Une robe

17 février 2014

Ça fait longtemps que je cherche, chez les artistes, les femmes écrivain, et dans les bars aussi, à me constituer une mythologie de figures féminines auxquelles m’identifier/me raccrocher. J'espère ainsi me fabriquer une forme de féminité virile où j’assumerais tous les rôles. Je rêve de mettre une robe constituée de tels ou tels morceaux empruntés chez l’une ou chez l’autre, libre de me travestir ainsi, loin du mythe immémorial de la jeune fille.  

J’ai réfléchi à celles dont je suis le travail depuis longtemps : Courtney, PJ, Scout, Kim Gordon, Kathleen Hanna, Tobi Vail. En dressant la liste je réalise qu’il y a un grand nombre de Riot Grrrls, pas mal de filles de mon quotidien, les Pussy Riot (« Become a feminist! Become a feminist! ) et peut-être aussi Cat Power mais seulement pour son album What Would the Community Think et globalement, assez peu de Françaises.  

Certaines ont résolu l’affaire en étant lesbiennes (Despentes, Claude Cahun, Sagan, Abby Wambach). D’autres sont des hétéros mères de famille plutôt viriles (Patti Smith, Gordon, Lee Miller, Tilda Swinton) ou des femmes féminines hétéros sensibles (Annie Ernaux, M.I.A., Tracy Emin, Maïenn, Valérie Donzelli), des exploratrices (Earhart, David-Néel) ou des révolutionnaires (Ulrike Meinhof, Pussy Riot). D’autres sont folles/dépressives/névrosées
/suicidaires (Sylvia Plath, Virginia Woolf, Francesca Woodman). Il y a les punks et les ex-punks (Linder, Vallie Export, Ulli Lust), les poètes militantes (Galás), les intellectuelles supra brillantes (Arendt, Chollet, Guilbert, Adler), les amoureuses malheureuses (Niblett, Dora Maar), les artistes puissantes et solaires, sans enfant (Abramovic, Calle) ou jolie et fragile en apparence (Miranda July) et des dizaines d’autres parmi lesquelles se trouvent Colette, Sagan, Louise Bourgeois, Isadora Duncan, Beauvoir, Martha Graham, Zelda Fitzgerald, Marie Uguay, Wendy Delorme, Patti Smith, Kathy Acker, Jeanne Balibar, Liz Phair, Lena Dunham and so on.  

Et donc hier soir en composant mentalement ce post je te demande si tu es féministe bien que je me doute de ta réponse.  

Je te regarde conduire d’une seule main, la gauche, toujours la gauche, cette main gantée, doigts ouverts sur le volant. Le cuir crisse imperceptiblement lorsque tu donnes un coup pour tourner, nous glissons dans Paris. Je réalise que tu ne t’es probablement jamais vraiment posé ces questions. Ta décontraction n’est pas feinte. Être une femme n’a jamais été un sujet pour toi. Tu prends la vie. Tu veux, tu prends. Parce que tu n’as jamais été entravée ou inquiétée par ton corps, tu incarnes une figure beaucoup plus féministe que moi. Pour toi la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, ce n’est PAS la littérature. Tu agis là où je parle et je bute et j’écris depuis des années ; tu n’as même pas besoin d’être féministe puisque ce serait comme une forme de contradiction. Tu portes naturellement cette robe que je convoite, là où se mêlent si librement le désir et la retenue.


Photo :
Jana Sterbak, I Want You to Feel the Way I Do... (The Dress), 1984-1985, National Gallery of Canada, Ottawa. Photo © NGC