Leçons de Manhattan

13 septembre 2009

Dans les dernières minutes du film Manhattan, Woody Allen, alias Isaac Davis, disserte seul sur son divan sans autre psychanalyste qu'un pauvre dictaphone. Solitude de l'artiste, cassette narcissique qui ne sera écoutée sans doute que par lui-même, Woody pose une question philosophiquement millénaire et fondamentale, sur fond de romance charmante : la vie vaut-elle la peine d'être vécue ? Comme il est éminemment impossible d'y répondre à cinq minutes du générique, il trouve cette pirouette ingénieuse : « Disons qu'il y a certaines choses qui contribuent à rendre la vie intéressante. Comme quoi. Pour moi... » Et ainsi commence le listing des choix esthétiques de Woody Allen, mais aussi de goûts plus intimes, plus simples, qui le fondent entièrement : « Groucho Marx... Frank Sinatra... Marlon Brando... Willie Mays... L'Éducation sentimentale... Le deuxième mouvement de la symphonie Jupiter... La version de Potato Head Blues par Louis Armstrong... Les films suédois... Les crabes de chez Sam Wo's... Les incroyables pommes et poires peintes par Cézanne... and Tracy's face. » Il termine son monologue par un petit rire étouffé, à peine chuchoté, comme réconcilié et d'une tendresse infinie. Pour Tracy. Pour la vie. Pour toutes ces choses-là.


J'ai eu envie de faire comme Woody, de me demander quelles étaient les choses auxquelles je tenais et qui rendaient cette vie, ma vie intéressante au point où elle valait la peine d'être vécue. C'est-à-dire qu'elles étaient fondamentales à un niveau tel que si je me retrouvais devant le choix inéluctable de la vie ou de la mort, ce seraient à ces choses-là que je penserais pour me raccrocher à la vie.


Spontanément, je dirais, dans le désordre : Paris à l'automne, et la vue qu'offrent certains ponts sur la Seine.
Des centaines de citations, à commencer par le début de la Divine Comédie : «Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue.» 
Ou Proust : «Une heure n'est pas qu'une heure, c'est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.»
Et des vers de Rimbaud : «Plus de lendemain,/Braises de satin,/Votre ardeur/Est le devoir» ou encore : «Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourné du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !»
Et peut-être aussi, plus secrètement, tout «Le nouveau code amoureux» de cet infréquentable Sollers.

Le parfum du muguet, des pivoines, du lilas. Certains fruits d'une perfection infinie : nectarines et cerises. Le rire extraordinaire d'Aurore. Les alcools et les cigarettes, tard dans la nuit.
Et des mots chuchotés, des pensées si intenses qu'elles arriveraient, je crois, à me ressusciter.

Il me semble avoir écrit quelque part, d'ailleurs il n'y a pas si longtemps, quelque chose que je tiens encore pour vrai : "J'ai peur des drames qui se jouent dans l'ombre, des choix morbides qu'on finit par aimer, des déserts de l'amour, mais je suis si habitée par l'idée de la mort que j'ai de la vie un appétit inextinguible."