Boîte de nuit

11 décembre 2013

Le temps des bars est toujours indéfini, comme si la nuit se suspendait dans un immarcescible mouvement, que les heures s’enchaînaient dans un continuum indistinct.  

Elle prend une bière mais se rappelle juste après l’avoir payée que c’est le même tarif qu’une coupe de champagne. Deux ou trois personnes descendent dans le bar, au compte-goutte. Elle surveille tout le temps l’entrée. Visiblement tout le monde s’en fiche de ce concert. C’est un jeune groupe, inégal, mais ça fait une soirée potentiellement sympa. Il y a ce néon tellement ridicule, « Le monde est à toi » allumé en permanence, elle a souvent dansé ici et les lettres se déformaient puis se redressaient, et c’était comme un indice pour me raccrocher à quelque chose de clair/carré/défini, savoir où elle en était de l’alcool.  

Déjà pour réussir à entrer au Paris Paris il valait mieux connaître le videur ou venir les soirs où il n’y avait vraiment personne comme c’était le cas, là, et qu’il ne se passait rien. Elle finit sa bière vraiment trop vite. Est-ce que les gens danseront après ? Son portable ne capte pas au sous-sol et elle n’a toujours aucune idée de l’heure. Parfois c'est mieux de ne pas savoir.  

Attendre sans notion du temps conduit toujours à une forme de méditation. Elle va souvent demander au bar à quelle heure le concert va commencer, on lui dit « bientôt », encore une fois la notion du temps compté des minutes se noie dans un abyme de nuits ; on ne s’intéresse pas beaucoup à ça, ici. 

Alors elle remonte et demande au videur qui se tient à côté de l’immense sculpture de Mickey en érection si elle peut juste sortir passer un coup de fil ou si toute sortie est définitive. Il lui dit « OK », elle ne sait pas si ça veut dire : 1-OK tu peux sortir ou 2-OK tu sors et tu ne rentres plus jamais ? Peu importe, elle veut savoir ce que l’autre conne fabrique alors elle sort, elle l’appelle, elle ne répond pas, elle tape : « T’es où ? », elle répond « Je travaille encore, reste à l’abri là où il fait chaud ».  

Elle re-rentre, elle regarde le videur qui lui dit « OK », ce gars est peut-être un computer et après elle fait le lien avec le disque de Radiohead. Cette fois elle se dit que ce serait mieux d’acheter quelque chose de plus fort, genre un whisky mais elle veut être sûre d’avoir encore un peu d’argent quand la fille la rejoindra pour lui payer un verre au moins, donc elle attend. Au bout de ce qu’elle estime une période d’environ trente minutes, le concert n’a toujours pas commencé, seulement une dizaine de personnes sont entrées. Elle ressort pour la rappeler, elle a juste laissé un message sur son répondeur à cause du réseau qui est coupé dans la boîte de nuit : « Ma biche je suis désolée mais je te plante, j’ai froid j’ai faim je suis fatiguée, donc voilà, gros bisous ma belle. »