• Tracey (Emin)

    09 mars 2010


    Photo © Tracey Emin, One thousand drawings by Tracey Emin, 2009.
  • La fin d'un lieu

    07 mars 2010

    On vit dans un lieu, on l’habite, on l’abîme un peu, on y laisse son insoupçonnable trace, on devient un fantôme invisible pour le prochain locataire qui regardera, comme nous, le même espace dans le même silence. Il y a quelque chose d’étrange dans la passation successive d'un espace, comme les livres empruntés et rendus à la bibliothèque où le lecteur peut apprécier, en une sorte de voyeurisme complice, les pages cornées, le cerne d'un verre, les passages soulignés. Qui es-tu, lecteur inconnu qui s’est arrêté exactement au même endroit que moi, sur cette même chute de paragraphe ? Dans le même ordre d’idée, je me surprends parfois à fixer une pièce de monnaie, à m’imaginer son petit voyage partout en Europe et peut-être ailleurs, de sacs en poches arrières de jeans, de main en main, avec ce que cela peut sous-entendre de dégoût et de vertige.  

    On peut quitter les lieux mais on peut difficilement se quitter soi-même. C’est à cela que je pense quand je regarde les oeuvres de la jeune artiste américaine Kate Gilmore et notamment Standing Here. Dans cette vidéo, Gilmore pénètre un espace rectangulaire en plâtre en le « cassant » du bout de sa chaussure à talon. La scène est filmée en plongée directe, de manière à ce que le spectacteur assiste à son « intrusion » dans l’espace sans avoir un accès visuel à l’extérieur de la boîte. Une fois à l’intérieur, Gilmore, vêtue d’une robe rouge à pois blancs et de collants noirs, poursuit son petit travail de destruction, frappant les parois de ses poings, coudes, genoux et pieds afin de se hisser tant bien que mal au-dessus de la boîte. Le vêtement, volontairement encombrant, gêne ses mouvements violents, dévoilant en même temps un bout de cuisse ici, une épaule là, féminin masculin, on y vient - et d'ailleurs, ce petit décalage n'est pas sans créer une forme de provocation érotique, qu'elle soit volontaire ou non. La boîte, déchirée, est présente dans l’exposition, laissant au spectacteur le loisir d’y passer une tête ; elle était là, Gilmore, juste là. Elle était ici même, dans cet espace-là. Il n'en reste que la trace filmée, petit fantôme rouge en fuite vers le haut, tel Casanova, quelques siècles plus tôt, fuyant par le haut les plombs de sa prison vénitienne.   

    Photo © Kate Gilmore, Standing Here, 2010.
  • 10 Mile Stereo

    23 février 2010

    Nous roulons tous les quatre depuis des heures, je me penche vers la vitre pour regarder la nuit américaine. Les pins défilent innombrables de chaque côté de la route ; nous entrons dans Manhattan par la côte est, les rues sont vides, New York dort à peu près, la chaleur du mois d'août a pénétré les briques et le sol, étrange sensation d'être au coeur du volcan endormi.
  • Fleuves

    31 janvier 2010

    Pourquoi Paris, j’ai essayé souvent et beaucoup tu sais, grande histoire depuis dix ans, voyages clandestins, amours et jardins, froid coupant de l’hiver, appartements nombreux, rencontres par milliers, brassage, je ne sais pas, la question est difficile et complexe, une fuite tu crois ? Non ce n’est pas ça, c’est seulement un chemin difficile et obscur, une autre parade sauvage. Les jours passent comme une épreuve répétée, tu es un poème difficile, j’aime ton parfum et ton vin, cette élégance que tu revêts, ta pudeur jalouse, ce beau fleuve qui te scinde. Moi aussi je viens d’un pays de fleuves, tu as déjà vu là où les eaux se rétrécissent ? Et puis l’autre jour à la préfecture, naturalisation refusée, dommage. Tu es si cruelle et merveilleuse. Pourtant je te connais bien, je sais qui passe ici depuis quelques siècles, j’ai lu, dans tes chambres et tes quartiers, ceux qui t’ont habitée, parfois j'ai aussi l'étrange impression de t’habiter d’assez loin, comme d’une vie antérieure à ma vie.
  • Cendrillon

    16 janvier 2010

    a : le feu d’issey miyake s : eau noire de dior e : blu mediterraneo par acqua di parma a : calèche d’hermès a : paris d’yves saint laurent c : eau de cartier c : eau des merveilles d’hermès n : azzaro pour homme p : eau sauvage de dior m : opium pour homme d’yves saint laurent d : original vetiver de creed g : angel de thierry mugler n : l’eau diptyque m : chanel n°5 r : dior homme a-c : féminité du bois de serge lutens a : lolita lempicka s : ambre fétiche d’annick goutal inconnue dans le métro : amarige de givenchy et je cherche encore quelle cendrillon oserait porter vol de nuit ou l’importable n°19.  
  • Le féminisme est-il compatible avec l'amour ?

    13 janvier 2010

    C’est la question qui a été posée aujourd’hui par Éric Fassin à la toute fin du séminaire « Actualité sexuelle. Politiques du genre, de la sexualité et de la filiation » à Normale Sup, nous laissant ainsi à réfléchir sur le chemin du retour. Cette question faisait suite à une intervention du philosophe Michel Feher sur l’érotisme et sa représentation politique. Pour Feher, l’érotisme ferait intervenir un rapport de pouvoir entre les partenaires qui serait forcément hiérarchique entre un dominant-pénétrant et un (ou une) dominé-e pénétré-e. En suivant ce raisonnement, la dernière grande question en ce qui a trait à la démocratie sexuelle (si les femmes sont politiquement et socialement les égales des hommes, la séduction hétérosexuelle devrait aussi engendrer des rapports de séduction paritaire, d’où la réaction de certains individus comme l’écrivain Michel Houellebecq qui considèrent que la conversation et l’énergie nécessaires pour séduire une Française sont si pénibles que le tourisme sexuel en constitue une bonne issue, d’où l’intérêt grandissant des hommes occidentaux pour les destinations sud-asiatiques ces dernières années) est de savoir s’il y a une potentialité égalitaire dans l’érotisme. Car si l’érotisme sous-entend un rapport hiérarchique, le sentiment qui l’accompagne, à savoir l’amitié (sic), devrait quant à lui encourager un rapport paritaire. Là où l’amour engendrerait l’anarchie douce, la démocratie, et donc la politique, tendraient quant à elles à une approche plus égalitaire des choses. Or, Michel Tort citant avec ironie la préface du psychanalyste Jacques André dans son livre Fatalités du féminin, rappelle ce lieu commun selon lequel les femmes rêveraient plutôt, du fond de leur inconscient, de « se faire plaquer contre un mur ou renverser sur le sofa », témoignant ainsi du naufrage du féminisme lorsqu'il n'est plus politique.  

    Il me semble que cette vision de l’érotisme se heurte à plusieurs écueils, d’abord parce qu’elle est perçue du point de vue du masculin et ensuite parce qu’elle tourne autour d’une vision traditionnelle de la sexualité, même si l’homosexualité (masculine) y est à peine effleurée. Il existe d’autres formes de liens érotiques que celui du dominant/dominé – et heureusement. Il y a des dominées pénétrantes, des dominants pénétrés, des pénétrants dominés – et c’est justement là la clé de leur érotisme, cet enfant de bohème. Les choses nous apparaissent plus floues et complexes, sauvages, sombres ou lumineuses lorsqu’elles se jouent dans un lit, œil dans oreille, oreille dans sein, sein dans bouche, bouche dans sexe, sexe dans cuisse, cuisse dans main, main dans cheveux. Ce n’est pas qu’un dilemme féministe et féminin, mais aussi masculiniste et masculin : est-ce qu’en tant qu’homme qui a lu Le Deuxième Sexe, je peux toujours dominer ? Est-ce qu’en tant que féministe militante, je peux encore désirer être « renversée sur le sofa » ? Et quoi encore ?  

    Il y a la res publica et il y a le privé, il y a le militantisme et il y a l’érotisme qui est un univers infiniment plus caché, refoulé ou sublimé ou somatisé, pervers, ou pas, dominant, dominé, ou pas. Le féminisme quant à lui, en tant que mouvement organisé, militant, solidaire, international, avec son histoire, ses théoriciennes (tellement plus majoritairement femmes que je préfère accorder au féminin) et ses figures politiques, se préoccupe de questions politiques et donc publiques : parité salariale, égalité aux chances dans le travail, droit à l’avortement et aux moyens de contraception, défense et organisation contre la violence faite aux femmes, lutte contre la pauvreté, questions d’éducation, accès aux soins médicaux spécifiques, et tellement plus encore.   

    L’érotisme reste quant à lui du domaine de « l’anarchie », ce beau mot choisit par Michel Tort. Cependant, la question qui, à mon avis, reste à poser, est plutôt : le féminisme est-il compatible avec la procréation, cette injustice biologique fondamentale qui forcément crée un décalage hiérarchique (quasi obligation pour les femmes de se retirer temporairement du monde du travail, aliénation totale du corps s’il y a allaitement et même sans, perte de mobilité, corps transformé, souffrances et préoccupations en tout genre ?). Je retournerai la question à Éric Fassin : le féminisme est-il compatible avec la procréation ? Voilà, pour moi, la dernière vraie question à poser en matière de démocratie sexuelle.   

    Photo © Rineke Dijkstra
  • C'est beau

    09 janvier 2010

    Le troisième disque de The Antlers, "Hospice". Il se passe vraiment un truc à Brooklyn pour que cette ville produise autant de bons groupes. Je pense à Grizzly Bear et à leur incroyable, architectural et difficile "Veckatimest" mais aussi à The Pains of Being Pure at Heart, Chairlift, Boy Crisis, Vivian Girl et j'en oublie. Mais il se passe quoi à Williamsburg, bon sang ? Est-ce que le fait d'être dans cette petite proximité frustrante avec Manhattan oblige à redoubler d'inventivité pour exister ? Est-ce que l'inspiration, l'énergie, les rencontres se font plus aisément là où il y a de l'air, des terrains vagues, des espaces à l'abandon ? Est-ce dû à cette liberté trash derrière chaque porte de petit bar où grouille une faune qui sait boire et s'habiller, comme un Berlin en plus friqué ? Ou parce que Williamsburg reste un repaire relativement abordable d'outsiders où se côtoient le crade et le sublime ? Williamsburg depuis dix ans, East Village il y a vingt-cinq ans, Soho avant, Berlin maintenant. Des friches, des suspensions, des entre-deux morbides et fertiles et cette masse critique qui fait de ce périmètre minuscule le centre névralgique de la planète hype, presque contre son gré.
  • L'antichambre de la pudeur

    07 janvier 2010

    les rideaux de la chambre ont bougé un peu devant la fenêtre comme pour laisser passer le fantôme que tu es un deux j’ai compté deux secondes avant de me demander si j’allais t’appeler ou te crier des trucs si j’allais te les dire et si j’allais te les dire TOUT DE SUITE finalement j’ai choisi d’attendre et de me taire parce que de toutes façons c’est ça ton truc : glisser et c’est aussi le mien