Belleville

27 novembre 2013

Je suis cette fille dans ce train qui traverse la France. A côté de la fille il y a la petite fille. Je suis cette petite fille à côté de la femme du train qui est ma mère. Aujourd’hui elle est seule. En face il y a cet homme qui nous regarde. Je suis cet homme. A côté de moi il y a ma femme, nous sommes mariés depuis longtemps. Elle a fait des sandwichs avant de partir que nous avons déjà mangés. Il reste encore trois longues heures de voyage. Comment vont les enfants ? Et les enfants de nos enfants ? Je suis l’enfant du couple du train, cette serveuse dans ce bar à Paris. Je vis seule moi aussi. Le voisin de la fille qui vit seule et qui est serveuse à Paris dont les parents sont dans le train est assis dans le bar où travaille la serveuse. Dehors il y a moi. Une des putes du boulevard de la Villette. En face il y a le café où travaille la serveuse qui est gentille. Je suis le client de la pute avec le Figaro sous le bras et le joli costume. Je demande : « Combien ? » avec le sourire, le sourire bienveillant, celui du papa. Je suis cette vieille femme qui passe à côté en poussant le caddie rempli de ma vie. Je n’ai pas dormi. Je passe devant le café où il y a la serveuse et la pute. Je suis le client de la serveuse qui ne vit pas très loin de la fille du train et son bébé – ils ne se connaissent pas. J’aime la serveuse qui le sait. Je suis cet homme amoureux drogué à l’héro. La serveuse regarde le bébé rom dans le landau à côté des femmes qui vendent des vêtements trouvés dans les poubelles. Je suis l’homme qui regarde une paire de chaussures. Je suis la femme Rom qui vend les chaussures trouvées dans les poubelles. Je suis la fille du train qui traverse le boulevard de la Villette pour aller travailler. J’ai oublié d’appeler mes parents, elle se dit ça. Ils viennent d’arriver en train, ce matin je crois. Je croise une jeune fille et son bébé. Un frisson me traverse – comme si j’étais elle, et qu’elle était moi.