Le système et sa marge

05 février 2014

Dans le roman graphique Trop n’est pas assez, l’auteure, Ulli Lust, retrace une séquence punk de son adolescence autrichienne où elle a arpenté une partie de l’Europe à pieds, affrontant les dangers (dans l'ordre : la nuit, la mendicité, la peur, le viol et la faim). Arrivée dans le sud de l’Italie elle remarque que les Italiens sont habillés de haillons, exactement comme elle, petite fille gâtée de l’Europe du Nord qui a choisi de déchirer ses jeans pour vivre en marge du système. C’est une révélation ; pour elle le punk est un privilège bourgeois, exactement le contraire de ce qu’il semble dénoncer.  

On ne peut vivre en marge d’un système que si l’on est totalement intégré au système. On ne peut désirer le propre que pour mieux le salir. On ne peut désirer la salissure que lorsqu’on est parfaitement lavé, ou lorsqu’on sait qu’on peut le faire. Désirer sortir du système, ou être obligé de le faire parce que le corps dicte autre chose que ce qui est normé, est difficilement envisageable lorsque l’intégrité est menacée.  

Adolescente j’étais persuadée de me connaître dans les moindres recoins de ma personnalité ; mais le fait de vieillir, qui ne m’a jamais effrayée, me jette vers mon désir. Si je m’y refuse, je sombre. Je n’ai pas le choix de l’admettre. Il me faut des fenêtres qui me permettent de mener ces doubles vies intérieures. On ne choisit pas ces choses-là.  

Plus les jours passent, cautionnant ainsi mon existence française entamée il y a dix ans, et accumulant les preuves de mon intégration (le simple fait de récupérer passeport et carte d’identités françaises devient un événement), me convie à cette certitude : il y a un caractère vital dans la naturalisation. Comme si le fait d’avoir une assise, et de sortir de la peur permanente (ne pas pouvoir travailler, ne pas pouvoir rester sur le territoire, ne pas pouvoir poursuivre ce projet né in petto à l’adolescence, justement : vivre loin, s’échapper) me permettait enfin une appropriation de mon vrai désir, celui qui, comme souvent dans le désir, n’entre pas dans celui de l’ordre. Les chemins dévient ; on vit de biais, on vit dans la marge, on vit parfois dans la peur ou la gêne, mais il n’y a plus de menace. La naturalisation permet d’être libre.