Villes

17 octobre 2009

« Pourquoi, si on n'y est contraint que par le gagne-pain, vit-on dans les grandes villes violentes ? Sinon pour y connaître sensuellement l'épaisseur physique, imagée, architecturale, politique, sexuelle des contradictions de la vie vivante (de la vie justement volubile, malade, conflictuelle, désirante, angoissée : de la vie jouissive.)


On ne va pas vivre dans les grandes villes pour seulement s'y identifier à la manière activiste des tintamarres, des fureurs, des spectacles éclatants. On y cherche l'inquiétante étrangeté qui passe entre le raffinement civilisé (vie culturelle branchée, tourbillon des distractions, pointes alertées du débat politique), la circulation sauvage des haines, des ambitions, des conflits sociaux et l'indifférence méditative aux rumeurs du temps, la taciturnité créative protégée des bavardages mondains. On y veut la solitude énormément peuplée, la brutalité des hordes enbétonnée. On veut aussi, visible, disponible, sa sublimation symbolique (musiques, films, livres.) Et on y veut en plus une manière d'aménité conviviale, un charme, une saveur tendre. On s'y pose donc pour y tremper son âme et son corps à la contradiction inarraisonnable entre dépense trépidante et calcul des rétentions économiques - c'est-à-dire qu'on vient y souffrir et y jouir de cette tension impossible dont se bande la vie.


En somme on va renifler en ville l'odeur d'humanité. Elle est capiteuse. Souvent elle est rance aussi. On espère respirer mieux. Et voici qu'on aime surtout en ville ce qui n'est pas la ville : des verdures crayonnées, des herbiers esquissés, des ersatz parcimonieux de taillis et de mares, de rives vaguement préservées du pavé.»

Christian Prigent, Berlin deux temps trois mouvements, Paris, éd. Zulma, 1995.
 

© Photo Nicolas Urlacher