HEIMAT

15 novembre 2016



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Steve est entré dans sa voiture et il a roulé. Il rêvait de revenir chez lui, là où il s’était perdu pour toujours. « Je n’ai jamais voyagé vers autre pays que toi mon pays ». Steve repense à ce poème dans la voiture tandis qu’il chauffe les vitres pour faire disparaître la buée en tournant les boutons et les buses dans tous les sens. Après cinquante kilomètres au hasard c’est la campagne, la buée est toujours aussi dense et soudain dans la lueur des lampadaires il y a cette chose belle et délicate qu’il attendait, qu’il n’avait pas revue depuis longtemps : des flocons se sont mis à danser dans la lumière des phares. C’était comme des grains de riz, ceux qu’on lance dans les mariages, des étoiles qui accompagnent sa route alors qu’il fuyait la ville derrière avec la fille dedans en espérant rouler vers ce qu’il appelait « chez lui », fictivement « chez lui », ce que les Allemands appellent le heimat et qui n’a pas d’équivalent dans la langue de Steve. On peut se sentir chez soi seulement dans le lieu que l’on s’est choisi, pas forcément dans le lieu de l’enfance, dans la famille ou sur la terre qui vous a porté petit, se console Steve, lui qui n’a plus vraiment de famille pour l’avoir quittée jeune, « pour ressentir la soif » qu’il avait dit à ses parents un jour en citant Gide, ça faisait tout de suite beaucoup plus chic. Steve roule et pense à son heimat, il espère qu’au bout du chemin il y aura quelque chose qui ressemble à la maison ou à l’idée d’une terre natale. Quand on demande aux enfants de dessiner leur maison ils font souvent une bâtisse avec un toit et une cheminée avec des fleurs et des arbres tout autour alors même qu’ils grandissent dans des buildings avec des voisins. Il y a cette idée de la maison comme une représentation isolée, qu’elle serait toujours la petite chaumière dans la prairie et pas une niche dans un immeuble comme les pierres tombales des colombariums. Ceci dit Steve n’a rien contre les columbariums, il pense à tout ça en roulant à 130 km/h sur la route enneigée et se dit qu’il pourrait se retrouver au columbarium plus tôt que prévu si ça trouve il pourrait oui il pourrait, avec les flocons et le vent ce serait très
postapocalyptique qu’il pense. « C’est quelque chose que j’ai toujours beaucoup envié, enfin les gens qui avaient une terre, un lieu, une appartenance. » C’est ce que la fille lui avait dit hier avant qu’il ne parte sans bruit, pour ne pas la réveiller, pour ne pas affronter son regard triste quand il partirait sans explication parce que comment expliquer à quelqu’un qu’on veut rouler vers son heimat sans savoir où c’est ? Ils avaient regardé des photographies ensemble, des photos en noir et blanc qu’elle avait prises, elle, pas de lui, mais d’elle et d’autres.


Est-ce que la fille avait voulu lui montrer les photos pour le séduire ? Lui faire peur ? Lui faire de la peine ? En tout cas Steve a peur de la fille, souvent, parce qu'elle est douce et gentille et qu’elle l’aime vraiment, et dans ce coeur si pur il y a toute la place pour la sortir de l’enfance dans laquelle elle est encore sans le savoir. Il croise des gens à vélo dans la ville, « C’est pas un vélo c’est un fixie » avait répondu un mec une fois, pauvre connard pense Steve, un coup de volant et bang c’est fini mon gars, étouffe-toi avec.


Steve aimerait penser à la maison comme on se l’imagine dans les contes de fée les histoires d’enfants ambiance mamie nova avec des gâteaux qui sortent du four et une maman et un papa, non c’est trop manif pour tous ça, enfin des gens d’un certain âge qui s’aiment et qui sont insupportables en même temps, des chambres d’enfants avec leurs vieux jouets et un jardin où on aurait laissé les balançoires en fer rouiller avec le temps parce que c’est joli et que ça rend nostalgique et que parfois c’est agréable la nostalgie. Dans l’idée de heimat il y a quelque chose de tellement pastoral finalement. En roulant Steve espérait approcher au bout du chemin l’idée indéfinissable de la maison sans y habiter, quelque chose de familier qui lui permettrait aussi de s’en détourner pour se dire : je ne suis pas de là. Quelle heure est-il ? Steve appuie sur le bouton n°1 et tombe sur Patrick Cohen qu’on appelle maintenant un
matinalier, il aime bien Patrick Cohen, il a l’impression qu’ils se connaissent depuis toutes ses années, Patrick Cohen se réveille avec lui, petit-déjeune avec lui, prend sa douche avec lui, si bien qu’un jour dans le métro Steve a croisé Patrick Cohen et il avait envie de lui faire une accolade et puis finalement non, il n’aurait sans doute pas aimé qu’on lui fasse ça Patrick Cohen, alors que les intentions de Steve étaient toutes amicales.


Ca fait bien dix heures que Steve roule et le jour a fini par se lever, il ne voyait plus la lumière depuis un certain temps. « Je veux te faire aimer la vie notre vie. Je finirai bien par te rencontrer quelque part. Bon dieu ! » Il repense aux mots de la fille, il sait qu’il l’aime et qu’il est en train de fuir encore le lieu de son amour, le corps de son amour, celle qui hier lui ouvrait encore les bras pour lui faire aimer la vie, leur vie. Au fond l’amour et l’eau du robinet sont encore des plaisirs très démocratiques, il pense, même le soleil est devenu trop rare et réservé aux riches.



Steve s’arrête dans ce qu’il pensait être une gargote de bord d’autoroute, quand il entre des lampes à fil tungstène et des têtes d’animaux morts ornent les murs, on lui demande s’il veut la carte, potage à l’
alfafa en entrée, pad thaï aux piquillos en plat principal et crumble à la mara des bois en dessert, ok ok, je vais prendre tout ça, il est en forme Steve, il est en super forme, pour un brunch du mardi matin il est motivé, un mardi matin avec Patrick Cohen sur une route qu’il ne connaît pas en direction de son heimat ça creuse. « Il faut payer tout de suite c’est la fin de mon service » lui avait dit le serveur à barbe et montures de hispter en lui tenant le terminal de micropaiement. Steve jette un billet sur la table. Il est comme ça Steve, il ne prend pas la monnaie, il est déjà de retour dans sa Clio quand il voit clignoter dans une fenêtre des lumières indéfinissables, rouges, violettes, roses, blanches, les taches sont floues et il se rend compte qu’il a toujours de la buée dans ses lunettes. Il le retire et les nettoie avec le coin de sa chemise qu’il sort de sous sa doudoune. Il distingue un sapin de Noël encore allumé alors que nous sommes en janvier. Longtemps Steve regarde le sapin qui se confond avec le sapin parfumé accroché à son rétro, il éteint le moteur.


Frappe l'air et le feu de mes soifs
Coule-moi dans tes mains de ciel de soie La tête la première pour ne plus revenir Si ce n'est pour remonter debout à ton flanc

Le poème remonte en lui doucement, alors qu’il pensait l’avoir oublié, de ses années sur les bancs de la fac où il croyait encore à l’amour et à la poésie. Peut-être que le heimat c’est la fille, pense Steve, peut-être que le heimat pour certaines personnes ce n’est pas un lieu mais quelqu’un.

Photo : ©Garagisme