Le féminisme est-il compatible avec l'amour ?

13 janvier 2010

C’est la question qui a été posée aujourd’hui par Éric Fassin à la toute fin du séminaire « Actualité sexuelle. Politiques du genre, de la sexualité et de la filiation » à Normale Sup, nous laissant ainsi à réfléchir sur le chemin du retour. Cette question faisait suite à une intervention du philosophe Michel Feher sur l’érotisme et sa représentation politique. Pour Feher, l’érotisme ferait intervenir un rapport de pouvoir entre les partenaires qui serait forcément hiérarchique entre un dominant-pénétrant et un (ou une) dominé-e pénétré-e. En suivant ce raisonnement, la dernière grande question en ce qui a trait à la démocratie sexuelle (si les femmes sont politiquement et socialement les égales des hommes, la séduction hétérosexuelle devrait aussi engendrer des rapports de séduction paritaire, d’où la réaction de certains individus comme l’écrivain Michel Houellebecq qui considèrent que la conversation et l’énergie nécessaires pour séduire une Française sont si pénibles que le tourisme sexuel en constitue une bonne issue, d’où l’intérêt grandissant des hommes occidentaux pour les destinations sud-asiatiques ces dernières années) est de savoir s’il y a une potentialité égalitaire dans l’érotisme. Car si l’érotisme sous-entend un rapport hiérarchique, le sentiment qui l’accompagne, à savoir l’amitié (sic), devrait quant à lui encourager un rapport paritaire. Là où l’amour engendrerait l’anarchie douce, la démocratie, et donc la politique, tendraient quant à elles à une approche plus égalitaire des choses. Or, Michel Tort citant avec ironie la préface du psychanalyste Jacques André dans son livre Fatalités du féminin, rappelle ce lieu commun selon lequel les femmes rêveraient plutôt, du fond de leur inconscient, de « se faire plaquer contre un mur ou renverser sur le sofa », témoignant ainsi du naufrage du féminisme lorsqu'il n'est plus politique.  

Il me semble que cette vision de l’érotisme se heurte à plusieurs écueils, d’abord parce qu’elle est perçue du point de vue du masculin et ensuite parce qu’elle tourne autour d’une vision traditionnelle de la sexualité, même si l’homosexualité (masculine) y est à peine effleurée. Il existe d’autres formes de liens érotiques que celui du dominant/dominé – et heureusement. Il y a des dominées pénétrantes, des dominants pénétrés, des pénétrants dominés – et c’est justement là la clé de leur érotisme, cet enfant de bohème. Les choses nous apparaissent plus floues et complexes, sauvages, sombres ou lumineuses lorsqu’elles se jouent dans un lit, œil dans oreille, oreille dans sein, sein dans bouche, bouche dans sexe, sexe dans cuisse, cuisse dans main, main dans cheveux. Ce n’est pas qu’un dilemme féministe et féminin, mais aussi masculiniste et masculin : est-ce qu’en tant qu’homme qui a lu Le Deuxième Sexe, je peux toujours dominer ? Est-ce qu’en tant que féministe militante, je peux encore désirer être « renversée sur le sofa » ? Et quoi encore ?  

Il y a la res publica et il y a le privé, il y a le militantisme et il y a l’érotisme qui est un univers infiniment plus caché, refoulé ou sublimé ou somatisé, pervers, ou pas, dominant, dominé, ou pas. Le féminisme quant à lui, en tant que mouvement organisé, militant, solidaire, international, avec son histoire, ses théoriciennes (tellement plus majoritairement femmes que je préfère accorder au féminin) et ses figures politiques, se préoccupe de questions politiques et donc publiques : parité salariale, égalité aux chances dans le travail, droit à l’avortement et aux moyens de contraception, défense et organisation contre la violence faite aux femmes, lutte contre la pauvreté, questions d’éducation, accès aux soins médicaux spécifiques, et tellement plus encore.   

L’érotisme reste quant à lui du domaine de « l’anarchie », ce beau mot choisit par Michel Tort. Cependant, la question qui, à mon avis, reste à poser, est plutôt : le féminisme est-il compatible avec la procréation, cette injustice biologique fondamentale qui forcément crée un décalage hiérarchique (quasi obligation pour les femmes de se retirer temporairement du monde du travail, aliénation totale du corps s’il y a allaitement et même sans, perte de mobilité, corps transformé, souffrances et préoccupations en tout genre ?). Je retournerai la question à Éric Fassin : le féminisme est-il compatible avec la procréation ? Voilà, pour moi, la dernière vraie question à poser en matière de démocratie sexuelle.   

Photo © Rineke Dijkstra

    2 commentaires

  • Enseveli!

    redigé par Mortimer Gardel, 14 janvier 2010 à 12:18:19

  • Tout d'abord, je tiens à vous féliciter pour l'excellence de votre site. Je prends un grand plaisir à vous lire.

    Même si la thèse de Feher est erronée, on ne peut nier l'influence d'un état de nature sur nos relation sexuelles. Cet état de nature ne pourra sans doute jamais être complètement ensevelis sous le -bénéfique- vernis féministe qui autorise aux deux sexes une meilleure "égalité" dans l'acte (le mot de Michel Tort est effectivement très juste et beau)
    En ce qui concerne la compatibilité entre féminisme et procréation, il faut prendre en compte les récentes recherches sur l'orgasme et l'œstrus féminin. Le premier favoriserait la fécondation (contractions du vagin, sécrétions...) et le second serait la preuve que les femmes sont influencées par leur cycle pendant l'amour. Les recherches les plus intéressantes sur le sujet sont celles menée par l'Université du Nouveau Mexique en 2007, "Effets du cycle ovarien sur le montant des pourboires des danseuses de Lap Dance ; une preuve économique de l'œstrus humain"; Comme son titre l'indique cette étude a mis en évidence que le montant des pourboires était plus élevé lorsque la danseuse était dans la période fertile de son cycle. De là à en conclure que ces femmes ont plus envie de faire l'amour pendant cette phase et d'y prendre du plaisir...

    http://www.unm.edu/~gfmiller/cycle_effects_on_tips.pdf

    redigé par Mortimer Gardel, 14 janvier 2010 à 12:14:05

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