes réalisatrices, c’est par peur de la technique. Nous sommes alors en 1996 ; mais mine de rien, quinze ans plus tard, il y a statistiquement encore beaucoup moins de filles qui réalisent et qui font des sites web que de mecs, et beaucoup de femmes écrivain.  

    A peu près au même moment, Donna Haraway publie «A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century », un article qui penche pour une approche optimiste et courageuse des nouvelles technologies, longtemps considérées comme intrinsèquement « masculines ». Encore une fois, le do it yourself fera son joyeux effet : les cyberféministes allaient apprendre le langage du code et la barbarie du vocabulaire informatique pour monter leurs sites, maquetter et diffuser dans les réseaux sans avoir besoin de l’aide du technicien ou de l’ingénieur du coin qui aurait eu son mot à dire (on peut plus légitimement dire « ta gueule » quand on partage le savoir et donc, le pouvoir).  

    Cette anecdote très fin de siècle (dernier) m’a fait penser à la vie de Claude Cahun, dont la rétrospective en cours au Jeu de Paume permet de prendre la mesure de l’immense travail de cette artiste surréaliste oubliée des musées pendant plus de 60 ans. Il n’y a pas eu beaucoup de femmes surréalistes mais il y en a eu plus qu’on ne le soupçonne ; le problème est que la plupart d’entre elles ont œuvré davantage dans le domaine littéraire que dans celui, sans doute trop technique, de la photo ou du film. André Breton et ses petits camarades aimaient les femmes, mais plutôt comme muses passives et idiotes, sûrement pas comme leurs pairs (bien sûr, il y eut des exceptions, Frida Kahlo étant la plus célèbre mais encore une fois, travaillant loin de Paris, et depuis son lit – une menace bien relative). Cahun, elle aussi longtemps retirée de la scène parisienne à l’exception d’un bref épisode rue Notre-Dame-des-Champs, a passé sa vie à bricoler ses photos en ne cherchant ni le succès ni la reconnaissance artistique, s’excluant du monde sans doute trop masculin du « visible », menant une existence pourtant parfaitement surréaliste (déguisements et travestissements, dans les rues et dans les champs, les cimetières). Mais son approche assurée de la technique photographique en fait une exception notable dans l’histoire de l’art dit « féminin » (et j'aurais pu supprimer ces deux derniers mots).  

    Pour revenir à Miranda July, j’ai été étonnée de découvrir que se cachait sous les grands yeux et la frêle silhouette de la californienne une fausse fragilité que j’associerais volontiers à de la coquetterie (comment rester séduisante tout en faisant de l’art ?) qu’à de véritables fractures. On pourrait lui reprocher son côté "fille" (on reproche souvent à l'art fait par une femme son côté "fille", mais on ne reprochera jamais à un homme artiste de parler tout le temps de la guerre, par exemple). Heureusement, tout n’est pas si « hyper mignon » chez elle, et cette certitude si précoce de vouloir et d’avoir à faire de l’art en incluant celui des autres, en n’étant pas hostile à celui des autres (et encore moins à celui des autres femmes, ce qui est parfaitement honorable pour une hétéro) prouve bien sa force et sa confiance naturelles. Je me rappelle de cette interview de Hans Ulrich Obrist dans Purple, où July avouait avoir toujours ressenti l'urgence de réaliser des choses importantes le plus tôt possible, comme une course poursuite avant la mort (c'est moi qui interprète).

    Quand « Me, You and Everybody We Know » est sorti, la bande annonce avait les couleurs et la bonne odeur d’une boutique de fringues vintages et je m’étais précipitée hors de la fac pour le voir entre deux cours. J’avais été frappée par l’honnêteté du portrait qu’elle y dressait : une artiste amoureuse d’un vendeur de chaussures qui devait bosser comme aide-soignante pour continuer à «faire de l’art». Je me souviens avoir été particulièrement sensible à cette dimension économique, rarement abordée de front chez les artistes. Quand j’étais stagiaire chez Flammarion, July sortait « Un bref instant de romantisme » chez ce même éditeur et elle était venue en France pour y faire une lecture. Elle avait cette insupportable voix grave et monotone d’Américaine et en même temps ce courage du dénuement quand il s’agissait de parler des sujets qui intéressent les filles (et les garçons aussi parfois) : l’amour, la vie quotidienne et l’art – pas forcément dans cet ordre.

    C’est étrange de penser qu’elle est mariée, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs.  

    Et puis il y a eu ce livre touchant, « Learning to Love You More », où July explique qu’en tant qu’artiste, mais aussi en tant qu’être humain, on a plus de facilité à créer sous la contrainte, quand on doit faire quelque chose qui nous est imposé. Du coup elle a proposé à qui le voulait, via un site dédié, de participer à un projet en imposant un ensemble d’actions à faire : prenez une photo sous votre lit, reproduisez telle photo à l’identique, photographiez une de vos cicatrices et commentez, etc. Forcément le résultat est TOUCHANT ET PLEIN D’HUMANITÉ, les contributions viennent de partout dans le monde et on y découvre que beaucoup de gens ont des chats sous leurs lits.  

    Son nouveau film, « The Future », sort je sais pas quand. 


    Portrait de l’artiste par Piero Martinello http://www.pieromartinello.com/projects/artists/
    Claude Cahun au Jeu de Paume : http://www.jeudepaume.org
    Site de Miranda July : http://mirandajuly.com/
  • J'ai eu longtemps ce chat devant les yeux

    05 août 2011

    En 2008 je vais à Munich pour l'expo "Female Trouble".

    J'achète l'affiche de l'expo qui est immense et qui reprend ce chat masqué pris au polaroïd. L'affiche reste pendant des mois dans mon bureau. Quand je quitte l'agence, l'affiche reste.
  • Magie

    05 août 2011

    "ONE WAY TO DISAPPEAR IN AMERICA IS TO RENOUNCE THE WORLD OF WORK . . . THAT'S OFTEN BEEN ASSOCIATED WITH ARTISTS. BUT ANOTHER POPULAR WAY TO DISAPPEAR IN AMERICA IS TO THROW YOURSELF INTO PRODUCTION."

    — SETH PRICE
  • Méfie-toi, Françoise

    28 juillet 2011

    Wall Street English, petit lapin rose doigts coincés dans le métro, spot nul pour L’Opéra de Paris, Belleville Goncourt République, République Bonne Nouvelle Strasbourg Saint Denis, l’étrange odeur de mort entre Miromesnil et Saint-Augustin et l’interminable trajet depuis Alma-Marceau jusqu’à Marcel Sembat alors que ça a l’air si court sur la carte. Je ferme les yeux pour ne pas voir les gens. Je pense à des chansons je pense à des souvenirs. Deux fois on m’offre de m’asseoir. Toujours des femmes d’un certain âge.

    Parfois quand on quitte la lecture d’un livre – j'ai terminé La Place d’Annie Ernaux à Havre-Caumartin, court récit où elle raconte son enfance chez ses parents commerçants jusqu’à son entrée à Normale Sup, et l’indicible honte liée à ce changement de statut social – j’ai l’impression de quitter quelqu’un après un dîner particulièrement agréable, quand on n’ose pas proposer un verre, après. Mais je quitte peu de gens.  

    Porte de St-Cloud. Exelmans. Plus de 20 stations et toujours le même relou en face. Un petit garçon cherche mon regard sur le siège d'à côté. J’ai tellement d’admiration pour les histoires longues, les gens calmes, la sérénité des grands âges, les silences chargés de profondeur. Je suis toujours admirative quand on me raconte qu’on ne se rend même plus compte que ça fait vingt ans qu’on s’aime. Qu’on n’a jamais changé d’appartement, de quartier, de ville, depuis son enfance, parce qu’au fond on est bien là où on naît/est. Je suis fascinée par les gens peu pressés, qui ne brûlent pas les étapes, qui savent gérer l’angoisse et l’attente, le fait de ne pas savoir. Ceux qui choisissent des voies rassurantes, des gens constants. Ceux qui exercent avec patience le même travail, quand celui-ci se mélange subtilement à la vie.
  • Oh ! Abby

    21 juillet 2011

    La classe absolue d'Abby Wambach allant serrer la main des Japonaises après l'étonnante défaite des Américaines. Match extraordinaire, force paranormale de Wambach, son intelligence de jeu. D'habitude le foot m'ennuie, là il était exaltant. On devrait peut-être lâcher la grappe à Tristane Banon pour commencer à parler de l'émergence du sport féminin en termes d'audimat / place dans la presse / salaire des joueuses / capital symbolique, sujet beaucoup plus intéressant pour le féminisme que les guéguerres maman-fifille dont l'étalage médiatique doit, au fond, faire plus de mal que de bien à la victime (présumée). M'enfin.
  • Alexandra David-Néel

    16 juin 2011