Bad Girls : le corps libre de M.I.A.

29 février 2012

Bad Girls est un clip de M.I.A. réalisé par Romain Gavras. Il met en scène de jeunes femmes voilées qui exécutent des cascades de fou dans le désert au volant de leurs BMW sous les yeux d’hommes en habits traditionnels, tout excités d’assister à cette démonstration de girl power arabisante. Les jeux de voitures ça existe dans toutes les campagnes du monde, quand on s’ennuie le samedi soir et qu’on veut défier la mort parce qu’il ne reste que ça pour épater les filles ; sauf qu’ici c’est tellement joyeux et sulfureux, bien que l'on s’ennuie aussi en semaine à Ouarzazate. La vulgarité et la fête, le n’importe quoi, l’explosion : c’est le soulèvement d’un voile qui reste pourtant bien noué, un déhanché devant des feux, un petit roux (coucou) à la fin du clip, un vol de papillon en sweat fluo et des keffiehs dans le vent. 

C’est la signature Gavras : spectaculaire et choquante, inutile et clinquante, violente et gratuite. Mais ici, ce n’est pas le désespoir ou la guerre ou l’exclusion ou le génocide qui intéressent : c’est exactement l’inverse, le bonheur d’une liberté imaginaire qui serait conquise, à la fois politique et féministe. Et puis pourquoi pas. On y a quand même un peu cru, au printemps arabe.  

Née à Londres il y a 36 ans, Mathangi « Maya » Arulpragasam a été rapidement confrontée à ce que le monde politique offre de plus tragique. A six mois, elle déménage au Sri Lanka où son père milite pour l'Îlam tamoul, sauf que la guerre civile éclate. Retour à la case départ, Londres, cette fois en tant que réfugiée. Et c’est sans doute à partir de cet état-là, en étrange pays dans son pays lui-même, que M.I.A. développera cette sensibilité pour toutes les causes politiques de tous les opprimés sur fond de grosse colère hip hop/grime/ragga. M.I.A. est une vraie londonnienne, et ce n’est pas un cliché de dire que la ville est permissive, qu’elle aime l’exubérance et la musique à tue-tête. C’est une ville qui a la capacité rare d’absorber la révolte (d’ailleurs, M.I.A. prendra fait et cause des émeutes de 2011). Ce que je veux dire c’est que M.I.A. n’aurait pas été M.I.A. si elle avait grandi à Paris.   

Mais je crois qu’il y a autre chose que les scandales (dernier en date : un doigt d’honneur lors d’un concert au Superbowl) qui attirent l’attention sur M.I.A. En 2009, elle décide de chanter sur la scène des Grammy Awards alors qu’il s’agissait de son « jour présumé d’accouchement », tout ventre dehors, moulée dans une micro-robe noire transparente et au diable la perte des eaux. Peut-être que le vrai génie de M.I.A., sa plus grande beauté, c’est sa force qui vient du corps libre. Quand on la regarde danser et notamment dans Bad Girls, rigoler dans la vitesse et le danger, mêler féminité girly bitch (la manucure rose sur le capot) et la franche déconnade jackassienne (les bigoudis dorés et les kalachnikovs), on se dit qu’elle a réussi à s’affranchir de l'éternel et débile dilemme féminité/cerveau. M.I.A. c’est le plaisir du corps et le corps du plaisir, une manière intelligente et sexy de dire fuck le sourire aux lèvres, savamment glossées.