• Le beau et le moche

    17 février 2011

    Parfois, quand la Branchitude décide qu'un truc est "bien" ou "beau" ou "réhabilité", il m'arrive de perdre mes repères esthétiques en termes de "beau" et de "laid", ou alors peut-être faudrait-il poser la question autrement.

    Quand les loup-garous hurlant à la lune, pouliches et licornes redeviennent à la mode sur les imprimés des t-shirts, ou que la typo "Metallica" se retrouve sur les pochettes de groupes électro intouchables, ou que le "doré" ou le motif "léopard" sont arborés par toutes les it-girls de l'univers, ou que l'esthétique du geek eighties est considéré comme le truc le plus merveilleux que n'ait jamais connu l'histoire de la mode et de l'art réunis, il m'arrive de me demander si le fait de l'identifier comme tel (moche/ringard/approximatif/bâclé/kitsch) ne constitue pas l'essentiel de la branchitude, jusqu'à ce que cette esthétique jadis honnie ne redevienne acceptable et que les jupes lamées entrent chez H&M. C'est la distance beau/moche qui crée le buzz : les lunettes de geeks et les chemises à carreaux boutonnées jusqu'au menton, les barbes de 18 mois et les chaussures bateau sont plutôt portées par des garçons jolis ultra sophistiqués abonnés à Crash depuis quatre ans. C'est supportable à partir du moment où l'on sait que c'est de "l'humour" (les lunettes de mononcle, le marcel, la casquette de trucker, les bijoux en or de latin lover, les serre-tête, les collants fluos période American Appareil avec les chaussettes de sport blanches jusqu'aux genoux...). Qu'est-ce qu'on s'est seulement épargnés ? Plus c'est plouc plus c'est sophistiqué, plus le décalage est grand plus c'est sexy, plus c'est drôle et désespéré, mieux c'est porté.   

    Non ?

    Je ne sais pas ce que c'est, en fait.

    Source photo : http://www.thezonders.com/, pochette de Minitel Rose, un groupe totalement 2010.
  • Suburbs

    17 février 2011

    Pour faire suite à mon précédent post, voir, dans un autre genre, l'excellente série "Sankt Petersburg Suburbs" (1993) du photographe Markus Jokela : http://www.markusjokela.com/Sankt%20Petersburg/index.htm.

    J'ai bien envie de constituer une iconographie de la banlieue et d'en faire une expo.
  • Why when it's hype, it's unpaid ?

    10 février 2011

  • The End

    02 janvier 2011

    Il y a les désirs et il y a les ordres. Il y a ceux qu’on déteste exprimer, ceux auxquels on aime se soumettre, ceux qu’on dévoile dans la gêne, ceux qu’on se surprend à aimer, ceux qu’on déteste qu’on nous donne, ceux qu’on aimerait réaliser, ceux qu’on provoque. Il y a des désirs irrépressibles et des ordres difficiles à donner, d’autres qu’on désire recevoir sans le savoir. Il y a un temps pour se taire et un autre pour l’impossible, un temps pour la solitude et un autre pour la folie, un temps pour donner sa vie parce qu’on n’a jamais rien d’autre à offrir, au fond.  
  • Vanité fair

    17 décembre 2010

    Jupes de laine bleue et piquante sous les genoux, collants et chaussures orthopédiques, chemisettes blanches, cravate rouge à pince et blazers bleus à boutons dorés. Sur le bras gauche, un écusson brodé : Per Angusta, Ad Augusta (“Par dur labeur à noble but” – naïveté désespérante des adages paysans). Les soeurs de la Charité : robes marronnasses et voiles noirs, montures épaisses, bas de contention et sandales. Messes obligatoires, confessions deux fois par année (l’invention délicieuse de milliards de péchés), crucifix dans toutes les salles de classe, discipline d’un autre âge, rapport militaire à l’étude et aux choses, silence permanent. Négation des corps et des plaisirs, des noirceurs et des douceurs inexplicables de la vie.

    Matin, messe. D’abord par ferveur, puis par ennui, puis par cynisme absolu. Ou alors bibliothèque au dernier étage, souvenir précis des voitures qui roulaient sur le pont et leur fumée dans le froid coupant de l’hiver. Il y avait aussi cette lumière, très oblique, très blanche, et l’idée de l“ailleurs” comme première réponse à la question de la liberté. L'Existentialisme est un humanisme, premiers pas en philosophie, bagage éternel contre la solitude et l’ennui.  

    Cela fait maintenant dix ans que je ne suis pas retournée sur les lieux de mon enfance.

    Photo "Nature morte à la vanité", photographie de Guido Mocafico, 2007
  • Le dictionnaire

    08 décembre 2010

    ... où l'on aime également et le calme du soir et la splendeur de l'aurore, et la sombre profondeur des forêts vieillies et l'éclat des prairies renouvelées, l'agrément des lieux faciles ou fréquentés et l'âpreté des lieux sublimes ou des ruines abandonnées, le bruit des hommes et la paix des déserts.
    É. de Senancour, Rêveries, 1799 pp. 63-64.
  • Miaou

    05 décembre 2010

    Has the building reached an age of respectability, putting it on preservationists’ radar, along with other iconic buildings of the modernist era (cf I.M Pei’s NYU buildings threatened by NYU’s expansion recently) ? Aren’t these works undertaken at the very moment where its lack of functionality is completely overwhelmed by its stature/iconicity and its place in the history of Architecture, making it virtually indestructible ?
  • Lettre ouverte à Larry Clark

    03 décembre 2010

    Pour F.L.,
    fidèle lecteur



    On ne devient pas journaliste par hasard. On n’écrit pas sur l’art par accident ou par chance. C’est la voie difficile. C’est la forêt obscure. C’est égoïste. C’est épuisant. Il y a peu d’amateurs et peu de lecteurs. On est vite détesté. On est vite aimé. Donner son opinion sur les choses, c’est risquer le frisson de la révélation. Il n’y a aucune garantie au bon goût, aux bonnes choses. L’art échappe aux lois morales. Il n’y a rien de plus intime que de défendre ardemment une oeuvre. Porter à la lumière ceux que l’on estime, et oublier les autres. Transmettre avec élégance ou au contraire, en déformant son écriture. Trier à l’instinct, aimer viscéralement, puis cérébralement. Entrer dans un lieu dit « d’art », être happé par quelque chose, avoir envie que personne ne sache, ou tout le monde à la fois. Parfois rédiger un article est aussi personnel que de faire de la fiction. Pourquoi continuer à le faire. Je ne sais pas.   

    Il y a des artistes qui font des choses grandioses et qui n’ont rien à dire. Il y a des artistes à l’oeuvre plate qui ont un discours extrêmement construit. Il y a des gens comme toi que j’aime mais que je n’ai jamais rencontré. Il y a des artistes qui rendent l’humanité meilleure et plus proche. Il y a des artistes qui rendent les corps plus humains et l’âme superbe dans sa fragilité morbide. Il y a des expositions qui font battre le coeur plus fort.  

    Larry Clark je me trouve devant toi, ce n’est pas vraiment toi en chair, je ne vois pas tes yeux je n’entends pas ta voix, ce que je veux dire c’est que je me retrouve devant des morceaux de toi, tes meilleures photos prises au fil des ans avec ces gens, tous ces gens que tu as photographiés et que tu as donc aimés aussi, ça fait quoi, quarante ans déjà depuis, peut-être plus, on te voit dans un film en noir et blanc à vingt ans aussi beau que James Dean te piquer avec des trucs louches, ce n’est pas de l’héroïne il paraît.  

    J’ai devant les yeux une liste des trucs que tu as pris dans ta vie. À l’âge de 58 ans tu entres en clinique de désintox, tu mens, tu as pris beaucoup plus que les quantités que tu indiques. La liste est longue et étrange comme un poème dada.  

    Alcohol, as much as I could, everyday. When did you start using it ? 15 years old. When did you stop using it ? 11/21/90.
    Bien sûr.
    Amphetamine 150 mg or more, 3 times a week, 16 years old, 33 years ago.
    LSD, a hit, 20 times, 1966, 1970.
    Heroin, not much, 300 times, 1967, 1980.  

    Il y a cette caméra que tu glisses sur les corps. Tu n’as pas peur du corps. Tu n’as jamais eu peur de la jeunesse même quand tu n’as plus été jeune. Tu n’as jamais été jaloux non plus de cette énergie qui ne s’est jamais tarie chez toi. Larry Clark. La peau et les photos et les lumières et les fluides et la salive et la jeunesse qui transpire à même le papier magique où s’imprègnent les noirs et les blancs. On entend les langues qui claquent et le choc des corps qui se cherchent. Je ne parle pas de Kids je parle de Tulsa, je parle de Teenage Lust. Je parle de ce garçon qui se suicide mille fois pour rigoler. Je parle de Jonathan Velasquez qui se déhanche comme une chienne. Je parle de ces sexes et je parle de ces bouches, je parle de ces amours et je parle de ces mots échangés que l’on entend quand on approche l’oreille des tirages.  

    Demerol, a shot, 200 times, 60’s, 80’s.
    Qualudes, a lot, 50 times, 60’s, 80’s.
    Cocaine, a lot, hundreds, 60’s, 90’s. 

    Pourquoi on se dope pourquoi on fait du sexe avec les gens.  

    Crack, a lot, once, 1990.
    Opium, a lot, 100 times, 1966, 1982.
    THC, a hit, 10 times, 1968, 1969. 

    Pourquoi le skateboard. Pourquoi les rites de passage.  

    Peyotl, few buttons, 5 times, 1965, 1968.
    Mescalin, a hit, 10 times, 1967, 1969.
    Amilnitrate, 1 popper, 10 times, 1962, 1964. 

    Pourquoi on fait scandale. Pourquoi on passe sa vie à écrire des papiers sur les choses. Pourquoi on choisit plutôt de photographier les gens. Pourquoi on fait de l’art. Pourquoi il y a ceux qui créent et ceux qui écrivent.  Je ne sais pas, Larry. Mais je ne doute pas.  

    Larry Clark
    Kiss The Past Hello
    Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
    11 avenue du Président Wilson
    75116 Paris
    Jusqu’au 2 janvier 2011 


    Article paru dans
    Paulette Magazine
    Photo Larry Clark, Untitled, 1968 - Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery, London