A un jeune écrivain français de l’avenir

28 novembre 2014

Jusqu’à 31 ans environ, la vie est épouvantable. J’ai donc découvert Sollers à l’âge épouvantable de 19 ans. La littérature, pour des gens un peu perdus comme moi (c’est-à-dire, entre deux cultures, et même dans un entre-deux sociologique ; mon grand-père était mineur, j'ai fait des études littéraires) fait parfois office de guide, elle apprend à vous conduire. Souvent les écrivains qui m’intéressent aiment ou ont aimé Sollers, et c’est toujours un ravissement de l’apprendre. Sollers m’ouvrait là une porte vers un chemin, un chemin de goût – qui était le sien, car pour comprendre Sollers il fallait aussi s’initier, parallèlement, à tous ceux qui l’entouraient ou le précédaient. De part et d’autre de ce chemin se trouvaient une constellation de penseurs intéressants qui faisaient des choses intéressantes. Ils formaient un système cohérent, une bande dans le temps et l’espace ; les siècles se répondaient, et d’un roman à l’autre, le spectre d’une pensée, d’une vision, et le portrait en creux d’un écrivain se dessinait.  

J'ai surtout eu la chance de connaître Sollers par ses livres et non pas par la télévision - à Montréal, nous ignorions la présence spectaculaire qu’il occupait sur les écrans en France. Et donc après avoir lu, au cours d'un été (le garçon que j'aimais avait disparu) la quasi totalité de ses livres, embrasée par ce venin puissant qui s'appelle la littérature, et probablement en grande partie par ce biais (mais pas seulement, car il faut s'accrocher), je décide de quitter mon pays et de rejoindre « l’humble et insolent paradis de la certitude ».  

Hier soir, ouvrant un carton de livres par hasard, je retombe sur "Vision à New York" ; une sorte de mode d’emploi mené par Sollers, sous forme d’entretiens, de ses romans Paradis et Femmes. D’un côté l’expérimentation ambitieuse, l’abstraction (un roman écrit sans ponctuation) ; de l’autre un roman avec une intrigue repérable. Histoire de la littérature en trois lignes : XIXe siècle, romans finis, intrigues closes. XXe siècle occidental : déconstruction, mise en scène de l’écriture en train de s’écrire, expérience des limites de l’objet littéraire lui-même.    

Il y a eu sans doute de nombreux livres d’universitaires sur cette question, je serais d’ailleurs ravie que l’on me conseille. Mais sans cette érudition temporaire je ne peux donc que réfléchir par intuition : le XXIe siècle littéraire (qui a tendance à revenir aux intrigues ficelées, au romantisme mystique, si possible avec une agonie finale ambiance requiem – le dernier livre de Reinhardt, fabuleux d’ailleurs, L’amour et les forêts, en est un bon exemple) peut-il vraiment 1-revenir au roman fini, à la description naturaliste ; 2-s’amuser encore, post Nouveau Roman, des limites du langage ? Il me semble que la fiction d’aujourd’hui se niche dans des endroits moins évidents pour les littéraires : les séries télé, par exemple, seraient le creuset des plus beaux exercices de fiction, sans aucun académisme. Voilà un chouette lieu de renouvellement possible, peut-être, pour la littérature en mouvement.    

J'avais souligné en 2006 ce passage de l’avant-propos, comme quoi, malgré l'expérience de la vie qui est rude, l'essentiel lui ne change pas : "A un jeune écrivain français de l’avenir, j’ai envie de dire simplement : Pars ! vite ! écris comme si tu t’en allais à chaque fois ! tiens bon ! emporte ta langue avec toi !"  

On ne pleure pas souvent en lisant, mais bon, j’étais peut-être fatiguée.