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10 avril 2018

Si internet a permis, dans des situations nationales bloquées, d’encourager les rencontres et les prises de parole des réseaux LGBTQI malgré un risque important de contrôle policier, les réseaux sociaux, et en particulier Facebook, contraignent les utilisateurs LGBTQI à toujours plus de transparence sur leur identité de genre afin qu’elle concorde avec leur état civil. Le modèle économique de Facebook reposant sur la précision des données personnelles collectées, l’entreprise californienne oblige ses utilisateurs à l’aveu sous peine de sanction.



L’économie européenne des données personnelles des utilisateurs d’internet en 2016 était de 300 milliards d’euros, et atteindra 430 milliards en 2020. Ces chiffres vertigineux font du marché des données « le pétrole du XXIe siècle »[1]. Toutes traces laissées sur le net à commencer par l’historique du moteur de recherche jusqu’aux préférences politiques affichées sur les réseaux sociaux, le détail de ses achats sur des sites marchands ou les informations médicales recueillies grâce aux objets connectés, sont convertibles en données chiffrées. Les géants du GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sont régulièrement rappelés à l’ordre mais les sanctions sont loin d’être dissuasives. Facebook a ainsi été condamné en mai 2017 par la Commission nationale de l’informatique et des libertés pour atteinte à la vie privée, mais l’amende (150 000 euros), au vu du chiffre d’affaires de l’entreprise[2], n’a rien changé à ses desseins.  

Pourtant, en matière de protection des données de la vie privée, Facebook semble à première vue irréprochable. Les politiques de confidentialité attestent que l’utilisateur a le plein contrôle de son profil, que seuls ses amis peuvent y avoir accès s’il le désire. Cette ambiance décontractée se déploie dans un savant « marketing d’ouverture d’esprit », notamment en ce qui concerne les identités LGBTQI. Cette tolérance se découvre dès l’inscription au réseau : entre les champs réservés aux formalités administratives d’usage (nom, prénom, âge, ville), l’utilisateur-trice est invité-e à définir son identité de genre parmi un catalogue quasi exhaustif de plus de cinquante propositions. D’Agender à Genderfluid en passant par Genderqueer, Other, Two-Spirit, Transqueer et Gender Variant, le menu hisse Facebook comme porte-étendard des combats LGBTQI les plus pointus.[3] Mieux encore : Facebook France a publié des guides pour les LGBTQI victimes de harcèlement sur son réseau, et a mené en 2016 des campagnes communes avec Le Refuge et l’Inter-LGBT pour sensibiliser les jeunes victimes à se défendre et à dénoncer.[4] Ouvert, gay-friendly, libéral : Facebook apparaît comme un environnement rassurant où l’on peut enfin exprimer son identité la plus nue.        

De l’aveu : une obligation de l’identité

Pourquoi Facebook insiste-t-il auprès de ses utilisateurs, et ce dès le formulaire d’inscription, à préciser aussi finement son identité de genre ? Pour comprendre les motifs du réseau, qui sont loin d’être philanthropiques, il faut éclaircir son modèle économique. Facebook « est gratuit et le sera toujours », comme l’annonce sa page d’accueil. Les « data » (données) personnelles récoltées, vendues à des marques désireuses d’intéresser de futurs acheteurs, à des partis politiques à la recherche d’électeurs ou d’entrepreneurs, a un prix. Plus cette data est « qualifiée », c’est-à-dire plus l’information est précise, intrusive, plus elle est chère. Une fois l’inscription réalisée, la moindre interaction avec son réseau, sous forme de like, de visionnement, de lecture d’article, d’ajout d’ami, enrichit l’algorithme qui affine les contours des profils.

En donnant des renseignements précis sur son identité – et ce sans aucune violence, les réponses reposant sur une pratique de la confession[5] volontaire – un portrait économique de l’identité de genre et de l’identité politique des utilisateurs-trices se compose avec une précision historique inégalée. Bien entendu, plus l’utilisateur-trice multiplie ses inscriptions sur ces services gratuits (de Google à Instagram en passant par Twitter, WhatsApp, Amazon et tous les serviciels Apple), plus les contours du capital économique, culturel, social et symbolique de l’individu se dessinent avec précision, dressant un faisceau[6] d’indices parfaitement concordant.  

Pour répondre à la question initiale, il faut imaginer un utilisateur refusant de renseigner son état civil lors de son inscription sur Facebook, choisissant plutôt un pseudonyme auquel il est attaché. Il devient un électron insaisissable pour l’algorithme ; en conséquence, la qualité des données s’appauvrit. Les clients de Facebook se retrouvent avec des listes de potentiels « prospects » (entendez : acheteurs) qui ne correspondent pas à leur « cible », et les données, achetées à prix fort, deviennent caduques.   Comment l’entreprise doit donc s’y prendre avec les réfractaires, les écrivains connus sous leurs noms de plume ou les drag queens aux noms évocateurs ? Facebook applique avec les rebelles une sanction normalisatrice : les pseudonymes sont rapidement repérés et les comptes suspendus jusqu’à ce que les utilisateurs consentent à donner leurs vrais noms. En effet, Facebook punit les dissidents : exclusion de profils rebelles, suppression de posts dits subversifs[7], obligation de décliner sa véritable identité sous peine d’excommunication du réseau. Se substituant à la police, le réseau exige parfois la copie d’états civils ou de passeports avant d’approuver un profil. Ainsi les identités in-drag ou trans, qui s’accompagnent souvent d’une masculinisation ou d’une féminisation du prénom, se retrouvent piégées.    

Un regard sans visage

Après des manifestations de drag-queens devant son siège en 2015 contre la politique des « Real Names » et devant le risque de perdre son statut de réseau le plus décontracté du monde (que faire si la communauté LGBTQI et leurs amis-es se mobilisaient en quittant massivement le réseau ?), Facebook a consenti à accorder des exceptions aux personnes désireuses d’apparaître sous d’autres identités. Pour certaines drag queens, qui considéraient la décision de Facebook comme une victoire, le fait qu’un réseau social respecte leur choix de « pseudonyme » équivalait à une reconnaissance officielle de leur identité[8] (rappelons que Facebook avait, pour certains-es, brutalement réinscrit les noms d’états civils). Désormais, la liste des personnes voulant utiliser un nom d'emprunt sur le réseau social, soigneusement dressée par l’entreprise, comprend « des drag-queens, des victimes de violences familiales, des juges, des travailleurs sociaux, des enseignants ou encore des artistes. »[9]

Qui attribue ces autorisations ? Et plus inquiétant, qui surveille ?   En consultant les pages d’aide à l’utilisateur, on retrouve les règlements suivants : « Le nom que vous utilisez doit être votre vrai nom, tel qu'il apparaît sur votre carte de crédit, votre permis de conduire ou votre carte d'étudiant. » Puis, dans une logique plus coercitive : « Le nom de votre profil doit correspondre à votre nom usuel, dans la vie courante. Ce nom doit également figurer sur une pièce d’identité ou un document de notre liste de pièces d’identité. »[10] Le vice-président des opérations internationales de Facebook, Justin Osofky, se défend de ces politiques de transparence invasives sous prétexte que « Lorsque les gens utilisent leur vrai nom, leurs actions et leurs paroles ont plus de poids parce qu'ils sont plus responsables de ce qu'ils disent ».[11] Nous sommes, par cette explication, au coeur d’un système aigu de censure et d’auto-censure avouée, fonctionnant de manière parfaitement panoptique.  Car en utilisant Facebook, on ne sait qui regarde, et si l’on est vu. Derrière cette abstraction des échanges, un regard sans visage oblige les utilisateurs à une auto-surveillance permanente.    

Cette étrange sensation d’être regardé-e ne concerne pas que Facebook. Comme le démontrait Barbara Cassin pour les utilisateurs de Google (soit 92,9% des internautes en 2017)[12], la certitude que le contenu de ses emails soit lu laisse aux utilisateurs de Gmail un doute flottant. « Un robot n’est pas indiscret, ne le saviez-vous pas ? »[13] rétorque Google lorsque des utilisateurs s’étonnent de retrouver des publicités dans leur boîte de réception en lien direct avec le contenu de leurs emails. L’apparente gratuité de ces outils ne laisse pas d’autre choix aux utilisateurs-trices que d’accepter d’entrer dans une logique d’échange : contre un service gratuit, les données personnelles. C’est suivant cette même logique que la plupart des utilisateurs de Facebook rappelés à l’ordre après une suspension de compte finissent par abdiquer et réinscrire leur véritable identité, leur « Real Name ».   « Avouer » son identité civile, ou attendre une autorisation de dérogation, c’est non seulement une manière de nourrir l’immense machine capitaliste de la big data ; c’est aussi contribuer à maintenir le pouvoir en place. Dans sa conférence inaugurale au Collège de France, Michel Foucault abordait l’un de ses thèmes fondateurs qui préfigure cette société de l’aveu permanent, et qui, à la lecture des politiques menées par Facebook, prend une toute autre dimension :  « Mais qu’y a-t-il donc de si périlleux dans le fait que les gens parlent, et que leurs discours indéfiniment profilèrent ? Où est donc le danger ? (…) [J]e suppose que dans toute société, la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité. (…). »[14]

Sous une production ininterrompue de discours, la crainte : crainte de disparaître, bien sûr, car Facebook offre un canal de diffusion ininterrompu, et un lieu de débats et de divertissement donnant l’illusoire impression d’une tribune idéale où personne ne peut vous ravir la parole. Plus ambivalente encore, la perspective d’être vu-e est à la fois souhaitée et redoutée ; recevoir une « notification » (une réaction d’un autre utilisateur suite à une publication) procure une forte sensation de satisfaction, et renvoie à un désir d’attention primaire. C’est cette interactivité permanente qui rend le pouvoir d’addiction aux réseaux sociaux si violent. Mona Chollet l’a parfaitement démontré dans son Odyssée de l’espace domestique (Zone, 2015) : «  Au début, je me faisais violence : je me déconnectais de tous mes comptes, je fermais mon navigateur. Le seul résultat, c’était que, une demi-heure plus tard, je devais me fatiguer à le relancer, puis à retaper tous mes identifiants et mes mots de passe (…). Alors j’ai renoncé à lutter. Désormais je laisse toutes mes fenêtres de navigateur ouvertes en même temps que mon fichier de traitement de texte. Je travaille et, de temps à autre, en particulier lorsque je bute sur une difficulté, je fais une pause. Je vais voir ce qui se raconte ici ou là, je regarde mes notifications, je parcours les dernières dépêches. Je me fends d’un tweet, d’un commentaire. Tu tiens absolument à revenir par la fenêtre, cher monde extérieur ? D’accord : reviens. »      

Un système punitif de surveillance

Par la production ininterrompue de discours, leur public actif et captif et l’accès immédiat aux informations personnelles laissées par les utilisateurs-trices, les réseaux sociaux participent, avec leurs sujets, au bon fonctionnement des technologies de l’assujettissement. Si ces institutions sont là pour rassurer, exactement comme au tribunal, elles veulent aussi apaiser les craintes de celui qui parle. Sommes-nous vraiment libres dès lors que l’identité devient une donnée marchande ? Pour reprendre les mots de Foucault : « Nous sommes bien moins grecs que nous ne le croyons. Nous ne sommes ni sur les gradins ni sur la scène, mais dans la machine panoptique, investis par ses effets de pouvoir que nous reconduisons nous-même puisque nous en sommes un rouage. »[15] Ces aveux laissent aussi place à toutes les traques. En Egypte, à l’automne 2017, les forces de police mènent une guerre à l’homosexualité et utilisent Facebook comme outil de surveillance, en espionnant les conversations privées. « Depuis 2013, ce sont près de 280 homosexuels qui ont été condamnés par le pouvoir égyptien », annonce l’hebdomadaire Les Inrockuptibles (29 novembre 2017).    

Bien qu’en Occident les réseaux sociaux permettent de favoriser les rencontres entre jeunes LGBTQI, l’étude américaine « Toxic Ties: Networks of Friendship, Dating, and Cyber Victimization » [16] réalisée par The Pennsylvania State University réalisée auprès de 800 jeunes du collège au lycée dans une école publique de New York, révèle que dans la majorité des cas de harcèlement, les filles et les jeunes LGBTQI sont quatre fois plus maltraités en ligne, en particulier sur Facebook, que leurs camarades (Felmlee et al., 2016).   Enfin, on ne peut passer sous silence le fait qu’en Amérique et en Europe, les applications LGBTQI détournent aussi des lieux collectifs traditionnellement fréquentés par cette communauté. Et l’on peut ainsi s’étonner (et s'attrister ?) que la communauté drag queen trouve comme lieu de résistance un réseau marchand plutôt que la rue, la nuit, la fête, les bars, les lieux de rencontres, loin des écrans froids et lumineux qui clignotent dans la solitude des chambres. Car ces bars et ces rues : pour qui ? 




Cet article, écrit en juin 2017, a été publié dans le numéro 92 de la revue Chimères. https://www.editions-eres.com/ouvrage/4154/l-orientation-sexuelle-liberee

[1] Sandrine Cassini et Martin Untersinger. « Des données très convoitées », Le Monde, 30 mai 2017. [2] 27,64 milliards de dollars en 2016. Source : http://www.blogdumoderateur.com/facebook-q4-2016/ [3] A ce sujet voir Marie-Hélène Bourcier, « Le dictionnaire des 52 nuances de genre de Facebook », Slate, 17 février 2014. http://www.slate.fr/culture/83605/52-genre-facebook-definition [4] https://www.inter-lgbt.org/lgbt-guide-facebook/ [5] L’expression est évidemment empruntée à Michel Foucault, notamment dans L’Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 63. [6] Je choisis ce terme pour sa proximité étymologique avec fascisme. [7] En 2011, Facebook avait supprimé « L’origine du monde » de Courbet et entraîné la fermeture du compte de l’utilisateur. http://next.liberation.fr/sexe/2011/10/23/facebook-en-justice-pour-avoir-censure-l-origine-du-monde_769868 [8] https://www.theguardian.com/technology/2014/oct/01/victory-drag-queens-facebook-apologises-real-name-policy [9] https://www.i24news.tv/fr/actu/technologie/95819-151216-facebook-assouplit-ses-regles-sur-l-identite-des-utilisateurs [10]https://www.facebook.com/help/112146705538576 [11] https://www.i24news.tv/fr/actu/technologie/95819-151216-facebook-assouplit-ses-regles-sur-l-identite-des-utilisateurs [12] http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-google/ [13] CASSIN, Barbara. Google-moi, Paris, ed. Albin Michel, coll. Banc public, 2007, p. 165. [14] FOUCAULT, Michel, op. cit., p. 10-11. [15] Surveiller et punir, op. cit., p. 253. [16] https://www.eurekalert.org/pub_releases/2016-08/asa-ycm081616.php