Regarder les gens manger

14 juin 2009

Regarder les gens manger. C'est quelque chose que je fais depuis longtemps, j'ai l'impression que ça en dit tellement long sur eux, sur leur corps, sur leur manière de vivre avec la notion de plaisir, de partage, de besoin, de frustration. Parfois, enfin souvent, ça m'agace, ça me dérange, ça m'insupporte. Il y a quelque chose de dégoûtant aussi dans le fait d'assister à un acte aussi intime, d'où mon écœurement pour les gens qui mangent dans le métro par exemple. Il y a même une certaine indécence dans ce mot d'une familiarité extrême, « manger ». Parfois, c'est l'inverse, c'est tellement émouvant. Je me rappelle avec A., encore. Elle mangeait assez rarement, s'affamait presque jusqu'à l'évanouissement puis elle se faisait une énorme crêpe de sarrasin avec trois tonnes de fromage et de jambon et une énorme salade, et elle dévorait tout ça avec un plaisir non feint, une joie presque enfantine et c'était le plus beau spectacle du monde. Dernièrement, j'ai observé M., sa manière si animale et précipitée de se jeter sur la nourriture, c'était toute sa personnalité qui transparaissait dans son assiette et j'étais assez heureuse d'être aux premières loges pour découvrir ça. Et tellement d'autres, et toutes ces manies, ces caprices, je me rappelle cette femme qui avait découpé sa banane en tronçons par peur de l'allusion sexuelle, c'était fascinant, cette gêne qu'elle avait devant une pauvre banane. Ou de cet Américain obèse dans un diner à New York, devant une table remplie à craquer de frites et de viandes, la manière qu'il avait de soupirer de satiété, et l'effort évident qu'il déployait pour tout manger, encore. De loin une des choses les plus tristes qu'il m'ait été donné de voir.