Le désennui

09 avril 2012

Tous les matins, je dépose ma progéniture chez la personne qui la garde tandis que je pars gagner ma vie à l’autre bout de la ville. Et tous les matins, je croise le même vieux monsieur qui surveille les allées et venues des gens qui entrent dans "son" immeuble. Je ne sais pas s’il s’agit vraiment du concierge, ou simplement s’il est là pour voir des gens. Il est toujours habillé de la même manière : une veste bleu marine très défraîchie, une chemise bleu clair, un pantalon noir et des chaussures usées. Il a les cheveux blancs, le dos voûté, la peau un peu rouge, des yeux petits et clairs, et le sourire poli des gens qui vivent depuis longtemps avec la solitude.  

Pendant plusieurs semaines, il restait planqué de l’autre côté de la porte, me guettant sans m’aider avec la poussette et me laissant trouver l’interphone jusqu’à ce que je réussisse à entrer péniblement en coinçant la porte avec mes fesses et mon pied, puis en glissant vite la poussette à l’intérieur en soulevant les roues pour éviter le paillasson, juste avant que la porte ne se referme brutalement sur la petite chose de 7 kg qui gazouillait au milieu de tout ça.

Il est là, il me regarde sans comprendre qu’il aurait pu m’aider, comme retranché de la vie, en spectateur du monde. Je lui souris d’un air un peu exaspéré. Jour après jour, il a répété le même manège jusqu’à ce qu’il comprenne que je ne représentais probablement pas une menace pour l’immeuble et sa personne, et qu’il finisse par m’ouvrir et me tenir la porte.  

Encore ce matin c'est le même manège, la même petite gêne répétée. Il ne sait pas trop quoi me dire et moi non plus, et quand je tente une approche gentille il n’écoute pas ou bien il n’entend pas. Il me parle du temps qu’il fait, m’annonce « qu’il ne fait jamais beau temps à Pâques » ce que je n’avais jamais remarqué précédemment. Dernièrement il a soufflé  « Une autre journée… à passer… », il a prononcé la phrase comme ça, en la lâchant presque par accident, en deux temps, en prenant bien son temps, en prononçant les mots, en respirant à l’hémistiche. Et ça m’a bouleversée longtemps, dans l’infini trajet du métro qui a suivi. Les jours s’égrènent si péniblement et si lentement, sur ce long ruban à mesurer jusqu’à la mort. Je me rappelle d’une phrase de ma grand-mère maternelle qui n’était pratiquement pas allée à l’école et qui, me demandant si j’aimais étudier et lui répondant par l’affirmative, avait conclut que l’école était sûrement « un bon désennui ».  

Je me suis beaucoup ennuyée enfant et adolescente mais très peu par la suite. Je crois que les publicités « contre le quotidien » et « contre l’ennui » avec un yaourt spécial « exotique » ou des voyages low cost, en y réfléchissant très sérieusement, pourraient assez facilement me faire pleurer. « Le quotidien est l’ennemi du marketing », rationalise un collègue planneur stratégique avec qui je travaille. Je me demande si ce n’est pas la même chose, cet ennui artificiellement créé par les lois si intelligentes du marché et cette autre forme d’ennui, cette attente sans but, cette longue et angoissante attente, des petits vieux aux portes des immeubles.   

Photo : Thomas Ruff, Sterne series (1989-1992).