Le corps médical

10 décembre 2013

Il y a ce mystère inexplicable. De la fatigue. De l’immense et incurable fatigue des premières semaines. Une fatigue du fond de l’Histoire qui cloue au sol, rend le corps lourd comme s’il marchait dans la glaise. 

L'intuition de la mort la frôle. C’est ce qu’elle dit à la psychologue du service d’orthogénie (c’est le mot qu’on a inventé pour ne pas dire avortement) qui prend sa main dans la sienne pendant l’intervention ; son geste est doux et maternel et bon et elle voudrait qu’elle reste là pour toujours, avec son visage apaisant qui la regarde.   

Après l’opération on la conduit dans une chambre où trois autres filles attendent. Elle prend une photo de la fenêtre et du mur en briques qui lui fait face avec son Nokia, l’image est tellement pixellisée qu’elle est illisible.   

Elle guette la lumière du jour bouger sur le mur. Elle ne sait pas trop qui appeler. A qui raconter ce qui vient de se produire ?   

Entre le bloc et la chambre, les filles pleurent. Il y a même un garçon qui est venu accompagner sa copine. Il fait semblant d’être affligé ; le spectacle de leur couple est tout à fait désolant.   

Aucune des filles ne touche à son plateau-repas. Elle se demande si elle peut manger les leurs ? Elle a déjà terminé le sien avec appétit. Sur le plateau il y avait : un bol de thé au lait, des biscottes, du beurre, de la confiture, un yaourt, un sachet de sucre et une clémentine. Elle aimerait que la dame revienne lui prendre la main mais elle est occupée avec une autre fille.   

Les années passent.
Elle voit souvent cette ostéo qui fait craquer ses vertèbres. Elle est âgée et douce et mince. Elle parle très doucement. Elle a des mains chaudes et sèches. Ses gestes sont précis et apaisants. Elle l’enserre, sa tête tombe sur son épaule. C’est un câlin maternel et accidentel ; les larmes affluent.

Il y a aussi cette main, encore, de l’infirmière gentille lors de l’opération pour les yeux, elle dit : « respirez doucement ».  

Le petit chocolat chaud qu’elle lui prépare après l’intervention.  

La tendresse du corps médical, constant, et loin à la fois, qui n'engage pas. A sa place.