La littérature sauve-t-elle ?

23 octobre 2017

«(…) je me mis à aimer la force, une impression de sang surabondant,
l'ignorance, les propos inconsidérés, et cette sauvage mélancolie
propre à la chair où l'intellect n'a aucune part. »
Yukio Mishima
Confession d’un masque


« La littérature n'est pas innocente, et,
coupable,
elle devait à la fin s'avouer telle. »
Georges Bataille
La littérature et le mal


J’emprunte tous les jours, entre l’appartement où je vis et le lieu où je travaille, un chemin qui va du bassin de la Villette, dans le 19e arrondissement de Paris, jusqu’au quartier Colonel Fabien, dans le 10e, près du siège du Parti communiste. Ce chemin est à l’emplacement même d’un vieux site d’exécutions publiques, le Gibet de Montfaucon, dont il ne reste rien, sauf deux plaques historiques qui en rappellent vaguement le souvenir. Entre le XIVe et le XVIIIe siècle, des milliers de condamnés, coupables ou innocents, ont parcouru ce même chemin dans des conditions plus ou moins cruelles jusqu’au lieu de leur exécution. Les corps étaient roués, écartelés, étouffés, bouillis, écorchés, traînés sur des claies d’infamie, décapités, les têtes piquées sur des bâtons, avant d’être pendus par les aisselles et d’être mangés par les corbeaux. Ce qui restait des dépouilles était jeté dans une fosse avant d’être remplacé par d’autres. Trois étages de corps se suspendaient ainsi au gibet sur une petite butte que l’on pouvait apercevoir de loin. Cette « sombre fête punitive », pour reprendre l’expression de Michel Foucault[1], était destinée à effrayer pour l’exemple, sorte de leçon incarnée de l’enfer.

C’est une époque où la proximité du mal, de la mort, du corps abîmé par la sanction, rendent ces exécutions à la fois terrifiantes et banales. Les Parisiens côtoient, dans leurs trajets quotidiens, la sauvagerie la plus extrême. J’y pense assez rarement car, depuis, les petits commerces, les HLM et les cabinets de psychologues ont recouvert le site, rendant insoupçonnable son funeste passé. L’emplacement même de mon bureau où j’écris ces lignes, si j’en crois les tracés des cadastres, se trouve pile au milieu d’un sentier qui conduisait au supplice. Les derniers piliers tombent en 1760. La punition comme spectacle cesse à partir du XIXe siècle, mais on peut se demander si la transmission télévisée de certaines exécutions ou les injections létales devant public[2] ne sont pas les derniers soubresauts de cette longue tradition de répression pénale.

*

J’ai neuf ou dix ans. C’est l’été. Mes parents m’envoient dans une colonie de vacances de l’extrême, au milieu des bois, où l’on ne se lave pas pendant une semaine. C’est le paradis. Nous parcourons des distances folles en canoë-kayak, traversons des îles en portant nos embarcations sur nos têtes, apprenons à faire du feu, des tipis avec des branches. La liberté, le danger, la quasi-absence d’encadrement nous enchantent. Nous vivons comme des animaux sauvages, soit à l’exact opposé des cadres silencieux et banlieusards qui bercent nos enfances occidentales. Mon corps de fille peut enfin être celui d’un animal, renard ou loutre. Je grimpe aux arbres, je nage dans les lacs infestés de sangsues. Mes jambes sont fouettées par les chardons et mordues par les moustiques, ma peau se scarifie de croûtes et de bleus, des boutons me poussent sur le visage. La nuit, le ciel est noir et piqué d’étoiles, de cette densité de noir que je ne retrouverai jamais dans les villes.

Assez vite je tombe amoureuse d’un animateur qui doit avoir dix ans de plus que moi. Il est du genre blond surfeur avec des dreads. Il me prend en photo au polaroïd. Non il n’essaie pas de m’embrasser. Non il ne me viole pas. Il garde une distance d’adulte responsable. D’ailleurs il sort avec une animatrice de la colonie de vacances. Mais il y a un trouble, je le sais, quand A. colle son corps contre le mien pour me faire attraper une prise sur les rochers où j’apprends l’escalade. Il y a un trouble quand il m’aide à enfiler le harnais qui glisse entre mes cuisses avant d’accrocher les mousquetons aux hanches, quand les cordes tirent mes fesses et m’empêchent de tomber. Il casse quelque chose et c’est beau comme le silence fendu par les corbeaux qui croassent à notre passage, comme l’eau que nous dérangeons en y trempant nos pagaies. A. me montre le polaroïd et me demande de le cacher, je ne comprends pas bien pourquoi. Il n’y a rien sur ce polaroïd. Je suis juste debout sur un rocher, en train de sourire débilement. Mais A. sait qu’il a franchi la limite, qu’il n’aurait pas dû, et c’est tout ce que j’adore dans l’été, dans cette saison arrachée à la surveillance de l’école ou de la matrice névrotique de la famille. Ce sont ces moments décrochés à la sécurité qui me font peur et m’excitent. Cet été-là je comprends la chose fondamentale, l’attrait vénéneux du désir qui ne surgit que dans la liberté. C’est une découverte tragique, à laquelle je m’enchaînerai fort.

Le lendemain A. décide d’emmener un petit groupe d’enfants, les plus vaillants, les moins râleurs, sur une île encore plus éloignée du camp. Encore les pagaies et les moustiques. Encore la menace de l’orage. Encore du gruau à la cassonade mangé à même la casserole. Nous sommes heureux d’avoir été élus parmi les petits chevaliers, les enfants endurcis qui ne disent rien quand les muscles brûlent, car la moindre blessure peut faire ralentir tout l’équipage. Nous sommes trop orgueilleux pour nous plaindre. Nous supporterions tout pour connaître ce privilège. Si nous ne profitons pas maintenant de ces instants, il ne restera rien, qu’une longue année d’hiver et pas de souvenirs auxquels nous raccrocher pour traverser ce pont qui s’appelle l’enfance.

C’est sur cette île éloignée que A. nous raconte, alors que l’on se réchauffe péniblement autour d’un feu, la légende de La Corriveau. Il y a encore un frisson, celui d’entendre des histoires macabres, qui font peur, qui ne sont pas de notre âge. A. raconte que Marie-Josephte Corriveau était une sorcière maléfique qui a tué ses 7 maris. Qu’elle aurait été condamnée à recevoir des coups de fouet puis la lettre M marquée au fer sur la main. À la suite de ces meurtres, Marie-Josephte est condamnée à être pendue et enchaînée dans une cage suspendue à un gibet pendant cinq semaines. Les citadins voient le corps de Marie-Josephte se décomposer jour après jour, libres d’observer son cadavre pendre dans le vide. Ils assistent à sa décrépitude, fascinés et dégoûtés. Concupiscence inavouable du spectacle de la mort. A. ajoute que, la nuit, le spectre de La Corriveau hante encore ce village et s’en prend aux hommes violents, cherchant à les effrayer. Des petits bruits nous parviennent de la forêt, lièvres attirés par la lumière, loups rôdeurs, sangliers, ours bruns. Le danger est réel et pourtant, c’est celui de la légende qui emporte tous les autres. J’aime assez ce fantôme féministe, sans croire vraiment à ces histoires de revenants. Je fixe les guimauves calcinées au bout des piques et je tremble pour A. dont les traits, dans le jeu des flammes, se creusent d’une splendeur affolante.

*

La Corriveau est morte à trente ans, en 1763, période où les exécutions « pour l’exemple » ont toujours lieu en Europe, en Angleterre, en Russie, en Suisse, en Prusse, en France et en Nouvelle-France[3]. Elle aurait déclaré lors de son procès avoir tué son mari violent (et non sept) de deux coups de hache à la tête pendant qu’il dormait. Après un procès houleux mettant en accusation plusieurs voisins et membres de sa famille, Marie-Josephte Corriveau est effectivement condamnée à être pendue et exposée à Pointe-Lévy « dans les chaînes », selon la loi anglaise en vigueur de l’époque[4], dans un exosquelette en fer où son corps en décomposition sera mis à la vue de tous. Son père, Joseph Corriveau (notons au passage l’homonymie), accusé injustement de complicité, recevra un pardon à la suite de la « sanction royale de George III ». Alors que les exécutions publiques sont courantes, on peut se demander pourquoi La Corriveau, plus que toute autre personne condamnée, a engendré un tel héritage culturel au Québec : on ne compte plus les poèmes, romans, pièces et peintures qui relatent sa
« légende ».


Il faut revenir à l’essentiel : La Corriveau est une femme. Dans les statistiques de la criminalité, c’est déjà une rareté. Depuis les premières archives judiciaires, elles ne représentent que 4 % de la population pénale, chiffre resté constant depuis le 15e siècle[5]. Mais La Corriveau est non seulement une femme, mais une femme mariée de trente ans. C’est-à-dire un pilier de l’ordre public, garante, symboliquement, de la paix des familles. Un relais pour tous les pouvoirs souverains. Les choses n’ont guère changé : toute femme en âge de procréer reste, encore aujourd’hui, une mère en puissance. Celles qui se refusent à ce rôle, le menacent ou le trahissent, sont considérées, consciemment ou non, comme dangereuses. La Corriveau fait partie de celles-là. En s’attaquant à son mari dans son sommeil, Marie-Josephte trahit la confiance du familier. Elle se rebelle contre la puissance paternaliste du pouvoir. Ce qui stupéfie, encore aujourd’hui, reste cette contradiction ontologique : les femmes, mères ou futures mères, petites filles devenues femmes, posséderaient donc à la fois le pouvoir de donner la vie et de le retirer ?

Si La Corriveau était de ce siècle, on la qualifierait de « femme battue ». Mais nous parlons d’un monde où les femmes n’ont pas plus de considération politique que les enfants et les animaux ; elles appartiennent à leur famille puis à leur mari. Elles sont une chose docile et vulnérable, dont on se sert et qui doit servir. Donc La Corriveau est condamnée à un supplice particulièrement humiliant : pendant 40 jours après la mort, ses chairs pourrissantes, pestilentielles (nous sommes au printemps), éclatant de gaz, de sang, de merde, réduites en moisissures, couvertes de vers et de mouches sont exposées au tout-venant. Il y a quelque chose dans cette offense post-mortem qui cherche de toute évidence à désérotiser le corps de la meurtrière. Tout se passe comme si la supériorité de la justice violée (et donc des individus nés mâles) devait, par cet outrage, être vengée. « Pour le dire brutalement », écrit Élisabeth Badinter en préface de Présumées Coupables, « la norme patriarcale donne tous les pouvoirs aux hommes pour contrebalancer celui à la fois naturel et magique de la reproduction féminine[6] ». Ici, c’est le mari, figure autoritaire par excellence, incarnation familière de la puissance lignagère du souverain, qui est offensé.

Mécaniquement, l’exécution publique démontrera la supériorité absolue de la justice, dans un déséquilibre de forces qui cherche à inquiéter : « l’exécution de la peine est faite pour donner non pas le spectacle de la mesure, mais celui du déséquilibre et de l’excès ; il doit y avoir, dans cette liturgie de la peine, une affirmation emphatique du pouvoir et de sa supériorité intrinsèque » (Foucault, 1975). Soit une dissymétrie totale entre la violence du meurtre et celle, inassouvie, de la vengeance par le supplice. Ici, comme pour le Gibet de Montfaucon, toute l’économie du pouvoir s’emploie à démontrer avec force sa supériorité. Gare à ceux et celles qui penseraient commettre les mêmes faits ! Par la condamnation de La Corriveau, la hiérarchie traditionnelle de la famille est rétablie : femme humiliée, pater familias sauvé. Les femmes porteuses du désordre sont en quelque sorte surnaturelles. Comme elles bravent l’ordre divin, leur châtiment doit l’être aussi. La dignité bafouée de La Corriveau lui ôte ainsi tous ses pouvoirs. Ce qui est intéressant, ce sont les légendes qui ont découlé de ce supplice, voyant dans le spectre de La Corriveau une âme maléfique jamais rassasiée. Comme si la sentence, malgré sa cruauté, ne pouvait assécher la puissance diabolique d’une épouse insoupçonnable. Il faut aussi rappeler le contexte très pieux de l’époque, où les croyances dans le Jugement dernier, avec la menace effrayante des Enfers, est tenace. La ruse de La Corriveau (pendant le sommeil) est une menace pour la société entière. On raconte donc la « légende » de La Corriveau jusque dans les colonies de vacances où nous prenons un plaisir évident à écouter les menus détails de cette peine, avec une minutie qui frôle l’impudeur. C’est ce même plaisir qui pousse sans doute les écrivains, les peintres et les poètes à perpétuer le mythe de La Corriveau (Louis Fréchette, Gilles Vigneault, Victor-Lévy Beaulieu, Anne Hébert, Guy Cloutier, etc.). Je ne pense pas que ce soit le crime lui-même qui intéresse mais le fait de côtoyer de si près le mal par les mots, l’idée du mal, de la sorcellerie maîtrisée puis du corps humilié par-delà la mort, et de la transgression que cette légende autorise. La cage de La Corriveau, entrée dernièrement dans la collection permanente des Musées de la civilisation, participe de ce frisson qui me parcourait adolescente. C’est une jouissance autorisée, avec un temps de retard acceptable. Nous affectons des mines affligées (quelle souffrance ! quelle barbarie ! c’est terrible !), mais nous jouissons de cette cérémonie du mal jadis autorisée. Cette condamnation est si ancienne, et les légendes qui en découlent sont si nombreuses, qu’elles ont contribué à rendre La Corriveau inoffensive, comme un personnage de conte fantaisiste, une Barbe-Bleue.


*

Deux cent cinquante-trois ans après la Corriveau, une femme de 69 ans, au nom délicieux de Jacqueline Sauvage, est condamnée le 24 octobre 2014 à dix ans de prison pour le meurtre de son mari violent, Norbert Marot, avec qui elle vivait depuis quarante-sept ans. Pendant des décennies, Norbert Marot, alcoolique, a maltraité sa femme et ses quatre enfants sous toutes les formes inimaginables de la violence : psychologique, physique et sexuelle. Deux des trois filles ont été victimes d’inceste. Tous les membres de sa famille ont été battus, menacés et insultés. Les jours, les semaines, les années passent dans la terreur silencieuse de La-Selle-sur-le-Bied où vit la famille Sauvage-Marot. Les enfants du couple grandissent et se marient, refont leur vie. Les filles ont des filles à leur tour. Elles ne parlent pas de leur passé à leur époux ni à leurs enfants. Elles évitent de revenir chez leurs parents. Mais Jacqueline Sauvage, elle, reste. Le 9 septembre 2012, après une dispute violente, elle prend des somnifères et s’enferme à clé dans sa chambre. Son mari la rattrape, force la porte, la frappe, et retourne sur la terrasse pour boire. Alors Jacqueline prend une arme de chasse, met le viseur devant son œil, pointe l’arme dans le dos de son mari qui boit et tire trois fois. Ce qu’elle ne sait pas encore, mais qu’elle pressent peut-être intimement, c’est que son fils s’est suicidé deux jours auparavant. Ce qui jouera contre J. Sauvage, son « erreur » en quelque sorte, réside dans le fait d’avoir tué Marot dans le dos et non pas de face au cours d’une de leurs nombreuses empoignades.

Il faut imaginer Jacqueline Sauvage, petite femme hirsute, fatiguée, dans son exosquelette invisible, démunie d’énergie, de réflexe de survie comme le sont beaucoup de femmes battues, lorsqu’elle prend son fusil et qu’elle tire sur son mari ivre. Elle ne pense pas à une stratégie de fuite, à la légitime défense, aux circonstances atténuantes. Elle ne se dit pas qu’une vie meilleure est possible. Sa vie est presque terminée. C’est une vie ratée, d’une tristesse indicible. Donc ce jour-là, Jacqueline ne pense qu’à tuer Norbert de la manière la plus sûre possible. Pourquoi ce geste de la folie dans la folie, bien que cela soit contraire aux fondements de notre société démocratique, pourquoi cela me fait, et de façon tout à fait inavouable, brièvement plaisir ? Est-ce que les 434 000 internautes qui ont signé la pétition pour exiger la grâce totale de Jacqueline Sauvage ont ressenti ce même trouble ? Est-ce que les 80 parlementaires qui ont plaidé en sa faveur partagent aussi ce sentiment secret ? De nos instincts d’enfant, malgré le travail salvateur de la morale, il reste des traces. Nos comportements d’adultes civilisés, qui nous distinguent des animaux, s’offusquent naturellement contre la vilenie ; mais c’est aussi parce que le monde de la violence nous est interdit que le récit de ceux qui s’y adonnent nous attire. Les enfants adorent les méchants des contes ; ce qu’ils ne savent pas, c’est que leurs parents aussi. Sagesse de Bataille : « Au fond, ni le tigre ni l’enfant ne sont des monstres, mais dans ce monde où règne la raison, leur apparente monstruosité est fascinante ; ils échappent à l’ordre nécessaire[7]. »

Or, nous ne sommes plus dans la légende. Pendant des années, les filles de Marot espèrent elles aussi la mort de leur père[8] pour être tranquilles, pour arrêter de craindre pour leurs propres enfants, pour enfin refaire leur vie. Pendant des années, les filles Sauvage-Marot se taisent parce qu’elles ne veulent pas de remous. En évitant les procédures, les filles espèrent enterrer le passé. Puis il y a le procès, et la terre entière, dont leurs propres enfants et leur mari, découvrent ce que cachent leurs femmes, les femmes et les mères Sauvage-Marot. Les médias font leur travail de spectacle, et plus particulièrement Internet, qui n’oublie jamais, comme un relent moisi de cette tradition punitive qui n’en finit plus de trouver de nouvelles formes pour renaître.

*

En tauromachie, on accorde la grâce à un taureau particulièrement courageux. L’indulto est donné à la demande de la majorité du public, qui agitent des mouchoirs blancs, avec l’accord du matador. Le taureau qui « mange » la muleta, qui prend le sang, qui charge son meurtrier, qui en veut encore, qui accueille la lame et les piques en encaissant la douleur, celui-là mérite de vivre. Alors seulement, la présidence de la corrida agite un mouchoir orange, et le taureau est salué pour sa noblesse. Il retourne ensuite dans son élevage, où on le laisse paître en paix jusqu’à la fin de ses jours. Jusqu’au 19e siècle, la foule pouvait, lors d’une exécution publique, exiger la punition d’un bourreau malhabile : « elle voulait que le condamné soit gracié si l’exécution venait à échouer. […] Le peuple attendait souvent qu’on l’applique, et il lui arrivait de protéger un condamné qui venait ainsi d’échapper à la mort[9]. » Cette tradition se perpétue aujourd’hui, avec la grâce présidentielle. En France, le nombre des condamnés en ayant bénéficié reste flou. C’est un pouvoir régalien, qui hérite des décisions de justice pratiquées par les rois de France. Elizabeth II est aussi pourvue de ce pouvoir de clémence[10], mais on ne peut pas dire qu’elle en abuse : elle ne l’a jamais fait. Le 28 décembre 2016, après plusieurs demandes refusées, Jacqueline Sauvage reçoit la grâce totale de François Hollande. Ce beau mot de grâce qui renvoie aux racines du christianisme, la grâce d’un dieu qui sauve. En étymologie, « ce qui plaît dans les attitudes, les manières et les discours » (Littré). Jacqueline, dont la sauvagerie a réussi, pour une rare fois dans l’histoire judiciaire, à émouvoir suffisamment l’opinion dans un gouvernement profondément affaibli, reçoit donc la grâce. Les associations féministes crient victoire. Les magistrats déplorent le cautionnement d’un meurtre et l’absence de vigueur de Jacqueline Sauvage[11].
Mais qui, parmi ces magistrats, a vécu dans la prison de la violence pendant 47 ans ? Ici, la part maudite se mêle aux lois, et pour une fois, sauve.

Paris avril-mai 2017

Cet article a été publié dans le dernier numéro de la revue Zinc : http://revuezinc.com/


[1] FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1975. [2] « Les yeux de Wood se sont fermés [après l'injection à 13 h 52]. Environ dix minutes plus tard, ses hoquets ont commencé. Sa mâchoire s'est ouverte, sa poitrine a gonflé, puis il a laissé échapper un soupir. [...] Ces soupirs se sont répétés des centaines de fois. Un membre de l'administration pénitentiaire est allé le contrôler une demi-douzaine de fois. On pouvait entendre Wood respirer lourdement quand un officiel a allumé le micro afin d'informer les spectateurs de la scène qu'il était sous l'effet des produits. [...] L'exécution a mis 1 heure et 57 minutes pour parvenir à son terme, et les halètements de Wood ont duré pendant un peu plus d'une heure et demie. » Le Monde, 24 juillet 2014. [3]« Puisque l’accusé est coupable jusqu’à preuve du contraire, on recourt fréquemment à la torture pour obtenir des aveux, qui sont considérés comme “la reine des preuves”. Aucun témoignage n’équivaut à un aveu. Toute la procédure judiciaire tourne autour de celui-ci, car un accusé ne peut être condamné à mort sans avoir avoué son crime. Tout est mis en œuvre pour les obtenir, la justice étant très pointilleuse en ce qui concerne les preuves, exigeant qu’elles soient “plus lucides que le clair jour luisant à midi”, selon une vieille formule. Les aveux sont obtenus de gré ou de force, en utilisant la torture au besoin. On dit alors qu’on soumet l’individu à “la question”. » Blogue de Samuel Venière, https://anecdoteshistoriques.net/tag/nouvelle-france/ [4] « Hanged in chains », Statutes United Kingdom, 25, George II, 1752. [5]Présumées coupables. Sous la direction scientifique de Claude Gauvrard, Archives nationales, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p. 12. [6] Ibid., p. 4. [7] BATAILLE, Georges. Le Procès de Gilles de Rais, Paris, Pauvert, 1965, p. 25. [8] http://madame.lefigaro.fr/societe/jacqueline-sauvage-les-filles-racontent-lenfer-familial-310116-112185 [9] M. Foucault, Surveiller et punir, Op. cit., p. 63. [10] Code criminel du Canada : http://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/C-46/section-748.html?wbdisable=true [11] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/12/29/pourquoi-l-affaire-jacqueline-sauvage-fait-debat_5055435_4355770.html