La dernière séance

16 avril 2014

C’est comme un petit théâtre. D’ailleurs, en attendant derrière la porte, j’attends sur un siège recouvert de velours rouge, ceux qui se replient comme des strapontins. Il y a parfois la crainte de croiser la personne qui me précède, ou que l’on me voit, assise là, dans une forme de honte rentrée - ou de complicité malsaine.  

Vu : par la fenêtre et par accident, le dos d’un acteur, assis dans le même fauteuil. Senti parfois cette chaleur, en passant juste après, de ce fantôme. Parfois une odeur reste, celle de l’autre, des autres, maquillée par le bouquet de lys posés dans un vase derrière le dos.  

Combien d’histoires restées tues dans ces murs ?  

Parfois, vers 19h30,  une odeur de pain grillé me parvient jusqu’au lieu de l’analyse, me faisant comprendre au fil du temps que cette pièce fait partie de la maison, de sa maison, la sienne, et que ce lieu du secret, de mes secrets qui me semblent si inavouables, n’est qu’un espace comme un autre. Que ce ne sont aussi que des lieux de passage, qu’ils n’ont rien d’original.  

Vertige, parfois, de la banalité médicale, devant le prisme d’une révélation difficile.  

Toutes les semaines, la même représentation, depuis trois ans. Le même trajet tous les lundis pour me retrouver dans un quartier que je ne fréquente jamais par ailleurs, où on boit des chocolats au prix du champagne et où les librairies sont recalées derrière des enseignes de sacs.  

Lundi le rideau de la pensée s’est levé une dernière fois avant de retomber devant elle, là où croît le péril. Je connais par cœur son mobilier chic, la pipistrello noire et le Eames dans lequel elle s’assoit, la table en verre et le récamier, les masques africains, l’ipad et les livres et le grand miroir, l’original de Sempé dans l’entrée. Le luxe de l’inconscient se paie.    

Il est probablement plus difficile de rester en analyse que d’en sortir. J’ai voulu que nous nous interrompions avant la fin, la fin de l’heure dite. Je m’attendais à plus d’émotion – mais finalement pas, il y a eu un simple « au revoir », la main tendue. Le mur de la cure sera resté infranchissable.  

En sortant sur le boulevard après la dernière, cette faim dévorante, au creux du ventre, comme rarement le soir. Une faim d’enfant qui aurait couru dans les champs.

Photo : Etant donnés, Marcel Duchamp. Vue de coupe.