Histoire d'amour (1976-1988)

02 novembre 2017


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Ils se rencontrent dans une galerie de Belgrade en 1976. Marina y présente sa performance Thomas Lips : entièrement nue, elle s’apprête à tracer une étoile autour de son nombril avec une lame de rasoir avant de se coucher sur des blocs de glace puis de se fouetter le corps jusqu’au sang. Ulay tombe fou amoureux, la tire à l’écart et lui propose de panser ses plaies. Elle accepte ; c’est l’amour. Une force cosmique les pousse l’un vers l’autre dans une parfaite complémentarité intellectuelle, physique et artistique - le hasard veut même qu’ils soient nés tous les deux un 30 novembre. Le couple s’installe dans une camionnette avec leur chien, sillonnent les routes et vont créer pendant dix ans des oeuvres à l’image de leur amour : physiques, violentes, extrêmes.


Pour leur première performance commune dans une galerie de Belgrade, Ulay et Abramović frappent fort. Ils présentent Breathing In/Breathing Out (1977) : collant leurs bouches hermétiquement et bouchant leurs narines avec des filtres à cigarette, les amoureux vont respirer l’oxygène de l’un et de l’autre pendant dix-neuf minutes, les laissant au bord de l’évanouissement. Dans Relation in Time (1977), ils tiennent dix-sept heures dos contre dos, les cheveux de l’un tressés à ceux de l’autre. L’année suivante, ils se giflent à tour de rôle et de plus en plus fort dans Light/Dark puis se hurlent dessus jusqu’à perdre la voix dans AAA-AAA (1978).

Résistant à la fatigue, à la douleur, aux scarifications, au froid, au chaud et à toute forme d’automutilation, ils pousseront à bout leurs limites dans Expansion in Space (Kassel, 1977) où, marchant puis courant nus l’un vers l’autre, ils se heurteront à répétition devant un public médusé. Enfin, comme une métaphore de la tension amoureuse où pointe à jamais le désir de mort, Ulay bande son arc sur Abramović dans The Other: Rest Energy (1980) pendant quatre éprouvantes minutes ; au bout de la flèche brille une goutte de poison. Enfin, en 1981, ils s’asseyent de part et d’autre d’une table laquée dans Nightsea Crossing et se regardent sans bouger. Sur la table, un python les visitera à tour de rôle pendant seize jours consécutifs… Sauf qu’Ulay abandonne la performance avant Marina, et c’est la première ligne de faille.

Le couple se sépare en 1988 dans une bouleversante performance filmée, The Lovers. Parcourant la Grande Muraille de Chine depuis ses opposés, ils se croisent à mi-chemin après trois mois de marche dans le xian de Shenmu, et se séparent pour toujours — du moins le pensent-ils.

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On a tous vu ces images de Marina, assise derrière sa table en bois, fixant à tour de rôle ceux qui venaient défier son regard dans The Artist is Présent (MoMA, hiver 2010-2011). Un soir de 2010, vingt-deux ans après leur séparation, Ulay entre au musée et s’assied face à son ex qui, selon la presse américaine, ne s’y attendait pas. Abramović interrompt – la seule fois – sa posture momifiée et prend les mains d’Ulay dans les siennes. La foule applaudit, tout le monde pleure. Des tartines d’articles vantent l’amour et la réconciliation de ces deux monstres de l’art qu’un musée aurait réuni dans l’apaisement éternel. C’était se réjouir un peu vite : pendant des années, Abramović a refusé à Ulay le droit d’apparaître au crédit de leurs œuvres communes.

En 2016, Ulay a obtenu de Marina Abramović 250 000 euros de dédommagement pour des ventes d’oeuvres communes non partagées ainsi que l’obligation de mentionner son nom sur leurs œuvres performées ensemble jusqu’en 1988. Amour vache ? Non : juste une romance d’aujourd’hui.