Mediterraneo

19 septembre 2013

Mediterraneo est une série de photographies réalisées par Fred Lahache. 

On entre en Méditerranée ; les yeux se plissent. Le soleil blanc, celui
qui efface et assainit, nous entraîne dans sa douceur sèche. Quoi de plus difficile que de témoigner du temps long, de ces interminables minutes de grâce et d’attente quand il n’y a plus rien à dire, plus rien à lire, plus rien à penser, et où les yeux peuvent enfin, une fois sortis de leur éblouissement, cueillir le plus petit détail – papillon, fleur, fruit, pieds aux ongles vernis -, dans un rare respect du silence…?

Fred Lahache est méditerranéen et ne s’en cache pas. Il parcourt sans plan de navigation une mer, comme Ulysse, à la recherche d’une origine presque commune ; à l’échelle de son objectif, la Méditerranée est un lac. Son père est né en Algérie, ses grands-parents aussi, leurs ancêtres venaient de Sicile, Malte et Catalogne. Comment partir à la recherche de ses origines autrement qu’en les capturant – tentative peut-être désespérée de fixer le plus abstrait, le plus fragile ?

Si la nature est partout (poissons, arbres, boue, eau, fleurs, femme enceinte, chat, chien, enfant), la culture du citadin ne tarde pas à transparaître. Ici l’identité cherche à s’ancrer dans une matérialité qui renvoie sans cesse au spirituel ; ainsi l’Hommage à Damien avec ces bonbons au bord d’une piscine, renvoie aux médicaments accumulés par Hirst ; la caméra dans l’arbre d’une photo Sans Titre fait penser aux pochoirs de Banksy ; les Ruines sont une citation directe à la Méditerranée de Koudelka ; Wawa,15 août et Cécile ne peuvent qu’être des clins d’œil à Ryan McGinley, tout comme Tutti Frutti à Nan Goldin. Car la famille généalogique n’est pas tout ; celle de la culture que l’on se choisit, ou celle qui nous choisit, constitue aussi la mythologie d’une identité. Enfin, difficile de ne pas y penser – va-t-on le nommer ? - mais les bleus californiens des piscines appartiennent à Hockney, et la béatitude des photographies de Fred Lahache rappelle inconsciemment ses polaroïds récents.

Mais ce qu’il y a de plus beau dans Mediterraneo est le souci apporté aux titres, inscrivant le photographe dans une démarche de photographie plasticienne. Les cèdres Twins du Rayol Canadel offrent comme une révérence aux Twin Towers tandis que Fâchée, ce petit derrière rebondi qui boude, laisse place aux rêveries : que s’est-il passé avant ? Et que se passera-t-il, surtout, après ? Ici c’est la littérature qui se glisse dans l’image.

Le caractère noble de la plaisance, la sensualité de la paresse, le repos interrompu par la beauté stupéfiante d’une fleur ou d’un cul – c’est de cette phusis dont le photographe est l’observateur attentif. Si ses photographies témoignent d’une force vitale et d’un amour ancestral pour ce que cette mer suscite de plus beau, la série permet aussi, peut-être, une réconciliation heureuse avec ce que les origines renferment parfois d’inéluctablement douloureux.


Photo : Fred Lahache, Le Bobo, Corse 2012

http://fredlahache.com/index.php/project/mediterraneo/