Cette sauvage mélancolie propre à la chair

21 mars 2014

Le jigai est une forme de suicide réservée uniquement aux femmes. C'est de cette manière que choisit de mourir Madame Butterfly, quand la honte et le chagrin d’avoir été abandonnée par son mari américain la poussent au coup fatal. Petit poignard caché dans l'obi, un coup dans la carotide. Fin du troisième acte.    

Au cours de recherches hasardeuses sur l’internet je tombe sur les différentes pratiques du suicide (dans un but purement documentaire, on ne s’affole pas), le plus connu étant hara-kiri ou comme on dit au Japon, le seppuku. Le suicide japonais est, comme toutes les activités pratiquées sur ce territoire, d’un grand raffinement. Le hara-kiri comporte une version encore plus douloureuse, le jumonji-giri, qui consiste à ajouter une coupe verticale à la coupe horizontale. Il existe aussi un suicide de groupe de personnes ou d’un couple lié par l’amour, le shinjū. Au Japon, ce rituel est officiellement interdit depuis 1868.  

En 1970, l’écrivain Yukio Mishima achève sa tétralogie La Mer de la fertilité. Il estime probablement que sa vie d’écrivain est terminée. Homosexuel dans ses livres mais pas dans sa vie (il se mariera et aura deux enfants), il met soigneusement en scène son sappuku qu’il aura préparé pendant un an. A cette époque Mishima est amoureux de son jeune amant Morita qui se donnera également la mort en même temps que lui.

Dans Confession d’un masque, son premier roman, Mishima témoigne longuement de ses premiers émois sexuels devant les livres d’images de jeunes soldats frappés au coeur et s’écroulant par terre. Comme beaucoup de garcons homosexuels, il ressent une émotion extraordinaire devant les représentations du martyr de Saint Sébastien. Les pages consacrées à son jeune désir le montrent transi devant des hommes musclés mais bêtes, l’intellect nuisant même à son désir, préférant “cette sauvage mélancolie propre à la chair”. Complexé par son corps chétif, il deviendra au fil du temps un athlète, expert de kendo. Dans ses pensées Mishima était “l’un de ces sauvages ravisseurs qui, ne sachant comment exprimer leur amour, tuent par erreur la personne qu’ils aiment.” Mais Mishima va plus loin dans son association entre la mort et la jouissance et ressent “un étrange plaisir à la pensée de (sa) propre mort”. Quand les raids aériens traversent le ciel du Japon en 1944, il en avait “une peur extraordinaire et pourtant (il) attendai(t) en même temps la mort avec une sorte d’impatience, avec une espérance pleine de douceur."    

Cette association eros/thanatos devient encore plus évidente lorsque la pensée de la mort des membres de sa famille lui donne la nausée : “L’idée que la Mort réduirait une famille à une telle extrémité, qu’une mère, un père, des fils et des filles seraient surprise par la Mort et partageraient en commun la sensation de mourir, l’évocation des regards qu’ils échangeraient – tout cela ne me semblait être qu’une obsène parodie des scènes de parfait bonheur familial et d’harmonie.” Il me semble évident que dans ce passage, l’horreur que lui inspire cette idée lui est aussi répugnante (les mots “nausée”, “obsène”) que l’inceste.  

Encore une fois “la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule par consequent réellement vécue” prend sens dans la folie absolue. Yourcenar dans Mishima ou la vision du vide a écrit sur le suicide de Mishima en considérant son suicide comme son “oeuvre ultime”. Du plus loin du travail de compréhension de sa sexualité qui passe par une “confession” à la manière de Saint-Augustin ou de Rousseau, Mishima décortique avec la sincérité la plus dangereuse l’origine de sa passion troublée où se mêlent la force, la mort, les représentations militaires, le corps athlétique et le sexe. Dès lors on peut se demander si Mishima ne commence pas à préparer, vingt-et-un an avant, sa mort héroïque. Et que son suicide fut organisé avec la même rigueur que son écriture. En lisant Confession d’un masque à la lumière de son suicide, l’oeuvre prend un sens effrayant.

Ecrit-on de la même manière que l’on vit ? Et dans le cas de Mishima, que l’on meurt ?