Ciel pommelé

24 octobre 2015

Je suis en train de lire « La Bête Humaine » sur un banc du Jardin des Plantes. Je lis ce livre dans une vieille édition de poche trouvée je ne sais où, chez Gibert Jeune probablement. Le Jardin des Plantes est juste à côté de la fac de Jussieu et c’est un endroit ravissant pour lire. J’ai vingt-quatre ans, vingt-cinq peut-être.

Un homme d’une cinquantaine d’années s’arrête devant moi, me dit : « Ah, vous lisez La Bête Humaine dans une vieille édition du Livre de Poche ! » Il s’assoit sur le même banc que moi. « Vos parents doivent être des intellos… Pour lire ce livre dans cette édition… Oui vous devez être quoi, fille de profs ? » C’est vrai que la couverture, au graphisme kitsch, est déjà très usée.
Il m’est sympathique. Non, mes parents ne sont pas des intellos. Non, ils n’ont pas une vieille bibliothèque avec laquelle j’ai grandi et où il me suffisait de tendre le bras pour aller chercher, au hasard, les titres qui me paraissent séduisants.

Je décide de ne pas le contredire et de m’inventer une vie, comme cela m’arrive souvent. « D’où venez-vous ? » « De Paris. » Ces mensonges me facilitent les conversations, me donnent une petite longueur d’avance. Nous atteignons plus vite les sujets qui m’intéressent, dans tous les sens du mot sujet.


Je crois qu’à l’époque je travaille déjà comme documentaliste pour France Culture parce que nous en arrivons à parler de l’émission pour laquelle je travaille et de fil en aiguille de Pierre Bourdieu. Mon interlocuteur est fasciné par lui. « Je le voyais souvent dans ce parc, il marchait là-bas, accompagné par X. » Pierre Bourdieu est mort depuis trois ans déjà.


Nous parlons longtemps. Je ne sens pas tellement de séduction entre nous. Je n’aime pas beaucoup les hommes qui ont deux fois mon âge. Mais nous sommes bien, assis côte à côte sur ce banc, avec cette complicité qu'offre parfois les livres. Je vis à Paris depuis quelques années mais je suis globalement seule et les rencontres sont rares. A un moment, après un petit silence, il renverse la tête vers le ciel et dit : « Ah. Quel beau ciel pommelé. »


C’est la première fois que j’entends cette expression. Je la trouve si belle que je me l’approprie aussitôt. Dès que je peux parler d’un ciel pommelé, j’en profite. C’est comme ça pour un grand nombre d’expressions. Les mots affluent, je les prends. Je me transforme avec eux.


Il quitte le parc mais je le retrouve quelques rues plus loin alors que je m’apprête à le quitter aussi. Il me montre une petite rue en courbe et pointe un appartement, « Voilà, c’est là que Pierre Bourdieu vivait ».


Je ne sais pas du tout qui était ce monsieur. Prof de sociologie dans une des facs voisine ? Simple amateur de littérature ? Lecteur aguerri, un peu désabusé ? Promeneur sans but ? Parisien ayant envie de parler de livres ? Homme désirant approcher une jeune fille ? Etre humain à la recherche d’un échange tout court ?
Je pense souvent à lui.