Je reviendrai à Ottawa

22 mars 2018

Thank God for the French.
Robert De Niro


J’ai grandi en banlieue d’Ottawa. Comme on peut le deviner, c’était l’enfer. J’ai donc quitté Ottawa à dix-sept ans en me suicidant géographiquement. J’avais pris soin de me fâcher avec tous les miens pour me rendre volontairement prisonnière de l’exil. Ça a marché. En me vivant comme Française, cela me permet de ne pas m’expliquer à Paris sur mon enfance canadienne. J’ai eu le malheur de le dire, quelques fois. On me demandait alors de « faire l’accent québécois », comme le petit singe. Oh oui, Marie-Eve ! Dis tabernacle. Crisse. Ostie. Ciboire. Câlice. Bref, l’angoisse. Je suis donc retournée à Ottawa dernièrement, incognito, avec un passeport bordeaux. Et franchement, ça valait le détour.

Subir la ville

Depuis longtemps mes parents me demandent pourquoi je suis partie. Comme je suis incapable de répondre à cette question, je pose la question inverse à ceux que je rencontre. Pourquoi êtes-vous venus ? Et pourquoi restez-vous, surtout ? Car j’ai compris très vite ce que je pressentais tout bas : personne ne choisit Ottawa. On subit Ottawa, en contrepartie du confort du fonctionnariat. A l’étranger la plupart des gens ne savent pas où est cette ville, alors je vais le dire. Ottawa est une lointaine banlieue de Montréal (250 km), de Toronto (450 km) et de New York (709 km). C’est aussi la capitale du Canada, à la frontière entre le Québec et l’Ontario. Une rivière sépare les deux provinces, la rivière des Outaouais, du même nom que la nation « autochtone » de la région ; car on utilise le mot autochtone couramment, qui marque parfaitement la position coloniale du pays. Outaouais, c’est « le peuple aux cheveux relevés ». Imaginer des ancêtres proto-punks me plaît plutôt, mais honnêtement, on en est loin. Car
depuis sa création, Ottawa est pensée comme un compromis. Une ville silencieuse, où même l’air est meuble. C’est la reine Victoria qui a choisi le lieu comme capitale, au beau milieu des marécages, exactement à mi-chemin entre le Bas et le Haut-Canada. C’est important de spécifier Victoria, car c’est la pensée britannique victorienne protestante qui fondera le Canada tout entier. La ville a été baptisée Bytown en 1826, du nom du colonel qui avait entrepris de creuser un canal en son centre pour contourner d’éventuelles attaques des Etats-Unis. En 1855 on redonne à la ville son nom algonquin, Ottawa, d’Odawa : la Grande Rivière. Le 1er juillet 1867 est signé l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique. Et l’an dernier, le pays a donc célébré les 150 ans de sa confédération (et, oui, tout le monde s’en fout).

Mais j’ai réalisé tardivement qu’Ottawa est surtout en plein coeur d’un territoire algonquin envahi par les Blancs. Et parmi ces Blancs, il y a moi. Si je ne me suis jamais sentie chez moi au Canada, c’est peut-être parce que c’est la réalité : nous ne sommes pas chez nous, mais chez eux.

Vivre dans le précipice

Dans mes souvenirs d’enfant Ottawa c’était la laideur, le silence, les parkings, les centres commerciaux, le Parlement comme une petite Westminster, les tulipes hollandaises, les cornemuses écossaises, les pubs irlandais, les quartiers propres plein d’enfants névrosés, et une obligation au sourire pire qu’une photo de propagande de Kim Jung-un. Ça n’a pas changé. Où se trouve la vie secrète, les lieux où passent les flottements, les frottements, c’est-à-dire tout ce qui compose l’intérêt d’une ville ? Nulle part. Aussi, en tant que francophone, Ottawa pose un problème linguistique épineux. Les questions identitaires qui ont rassemblé les Québécois n’ont pas pu enflammer mon petit coeur adolescent. Collée sur la frontière des « maudits anglos », mon enfance avait été bercée par la culture canado-ricaine tout en étant mâtinée de catéchisme ; venue de rien, à la fois trop loin des cathos et trop loin des anglos, c’était assez facile, par la suite, d’embrasser la France à pleine bouche, avec la langue et tout.

A ce sujet, il y a soixante langues autochtones au Canada, dont plusieurs sont menacées d’extinction. Les langues officielles, elles, sont d’origine coloniale : le français et l’anglais.

Génocide programmé

Au Canada le génocide culturel amérindien comme sujet nommé est un phénomène récent. On parlait, bien sûr, de réserves, de problèmes de toxicomanie et de chômage. Il y avait eu des crises politiques majeures et des commissions de vérité qui avaient révélé la souffrance des Amérindiens et l’abus de pouvoir des Blancs. Mais apprendre que le Canada était coupable d’exploitation, de spoliation, de rafles, de déportations, d’immatriculations des êtres humains, de meurtres, de viols, de pédophilie de masse, d’expropriations, d’intoxication, de tueries d’animaux essentiels à la survie (chiens, chevaux) et de malnutrition, c’était nouveau. J’ai compris tardivement que « mon » pays si policé, si ennuyeux, si lisse, si sécuritaire (anglicisme préféré des habitants du Canada) avait été, en réalité, complice d’un génocide minutieusement organisé.

La bonne nouvelle, c’est que ce territoire de l’Outaouais avait aussi été le théâtre de toutes les négociations et de toutes les résistances, même récentes. Son histoire politique était essentielle pour comprendre l’histoire ancienne et contemporaine, avec la monarchie, les métissages, la colonisation, l’industrialisation, et ses dérives postmodernes. L’île Victoria (encore elle), qui fait face au Parlement, avait été en 2013 le lieu d’une importante résistance autochtone en la personne de Theresa Spence, chef de la communauté d’Attawapiskat en Ontario, une des réserves les plus pauvres du pays. Après 44 jours de grève de la faim sur cette île, Theresa Spence a lancé partout au Canada un mouvement général de sensibilisation aux droits autochtones avec Idle No More.

Je ne reviens pas indemne du Canada, parce que ce pays contient si bien sa violence au niveau national que même les pitreries de Justin Trudeau sur les réseaux sociaux ne font plus rire personne. La question autochtone est en train de redéfinir entièrement les frontières et l’identité de ce pays que le premier ministre a qualifié dans une interview au New York Times de « post-national ». Si absorbé dans sa culture ricaine, Justin Trudeau ne réalise même plus que les burgers et les SUV sont une culture en soi ; à ses yeux, le reste du monde est une sorte de folklore (d’où l’Inde, etc) en attente d’être absorbé par la sienne, où règne le progrès, le pognon, et les belles valeurs jovialistes.

See you soon, Ottawa.