Emeutes à Londres : quelques questions à Valeria CK

11 août 2011

"Hackney central. Last picture before my camera got stolen and me beaten up. Hours later and certainly not by this young man who seemed to be pointing fingers, interestingly enough, to the crowd of photographers and passers-by." (Photo de Valeria CK)


Valeria est une amie journaliste qui vit à Londres. Elle raconte ce qu'elle a vu dans le quartier de Hackney lors des émeutes des derniers jours et son agression du lundi 8 août.

Val, comment expliques-tu les événements qui secouent le Royaume-Uni actuellement ?
C’est une explosion de colère qui semble avoir plusieurs facteurs simultanés. Tu sais que ce qui a mis le feu aux poudres c’est la mort de Mark Duggan et la façon dont elle a été gérée (ou plutôt non gérée) par la police. Les jeunes noirs disent qu’il y a un racisme institutionnel de la police. Dans les rues l’autre jour les gens de la communauté qui assistaient aux pillages disaient que les jeunes n’ont rien à faire, qu’ils n’ont pas de futur, que les youth clubs ont été fermés. Un gamin interviewé à Manchester disait que les frais d’inscription à l’université ont été multipliés par trois. Le contexte c'est les "cuts" du gouvernement Tory. Quoi d’autre ? La frustration, l’ennui, le désir de s’amuser et de se payer des biens gratuits. 

Est-ce que ce sont des actes revendiqués ?

Non. Et ils n’ont pas de porte parole.

Les trouves-tu justifiés ?
Je trouve que la colère est justifiée. Elle n’est pas politisée, et je le regrette, elle n’en est pas moins politique (bien qu’inarticulée). J’espère qu’elle entraînera une prise de conscience et un rejet du gouvernement Tory.

Tu as été agressée lors d'une des émeutes, raconte ?
J’ai été agressée à la fin de la journée de lundi vers 20h alors que je marchais le long d’une rue de Hackney en dehors des points de tension. Un mec m’a arraché mon appareil photo. J’ai essayé de résister en lui disant de me le rendre. Il a brisé la courroie. Mon appareil photo est tombé par terre et il m’a envoyé des coups de poing sur le visage et sur le corps. Apparemment il y a eu plusieurs incidents impliquant des photographes qui se sont fait voler leur appareil photo. La suspicion pesant sur les photographes – et en grande partie justifiée – c’est que leurs photos allaient servir à identifier des émeutiers. Je n’ai pris aucune photo d’émeutiers à visage découvert mais ça, mon agresseur ne pouvait pas le savoir. Cela dit, je crois qu’il voulait mon appareil photo et qu’il a profité de la relative impunité de cette journée pour se servir.

Mis à part cette agression, qu'as-tu remarqué au cours de cette journée d'émeutes et qu'est-ce qui t'as le plus étonné ?
Il faut commencer le récit avant l'agression. J’ai d’abord été arrêtée par un barrage de police quand je rentrais chez moi. Il n’y avait pas beaucoup de monde. La ligne de police avançait et reculait, tentant de contenir les gens. Un policier avait été blessé par un jet de pierre et il était à terre entouré par d’autres policiers. J’ai pris quelques photos et je suis rentrée chez moi en remarquant la présence d’un hélicoptère dans le ciel. Quand je suis rentrée, mon coloc m’a dit que c’était le bordel vers Mare Street (toujours à Hackney) et on est ressortis. On a contourné les barrages de police en marchant dans des rues parallèles, parlé avec pas mal de gens de la communauté qui étaient sortis pour observer ce qui se passait, couru avec les émeutiers quand la police chargeait. J’ai perdu mon coloc de vue, pris en photo une voiture rouge décapotable qui cramait et assisté au pillage d’une station service (je n’ai pas pris de photos). L’atmosphère était bon enfant. A ce moment là je n’ai pas vu de violence. Dans la station service le personnel assistait au pillage sans s’interposer. Des gamins ressortaient avec des bouteilles d’alcool, des sodas, des paquets de chips, des bières et du Toblerone. Puis quand la foule s’est peu à peu dispersée je suis remontée vers le centre de Hackney. La vitre d’une boutique de sandwiches avait été brisée. La police s’est mis à la garder ainsi que le  distributeur automatique voisin. Je suis remontée et j’ai marché jusqu’à un estate tout près de chez moi où une voiture et des poubelles brûlaient. La police avançait et reculait sur la rue et plein de gamins ont pris d’assaut un petit commerce. C’était comme une fête dans la rue. Des cigarettes par terre et des gamins qui passaient avec des trophées dérisoires. Dans l’assistance il y avait pas mal de gamins noirs, mais aussi des blancs et un troisième groupe qui grandissait ou diminuait selon la violence des affrontements (et des jets de pierre) composé de spectateurs essentiellement blancs, essentiellement middle class, qui prenaient des photos sur leurs portables ou avec des appareils photos. On m’a proposé des bouteilles et des cigarettes mais j’ai dit non. Je prenais des photos mais relativement discrètement et toujours de personnes au visage masqué. C’est plus tard, quand je me suis éloignée de cette rue que je me suis fait arracher mon appareil photo.

En tant que Française, estimes-tu que le Royaume-Uni soit plus, moins ou aussi raciste que la France en termes de gestion policière mais aussi de contrôle des flux migratoires ? Je pose la question en lien, évidemment, avec l'élement déclencheur des émeutes, soit la mort de Mark Duggan.
Je n’en sais rien. L’ensemble de la société me semble moins raciste mais plus à droite. Ici les membres de la middle class blanche semblent prompts à juger que si tu es pauvre c’est de ta faute et qu’il n’a rien à faire contre la pauvreté. Les émeutes sont désorganisées, violentes, et se situent dans un entre-deux compliqué : les pilleurs n’ont pas pillé parce qu’ils avaient faim et ils ne se sont pas attaqués à des symboles, ce qui aurait rendu leurs attaques plus politiques. Ils ont, évidemment, détruit au passage une partie de leur communauté. Beaucoup d’Anglais que je connais ont argué de cette violence pour les insulter ou leur dénier toute forme d’humanité. « Scum* on the street » (*racaille) écrivait sur Facebook une fille anglaise que je connais. Et une jeune femme anglaise interviewée à la télévision a traité les émeutiers de « Feral rats » (* rats sauvages). Ce n’est pas en présentant ces jeunes comme de purs criminels qu’on avancera. 

Ces émeutes reposent-elles principalement sur un contexte social et économique crispés ?

Non, je ne pense pas qu’elles soient liées à « un contexte économique crispé ». Je pense qu’elles sont liées à une politique désastreuse rendue encore plus désastreuse par un contexte économique défavorable. Dans une société plus pauvre mais plus égalitaire on n’assisterait pas à ces incidents. En Angleterre, les 10% de personnes les plus riches du pays sont 100 fois plus riches que 10% les plus pauvres.