• Le cénacle des fous

    22 décembre 2009

    J’écoute Glenn Gould à Paris, souvenir encore frais d’un passé lointain, enfance musicale bien malgré moi, bonheur inouï des années plus tard. La musique reste le refuge secret du rythme et de la poésie, la structure magique d’une autre mathématique. Glenn Gould : génie insupportable, diagnostiqué autiste, aux routines vestimentaires et alimentaires pathologiques, et qui a mangé le même repas (œuf brouillé, pain grillé, salade et biscuit) chaque jour de sa vie. Glenn Gould à l’interprétation bien sûre géniale des Variations Goldberg mais aussi du Clavier bien tempéré, chantonnant sur les notes et reniflant même parfois les touches de son clavier. Fusionner avec la musique, faire de l’instrument un prolongement de son propre corps et de sa respiration, de son souffle, de son sang ; entrer en Bach pour mieux le revisiter ; c’est bien là l’œuvre d’un créateur, corps et musique, corps en musique, folie furieuse et génie mêlés.

    Mais il y a quelque chose qui me met incroyablement mal à l’aise avec Glenn Gould, lui qui fait partie du cénacle des fous. Et je me demande jusqu’où la vie personnelle d’un artiste doit en pâtir pour produire quelque chose d’aussi unique. Quel est ce lien étrange et effrayant entre les limites de l’équilibre psychique et l’éclatement de ces mêmes limites ? Entre l’angoisse désespérée et sa sublimation par l’art ? Je ne veux surtout pas glorifier la maladie mentale de Glenn Gould. Ce que je veux dire, c’est que le fait que son génie créateur soit issu de sa folie reste quelque chose de triste et de troublant. Que, dans le même ordre d’idées, une exposition d’art brut peut me mettre tout aussi mal à l’aise. Je suis époustouflée par l’énergie d’une Aloïse Corbaz ou la folie fine d’une Unica Zürn, mais je ne peux m’empêcher d’être apeurée devant une telle « ouverture psychique » ou ce que Breton appelait, avec un romantisme douteux, « la clé des champs ». Connaissant la souffrance d’un peintre comme Gaston Chaissac ou celle, si aigüe, d’un Antonin Artaud, j’ai du mal à ressentir une saine admiration pour une production issue de la prison même de la maladie mentale.

    Flatter la figure du fou, comme s'il était investi de la mission d'éclairer l’homme vulgaire (resté, lui, dans les frontières de la rationalité), est une attitude incroyablement naïve et pourtant si répandue. Le cinéma, et particulièrement le cinéma américain, aime pourtant beaucoup cette idée dix-neuviémiste. Will Hunting. The Hours. Into The Wild. Voire un blockbuster comme Forest Gump. Le fou «voit» ; il serait la figure de «la» vérité, d’une raison qui lui serait propre, d'une logique étrangement cohérente. Mais quel est ce raccourci qui lierait l’artiste à un accès privilégié à des mondes inconscients et sauvages (et forcément plus «vrais») ? Sublimée, la folie est fantastique ; j’écris cela en écoutant les Suites françaises et je le pense ardemment. Mais à quel prix ? Si Artaud a écrit du fond de sa souffrance (ses Ecrits de Rodez sont particulièrement éloquents sur le sujet), est-ce que, d'un tout autre point de vue, Glenn Gould a été consciemment malheureux, lui qui préférait simplement la compagnie de la musique et des animaux à celle des hommes ? Est-ce ici que le malaise naît ? Peut-être bien. Parce que se frotter à la question de la folie nous amène à nous poser la question de notre propre folie, cette petite porte tentante à portée de main et pas si étrangère que cela à nous-mêmes. Et qui est juste là. À côté.
  • Beth Gibbons

    16 décembre 2009

  • Les fêlures de Scott Fitzgerald

    30 novembre 2009

    C’est dans le magazine masculin Esquire (qui a eu le flair de publier Hemingway puis, quelques années plus tard, John Sack, Tom Wolfe, Norman Mailer, Tim O'Brien et Gay Talese, figures de proue du nouveau journalisme américain) que Scott Fitzgerald fera paraître sa nouvelle la plus cynique et la plus désespérée, La Fêlure. Les circonstances de cette publication sont étonnantes. Fin 1935, Arnold Gingrich, rédacteur en chef d’Esquire, se rend à Baltimore pour demander à Fitzgerald pourquoi il n’envoie plus d’articles au magazine alors qu’il a déjà touché une avance. Malade, alcoolique et dépressif, Scott lui répond : « Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire. » Ce fut « The Crack Up ». Toute sa vie d’écrivain, Fitzgerald a cultivé la figure du double. « Parfois je ne sais plus si Zelda et moi nous existons pour de bon ou si nous sommes les personnages de l’un de mes romans. (…) On ne peut écrire une bonne biographie d’un bon romancier. Il est trop de monde à la fois », écrit-il sous le masque de Gatsby. Écrivain de la chute et du désastre, il ne s’intéresse qu’aux destins qui ratent. Ce monde de riches qu’il décrit et convoite, il en restera toujours l’observateur inquiet et menacé, mais suffisamment fasciné pour s’y brûler les ailes et en tirer quelques bonne pages. Qui de mieux qu’un outsider pour décrypter un univers ? Or, les héros fitzgéraldiens sont démasqués puis rejetés. Le critique Malcolm Cowley décrit ainsi cette figure du double : « C’est comme si tous ses romans décrivaient un grand bal dans lequel il aurait choisi la fille la plus belle… et en même temps, il se tient à l’extérieur de la salle, petit garçon du Middle West, le nez collé à la vitre, se demandant combien coûte le billet d’entrée et qui a payé les musiciens. » (cité par Roger Grenier, préface à La Fêlure, Folio, Gallimard, p. 27). Fêlure, mot si proche, en français, de « fêlé ». « Toute vie est bien entendu un processus de démolition », nous dit l’incipit de cette nouvelle sombre, comme si le bonheur n’arrivait qu’une seule fois et seulement pour être détruit. C’est l’histoire d’une assiette, d’une simple assiette fêlée. La nouvelle se divise en deux sous-parties, « MANIER AVEC PRÉCAUTION » et « RECOLLAGE ». Pessimiste à souhait, Fitzgerald-à-la-vie-fêlée est formel : « Une vraie rupture est quelque chose sur quoi on ne peut pas revenir ; qui est irrémissible parce qu’elle fait que le passé cesse d’exister. » (Ibid, p.495). « Quelques fois cependant, il faut garder à l’office l’assiette fêlée, il faut continuer à s’en servir dans le ménage. On ne peut plus la faire chauffer sur le poêle ni la laver avec les autres assiettes dans la bassine à vaisselle ; on ne s’en servira pas quand il y a du monde, mais passé minuit on peut y poser des biscuits, ou la mettre dans la glacière pour contenir des restes… » (Ibidem, p. 485). Les restes. Ce qui n'a pas été pris, ou redéposé discrètement. Il me semble - et c'est difficile à dire - que je pourrais aussi, parfois, voir poindre dans les coins les plus sombres, les plus cachés de ma personnalité, l’ombre menaçante de « la fêlure ».
  • Breaking News

    28 novembre 2009

    A lire cette semaine sur laviedebiais : "L'indécidable. Regard sur les écritures schizées", un article signé Marie-Eve Lacasse. Mouhahaha.
  • Intra Muros

    22 novembre 2009

    Après quelques années passées derrière les fortifications parisiennes – en l’occurrence, le symbolique périph' –, j’ai été amenée dernièrement à réintégrer Paris intramuros. Intra muros, du latin qui signifie littéralement, comme chacun sait, «dans les murs». Drôle d’expression, surtout lorsqu’elle renvoie à la fois au milieu carcéral et à la ville fortifiée. Paris se replie sur elle-même comme un colimaçon ; elle enferme ses habitants dans ses tentacules, les serre dans son nid exclusif. Je redécouvre ce plaisir singulier,  celui d'être «pressée» au sens premier du terme, d’être «compressée» dans cet enclos parmi une foule qui tourne sans arrêt. Paris serait comme une grande maison dont les murs s’arrêteraient aux portes de la ville ; chaque arrondissement correspondrait à une pièce, avec ses ambiances et sa lumière. J'aime aussi cette sensation retrouvée d'être au cœur et qui est propre à Paris, à sa forme même.

     

    Je réalise que cette densité et la proximité de l'intimité des autres invitent forcément à la tolérance, à une sorte de tendresse humaine pour ce quotidien partagé. On finit par aimer les bruits des clés des voisins à heures fixes, leurs enfants qui rentrent de l’école, le ronron de l’aspirateur et les différentes sonneries des téléphones, à tous les étages. Je ne me lasserai jamais du pouls des villes, de leurs pulsations différées, de cette vie qui glisse et se retourne dans chacune de ses venelles et de cette sensation excitante que tout peut arriver, là, au coin de la rue ; plaisir augmenté lorsqu’on finit par croiser des amis et des connaissances par hasard dans l’une des «pièces» de cette maison que nous partageons et qui nous rappelle que nous vivons aussi, même si cela peut sembler abstrait, ensemble.  

     

  • À bruit secret

    07 novembre 2009

    « À bruit secret : tel est le titre de ce readymade aidé: une pelote de ficelle entre deux plaques de cuivre réunies par quatre longs boulons. À l'intérieur de la pelote de ficelle, Walter Arensberg ajouta secrètement un petit objet qui produit un bruit quand on le secoue. Et à ce jour je ne sais pas ce dont il s'agit, pas plus que personne d'ailleurs.

    Sur les plaques de cuivre, j'inscrivis trois courtes phrases dans lesquelles des lettres manquaient çà et là comme une enseigne au néon lorsqu'une lettre n'est pas allumée et rend le mot inintelligible.»


    Marcel Duchamp, New York, 1916

  • Rien. Tout.

    06 novembre 2009


    Il y a des lectures qui rendent heureux.

    Qui rendent la vie heureuse.

    Je ne sais pas très bien pourquoi. Peut-être parce que c'est gratuit. Peut-être parce que c'est un dialogue silencieux. Peut-être parce que c'est une manière réjouissante d'habiter la solitude et plus généralement, de s'habiter soi-même.


    Hier soir je lisais Colette, un auteur que je n'aime pas toujours, trop d'opulence, trop de gourmandise, trop de parfums capiteux et d'ambiances chargées. Et pourtant, quelques lignes se sont glissées jusqu'à mon sommeil, m'accompagnant aujourd'hui de leur liesse. Dans Le Pur et l'impur, Colette relate l'anecdote d'un couple d'aristocrates anglaises qui vécurent ensemble, retirées du monde, pendant plus de soixante ans après avoir fui toutes deux leur milieu d'origine : « À la source de leur sérénité, en remontant un demi-siècle en arrière, du moins trouvaient-elles, encore chaude dans sa cendre, la nuit romanesque de leur première fuite, une course éperdue, un trajet par les chemins montagneux, les pieds saignants dans des souliers de prunelle... (...) Complications, jeux, drames et larmes d'enfants ; - mais de là s'élève, rigide et fleuri comme l'iris appuyé à sa verte lance, un sentiment unique. (...) Que demande-t-elles, en somme ? Presque rien, - tout : vivre ensemble. »


    Quelques pages plus loin, Colette recopie des extraits du journal d'une des deux, l'aînée, dont l'écriture d'une simplicité désarmante s'apparente presque à des haïkus : « Mon doux amour. Un jour de silence pensif. » Ou : « Un jour de la plus parfaite et suave solitude. » Ou : « Lu. Écrit. Dessiné. Beau lever de soleil, ciel d'azur. Une molle fumée s'élève en spirales au-dessus du village... Innombrables oiseaux ! » Ou encore : « Ma Bien-Aimée et moi nous nous promenons devant notre cottage. »


    Mais oui.
    Lorsque se promener avec sa Bien-Aimée devant son cottage relève du miracle, on l'écrit.

  • La pensée sauvage

    30 octobre 2009

    À lire cette semaine sur laviedebiais, rubrique "interview" : un entretien avec la philosophe Peggy Sastre, auteure d'Ex Utero, pour en finir avec le féminisme, paru à La Musardine dans la collection "L'attrape-corps".