Les fêlures de Scott Fitzgerald

30 novembre 2009

C’est dans le magazine masculin Esquire (qui a eu le flair de publier Hemingway puis, quelques années plus tard, John Sack, Tom Wolfe, Norman Mailer, Tim O'Brien et Gay Talese, figures de proue du nouveau journalisme américain) que Scott Fitzgerald fera paraître sa nouvelle la plus cynique et la plus désespérée, La Fêlure. Les circonstances de cette publication sont étonnantes. Fin 1935, Arnold Gingrich, rédacteur en chef d’Esquire, se rend à Baltimore pour demander à Fitzgerald pourquoi il n’envoie plus d’articles au magazine alors qu’il a déjà touché une avance. Malade, alcoolique et dépressif, Scott lui répond : « Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire. » Ce fut « The Crack Up ». Toute sa vie d’écrivain, Fitzgerald a cultivé la figure du double. « Parfois je ne sais plus si Zelda et moi nous existons pour de bon ou si nous sommes les personnages de l’un de mes romans. (…) On ne peut écrire une bonne biographie d’un bon romancier. Il est trop de monde à la fois », écrit-il sous le masque de Gatsby. Écrivain de la chute et du désastre, il ne s’intéresse qu’aux destins qui ratent. Ce monde de riches qu’il décrit et convoite, il en restera toujours l’observateur inquiet et menacé, mais suffisamment fasciné pour s’y brûler les ailes et en tirer quelques bonne pages. Qui de mieux qu’un outsider pour décrypter un univers ? Or, les héros fitzgéraldiens sont démasqués puis rejetés. Le critique Malcolm Cowley décrit ainsi cette figure du double : « C’est comme si tous ses romans décrivaient un grand bal dans lequel il aurait choisi la fille la plus belle… et en même temps, il se tient à l’extérieur de la salle, petit garçon du Middle West, le nez collé à la vitre, se demandant combien coûte le billet d’entrée et qui a payé les musiciens. » (cité par Roger Grenier, préface à La Fêlure, Folio, Gallimard, p. 27). Fêlure, mot si proche, en français, de « fêlé ». « Toute vie est bien entendu un processus de démolition », nous dit l’incipit de cette nouvelle sombre, comme si le bonheur n’arrivait qu’une seule fois et seulement pour être détruit. C’est l’histoire d’une assiette, d’une simple assiette fêlée. La nouvelle se divise en deux sous-parties, « MANIER AVEC PRÉCAUTION » et « RECOLLAGE ». Pessimiste à souhait, Fitzgerald-à-la-vie-fêlée est formel : « Une vraie rupture est quelque chose sur quoi on ne peut pas revenir ; qui est irrémissible parce qu’elle fait que le passé cesse d’exister. » (Ibid, p.495). « Quelques fois cependant, il faut garder à l’office l’assiette fêlée, il faut continuer à s’en servir dans le ménage. On ne peut plus la faire chauffer sur le poêle ni la laver avec les autres assiettes dans la bassine à vaisselle ; on ne s’en servira pas quand il y a du monde, mais passé minuit on peut y poser des biscuits, ou la mettre dans la glacière pour contenir des restes… » (Ibidem, p. 485). Les restes. Ce qui n'a pas été pris, ou redéposé discrètement. Il me semble - et c'est difficile à dire - que je pourrais aussi, parfois, voir poindre dans les coins les plus sombres, les plus cachés de ma personnalité, l’ombre menaçante de « la fêlure ».