Mais il y a quelqu'un

07 mars 2016

Nous allons voir Astro Noise, l’exposition de Laura Poitras au Whitney. Dans une des salles, les spectateurs sont invités à se coucher sur le dos et à regarder un écran accroché au plafond. On peut y admirer des ciels étoilés du Pakistan, du Yémen et de la Somalie, pays où les Etats-Unis ont conduit des opérations militaires à l’aide de drones de combat et où, forcément, beaucoup de civils ont été tués.

Ce n’est pas un ciel de guerre. C’est un ciel étoilé, comme on aime les admirer partout dans le monde, comme on aime regarder intensément les éléments, je pense au feu ou à la mer. L’installation s’appelait Bed Down Location, nom donné par les militaires aux lieux de repos des cibles potentielles.

Dans une autre salle, un peu plus loin, on découvre que nos silhouettes allongées, toutes à leur contemplation métaphysique, étaient filmées par caméra infrarouge. On distingue bien les corps étendus, la chaleur rouge des ventres et nos membres verts et bleus.

Juste à côté de cet écran se trouve un moniteur où s’affichent en temps réel toutes les adresses MAC (Media Access Control) des visiteurs de l’exposition. Le MAC est un identifiant physique stocké dans la carte réseau de l’utilisateur, et il est unique au monde. On peut tracer un individu très facilement grâce à son adresse MAC.

Laura Poitras, qui travaille sur l’Amérique post 9/11, a réussi à mettre en abyme un de mes sentiments les plus quotidiens et auquel je me suis tranquillement habituée. Sentiment d’être surveillée en permanence et de ne pas assez maîtriser les outils de la technologie.
Sentiment d’être limitée dans mes recherches par peur d’être fichée. Sentiment de grande vulnérabilité face aux nouvelles technologies. Sentiment qu’en cristallisant tous nos besoins vers un seul objet (boussole, montre, messages, radio, télévision, journaux, loisirs), nous acceptons de nous fragiliser. Sentiment qu’en acceptant de vivre sans notion de vie privée, nous n’avons plus assez de ressources secrètes pour nous défendre. Sentiment que la société se croit seule, mais il y a quelqu’un. 

Sentiment qu'en montrant quelque chose de soi sur internet (et non pas au sein d'un dispositif "ami", livre ou exposition), je livre trop dangereusement mes recettes secrètes, le processus inégal de la création. Sentiment aussi qu'en ne livrant rien, rien ne se passe, rien ne peut se faire, et que ce risque en vaut aussi la peine.

Pour que l'idée apparaisse enfin, le duo d'artistes suisses Fischli & Weiss disait qu'il devait se mettre dans un état d'ennui absolu. Assembler des objets divers et les faire tenir en équilibre est issu d'une de ces après-midis d'attente sans but, et qui a donné la géniale série "A Quiet Afternoon". L'équilibre fragile de ces objets, leur suspension agile dans l'espace et l'apparente gratuité de ce geste sont aussi à l'image de leur duo et de leur travail qui a perduré pendant des décennies jusqu'à la mort de David Weiss en 2012.

A quel moment suis-je vraiment apaisée et tranquille ? Juste assez pour m'ennuyer profondément et faire "naître l'idée" ? Ce processus créatif est-il encore possible ? Et souhaitable ? Puis-je vraiment retrouver un sentiment de solitude tel que de ce rien viendra le prochain roman ? Depuis les attentats, et encore plus depuis l'intensification de la crise migratoire, je me demande s'il est possible de parler d'autre chose ? S'il est décent d’aborder d’autres sujets, des choses plus minuscules et douces qui nous passionnaient avant ?

Peut-on continuer de vivre comme si de rien n'était avec la fin du monde ? 



Photo : Laura Poitras, extrait de la vidéo "Bed Down Location", Whitney Museum, 2016