• Vanité fair

    17 décembre 2010

    Jupes de laine bleue et piquante sous les genoux, collants et chaussures orthopédiques, chemisettes blanches, cravate rouge à pince et blazers bleus à boutons dorés. Sur le bras gauche, un écusson brodé : Per Angusta, Ad Augusta (“Par dur labeur à noble but” – naïveté désespérante des adages paysans). Les soeurs de la Charité : robes marronnasses et voiles noirs, montures épaisses, bas de contention et sandales. Messes obligatoires, confessions deux fois par année (l’invention délicieuse de milliards de péchés), crucifix dans toutes les salles de classe, discipline d’un autre âge, rapport militaire à l’étude et aux choses, silence permanent. Négation des corps et des plaisirs, des noirceurs et des douceurs inexplicables de la vie.

    Matin, messe. D’abord par ferveur, puis par ennui, puis par cynisme absolu. Ou alors bibliothèque au dernier étage, souvenir précis des voitures qui roulaient sur le pont et leur fumée dans le froid coupant de l’hiver. Il y avait aussi cette lumière, très oblique, très blanche, et l’idée de l“ailleurs” comme première réponse à la question de la liberté. L'Existentialisme est un humanisme, premiers pas en philosophie, bagage éternel contre la solitude et l’ennui.  

    Cela fait maintenant dix ans que je ne suis pas retournée sur les lieux de mon enfance.

    Photo "Nature morte à la vanité", photographie de Guido Mocafico, 2007
  • Le dictionnaire

    08 décembre 2010

    ... où l'on aime également et le calme du soir et la splendeur de l'aurore, et la sombre profondeur des forêts vieillies et l'éclat des prairies renouvelées, l'agrément des lieux faciles ou fréquentés et l'âpreté des lieux sublimes ou des ruines abandonnées, le bruit des hommes et la paix des déserts.
    É. de Senancour, Rêveries, 1799 pp. 63-64.
  • Miaou

    05 décembre 2010

    Has the building reached an age of respectability, putting it on preservationists’ radar, along with other iconic buildings of the modernist era (cf I.M Pei’s NYU buildings threatened by NYU’s expansion recently) ? Aren’t these works undertaken at the very moment where its lack of functionality is completely overwhelmed by its stature/iconicity and its place in the history of Architecture, making it virtually indestructible ?
  • Lettre ouverte à Larry Clark

    03 décembre 2010

    Pour F.L.,
    fidèle lecteur



    On ne devient pas journaliste par hasard. On n’écrit pas sur l’art par accident ou par chance. C’est la voie difficile. C’est la forêt obscure. C’est égoïste. C’est épuisant. Il y a peu d’amateurs et peu de lecteurs. On est vite détesté. On est vite aimé. Donner son opinion sur les choses, c’est risquer le frisson de la révélation. Il n’y a aucune garantie au bon goût, aux bonnes choses. L’art échappe aux lois morales. Il n’y a rien de plus intime que de défendre ardemment une oeuvre. Porter à la lumière ceux que l’on estime, et oublier les autres. Transmettre avec élégance ou au contraire, en déformant son écriture. Trier à l’instinct, aimer viscéralement, puis cérébralement. Entrer dans un lieu dit « d’art », être happé par quelque chose, avoir envie que personne ne sache, ou tout le monde à la fois. Parfois rédiger un article est aussi personnel que de faire de la fiction. Pourquoi continuer à le faire. Je ne sais pas.   

    Il y a des artistes qui font des choses grandioses et qui n’ont rien à dire. Il y a des artistes à l’oeuvre plate qui ont un discours extrêmement construit. Il y a des gens comme toi que j’aime mais que je n’ai jamais rencontré. Il y a des artistes qui rendent l’humanité meilleure et plus proche. Il y a des artistes qui rendent les corps plus humains et l’âme superbe dans sa fragilité morbide. Il y a des expositions qui font battre le coeur plus fort.  

    Larry Clark je me trouve devant toi, ce n’est pas vraiment toi en chair, je ne vois pas tes yeux je n’entends pas ta voix, ce que je veux dire c’est que je me retrouve devant des morceaux de toi, tes meilleures photos prises au fil des ans avec ces gens, tous ces gens que tu as photographiés et que tu as donc aimés aussi, ça fait quoi, quarante ans déjà depuis, peut-être plus, on te voit dans un film en noir et blanc à vingt ans aussi beau que James Dean te piquer avec des trucs louches, ce n’est pas de l’héroïne il paraît.  

    J’ai devant les yeux une liste des trucs que tu as pris dans ta vie. À l’âge de 58 ans tu entres en clinique de désintox, tu mens, tu as pris beaucoup plus que les quantités que tu indiques. La liste est longue et étrange comme un poème dada.  

    Alcohol, as much as I could, everyday. When did you start using it ? 15 years old. When did you stop using it ? 11/21/90.
    Bien sûr.
    Amphetamine 150 mg or more, 3 times a week, 16 years old, 33 years ago.
    LSD, a hit, 20 times, 1966, 1970.
    Heroin, not much, 300 times, 1967, 1980.  

    Il y a cette caméra que tu glisses sur les corps. Tu n’as pas peur du corps. Tu n’as jamais eu peur de la jeunesse même quand tu n’as plus été jeune. Tu n’as jamais été jaloux non plus de cette énergie qui ne s’est jamais tarie chez toi. Larry Clark. La peau et les photos et les lumières et les fluides et la salive et la jeunesse qui transpire à même le papier magique où s’imprègnent les noirs et les blancs. On entend les langues qui claquent et le choc des corps qui se cherchent. Je ne parle pas de Kids je parle de Tulsa, je parle de Teenage Lust. Je parle de ce garçon qui se suicide mille fois pour rigoler. Je parle de Jonathan Velasquez qui se déhanche comme une chienne. Je parle de ces sexes et je parle de ces bouches, je parle de ces amours et je parle de ces mots échangés que l’on entend quand on approche l’oreille des tirages.  

    Demerol, a shot, 200 times, 60’s, 80’s.
    Qualudes, a lot, 50 times, 60’s, 80’s.
    Cocaine, a lot, hundreds, 60’s, 90’s. 

    Pourquoi on se dope pourquoi on fait du sexe avec les gens.  

    Crack, a lot, once, 1990.
    Opium, a lot, 100 times, 1966, 1982.
    THC, a hit, 10 times, 1968, 1969. 

    Pourquoi le skateboard. Pourquoi les rites de passage.  

    Peyotl, few buttons, 5 times, 1965, 1968.
    Mescalin, a hit, 10 times, 1967, 1969.
    Amilnitrate, 1 popper, 10 times, 1962, 1964. 

    Pourquoi on fait scandale. Pourquoi on passe sa vie à écrire des papiers sur les choses. Pourquoi on choisit plutôt de photographier les gens. Pourquoi on fait de l’art. Pourquoi il y a ceux qui créent et ceux qui écrivent.  Je ne sais pas, Larry. Mais je ne doute pas.  

    Larry Clark
    Kiss The Past Hello
    Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
    11 avenue du Président Wilson
    75116 Paris
    Jusqu’au 2 janvier 2011 


    Article paru dans
    Paulette Magazine
    Photo Larry Clark, Untitled, 1968 - Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery, London
  • Je m'ennuie déjà

    02 décembre 2010

    Chère Sophie Calle,

    Vous n’avez presque pas fait de publicité pour cette exposition. J’en ai pris connaissance dans un petit encadré des pages Culture du Monde il y a environ deux semaines. Je dis à mon fiancé : tu sais que Sophie Calle expose en ce moment ? Mais il repartait à New York le lendemain, j’allais donc visiter cette exposition avec l’amertume des amants séparés.
     
    Il y a eu peu de critiques sur "Rachel, Monique". Discrétion presque absolue de la presse. Pourquoi ? Pudeur ? Désintéressement des rédactions ? L’exposition nécessitant une réservation préalable, vous avez choisi d’y convier les visiteurs heure par heure, d’une manière très organisée ; pas plus de 30 personnes à la fois ne peuvent y accéder (la direction assure qu’il s’agit seulement de contraintes liées à "des raisons de sécurité"). Est-ce vraiment un hasard si cet hommage déguisé prend place au sous-sol du Palais de Tokyo, dans cet espace en friche, souterrain, à la fois inquiétant et froid, qui promet d’être réaménagé pour 2012 ? On se retrouve donc sous la terre avec Monique, là où règne un silence d’église, ponctué ici et là par la musique de Mozart, derniers morceaux écoutés.
     
    Seize pièces donnent un aperçu post mortem de la personnalité de votre mère dont la vie, dites-vous en préambule, apparaissait peu dans votre travail ; d'ailleurs, "ça l’agaçait". Je me rappelle seulement qu’en 1981, dans  La Filature, c’est elle qui vous avait fait suivre par Duluc détectives ; et que beaucoup plus tard, à Venise, lorsque vous représentez la France avec "Prenez soin de vous", elle signe une des plus belles lettres de ce choryphée de femmes en écrivant : "On quitte, on est quitté, c’est le jeu, et pour toi cette rupture pourrait devenir le terreau d’une manifestation artistique, non ?" Vous lui dédiez le livre d’artiste édité à cette occasion. Monique est donc bien là ; elle traverse votre parcours en ombre bienveillante et complice.

    L’exposition se visite d’une manière relativement chaotique ; vous photographiez votre mère dans son cercueil avec les objets qu’elle aimait, une vache en peluche parce qu’elle les collectionnait, des photos de ses maris et de ses amants et d’elle-même, des bonbons acidulés, des cigarettes, un livre sur Spinoza qu’elle avait entamé le mois d’avant, quelques disques, toutes ces rares consolations que peuvent offrir la vie. Et parce que vos oeuvres forment au fil des ans le plus merveilleux portrait en creux de vous-même, on se demande si ce n’est pas aussi de votre propre mort dont vous parlez, en en scrutant les potentiels contours. Au milieu de la pièce, les stèles froides de "Mother" regardent en face le trajet photographique et littéraire de votre pélerinage à Lourdes que vous réalisez suite aux conseils d’une cartomancière.
     
    Dans cette immense salle décharnée de ses murs et de ses plafonds, des fils pendouillent, l’écho de nos pas résonne ; une jeune fille pleure – pas moi mais une autre. Des tableaux brodés, éclairés et peints du mot "souci" sont disposés çà et là, le dernier mot qu’elle aura prononcé. Un bouquet de soucis orne ce qui sert presque d’autel à un "Cancer du sein" devenu poétique. Une tête de giraffe accrochée au fond de la salle regarde l’ensemble de haut, vous l’avez achetée pour votre atelier, vous dites qu’elle vous regarde tristement depuis. 
     
    Et si certaines personnes dispersent des cendres au-dessus de la Seine, vous avez choisi de faire les choses autrement : "J’ai enterré les bijoux et le portrait de ma mère sur le rivage du glacier du Nord. On a eu de la chance. Quelques mètres plus au sud et ils échouaient sur le glacier de la Famine. Ma mère avait toujours projeté d’aller un jour au pôle Nord. Elle est morte il y a deux ans sans accomplir ce rêve. Pour le garder intact peut-être. Invitée à naviguer dans l’Arctique, j’ai accepté pour elle. Pour l’emmener. Dans ma valise: son portrait, son collier Chanel et son diamant." Des photos de glaciers accompagnent ce périple. Vous suivez ici le plus magnifique de ses conseils : faire de la douleur le terreau d’une manifestation artistique. Enfin, sur sa pierre tombale, elle a choisi préalablement d’y mettre un portrait d’elle-même où elle grimace, avec cette épitaphe d’un humour absolu qui nous ferait presque sourire : "Je m’ennuie déjà".
     
    Quand je quitte le Palais de Tokyo, novembre nous enveloppe dans sa nuit froide ; nous sommes déjà passés à l’heure d’hiver, et je me demande encore si ce choix stratégique de dates est vraiment un hasard.  


    Article paru dans Paulette Magazine
    Photo : Sophie Calle © Adagp, Paris 2010, Photo : André Morin, Courtesy Galerie Perrotin, Paris

  • La saison

    30 novembre 2010

    Ma vie est indissociable de l’écriture. Il n’y a pas d’avant il n’y a pas d’après. C’est tellement beau quand tu dérapes, et ce geste du bras de la main, et ces yeux. Heureusement la littérature est là quand tu n’es pas là. Alors j’écris. J’écris en journalisme. En français dans une langue apprise. Traduire les mots du français vers le français. Vivre en français dans un pays de langue maternelle. J’ai relu des poèmes. Je suis retournée au début, quand j’ai compris qu’il n’y aurait pas d’autre salut que de vivre en littérature, et que c’était à Paris qu’il fallait m’installer pour toujours. En vue des villes et d’une terre qui te soient natales, je n’ai jamais voyagé vers un autre pays que toi mon pays. J’ai encadré le paragraphe. J’ai le livre de Miron depuis 1999 je crois. Il y a la marche à l’amour et il y a aussi Je t’écris. Je t’écris pour te dire que je t’aime. Que je t’attends dans la saison de nous deux. J’avais noté tout ce que je voulais dire sur des
    post-its que j’ai perdus. Je suis souvent gênée dans ma langue maternelle. C’est inavouable de dire que c’est une forme de traduction. Ça l’est. Parler français et parler en français. Souvent je me demande si ce que je dis est compréhensible ou exact, si je ne fais pas des fautes. Parfois je sais comment les mots s’écrivent ou se disent, mais je doute, alors j’accorde autrement. Parfois j'ai peur que tu ne te souviennes plus de moi. Je me demande souvent si les phrases que je prononce ne sont pas calquées sur une rythmique anglaise ou française du XVIe siècle. On dit la patrie et on dit la langue maternelle. Être confuse dans sa langue c’est ne pas savoir ce qu’est sa patrie ni sa langue maternelle. C’est être loin. C’est un travail de construction. C’est une longue marche à l’amour. C’est avoir des yeux étrangers. C’est être l’outsider. J’apprends tous les jours des manières de dire les choses. À Paris on ne pardonne pas. La ville est froide et je marche sans filet. J’avance en poésie comme un cheval de trait ; la métaphore est rurale mais le poème s’appelle « Paris ».


    Photo Harry Bloom
  • 1974-2010

    12 août 2010

    Bonne nuit, Mathieu Berenholc.
  • Misery Is A Butterfly

    21 juillet 2010

    Souvent je pense aux auteurs que j’aime, dix ans d’amour fou, que font-ils en juillet dans le four des villes ou les matins d’orient, les maisons de campagnes, la solitude des forêts ? Déjeuners du dimanche ? Marchés ? Apéros ? Y a-t-il une meilleure saison pour écrire ? Rien de moins logique, de plus étrange et inutile que cette activité, entrecoupée de mails et de téléphones et d’impératifs, « Où en est-on de l’article sur… », « Tu as fait l’interview de… ? ». Il y avait, et il y a toujours, bien sûr, quelque chose du côté de l’ombre, dans ce vrai moment du faux, ce réel réellement inversé. Peut-être qu’être punk se résumerait aujourd’hui à n’avoir pas d’adresse mail ou de téléphone portable, à résister à l’attrait d’être joignable ? Je croyais qu’il n’y avait que les femmes pour me faire écrire mais en fait il y a aussi NYC et ce même mouvement de toi, Metropolitan Avenue Lorimer Street Grand Street Borinquen Plaza Union Avenue, BQE trajet de nuit, ciels blancs ciels bleus autoroutes et graffitis perchés haut sur les toits, « Street Art is Dead », « Read !!» et le parfait « Fuck Humans », élevages de pigeons, cacophonie parfaite des klaxons et des cris. Williamsburg à un pont des quartiers chic où nous n’habiterons jamais, débauche d'argent et de luxe et de n’importe quoi, Columbia University à cinq minutes d’Harlem, enfants jouant dans les fontaines. Hudson River, Riverside Drive, parcs immenses et dessinés, nez en l’air dans cette forêt de buildings griffés, la High Line est gracile comme un sentier. Reflet des rues dans les milliards de fenêtres pâles, galaxie des métros et des galeries souterraines, saletés et cafards, enfer et paradis au degré zéro de l’horizon comme si la vie même se résumait à l'échelle minuscule d'une île - oh, Manhattan ! 

    Photo Wolfgang Tillmans