Carte postale

09 juillet 2018

Hier c'était dimanche. Les enfants se sont levés tôt. A quinze heures il a fallu faire le choix entre la sieste et écrire. J’ai choisi la sieste avec M et c’était le moment le plus doux, le plus délicieux de cette journée de soleil. Le sommeil de la sieste est profond, il entaille une journée dans la journée, mais il retire aussi des heures précieuses au roman en train de se faire. Et puis au moment de me glisser nue dans les draps M est venue. J’ai aussi choisi d’écrire à ce sujet, pour ne pas me sentir absolument coupable de ne pas avoir travaillé ; dès que je ne travaille pas sur un livre, je sens bien que je perds mon temps ; et pendant que je dors d’autres écrivent aussi, c’est bien ça le problème, et à trente-six ans j’ai toujours le sentiment de n’avoir rien fait. Le bonheur de cette sieste et le bonheur de l’amour ont pourtant rejailli ensuite sur la soirée et la nuit ; après des jours ici je sens enfin un peu de la douceur de l’été et ce que cette saison autorise de relâche, avec l’affreux sentiment que cette vacance du corps menace aussi celle de l’esprit. Il y a cette certitude aussi, et qui gâche un peu mon humeur : celle de ne jamais être totalement avec « les autres ». Par exemple, hier soir, dîner au jardin sur une jolie table recouverte d’une nappe bleue, vin blanc dans les verres. Tandis que les conversations s’étirent tard dans la nuit, je suis couchée avant « les autres » car demain il y aura les enfants, le travail, et le temps si court pour écrire une page, peut-être un peu plus.

Pour ne pas être perturbée davantage j’essaie de ne pas penser à l’argent, je ne regarde pas mon compte bancaire dont le découvert doit se creuser tous les jours, car cette inquiétude s’ajoute au reste et contraint ma liberté d’écrire calmement ; mais de temps en temps une petite loupiote s’allume du fond de mon esprit, pleine d’angoisse, pour me rappeler la vie matérielle qui n’est pas un détail, même si comme d’autres j’aimerais avoir le luxe de le penser.

Un bourdon butine les fleurs de lavande dans le jardin. J’ai envie d’écrire cette phrase, inutile, de contemplation pure, qui ne sert pas le récit, qui ne n’a d’autre fonction que de faire entrer le lecteur dans un décor. Je décris le tableau. Le ciel, marin, est d’un bleu très clair, celui du matin ; un avion, plus tôt, y a laissé sa trace, fine et blanche. Des oiseaux noirs pépient dans les cèdres. Ce sera une belle journée, chaude et saline. Nous irons peut-être à la mer vers onze heures. 

Voilà le décor de l’écriture, qui n’a rien à voir avec le roman en cours, et le soutient pourtant, en toile de fond.


J’ai pris une décision récemment : écrire sans compromis, ni pour la critique, ni pour les lecteurs. Ecrire pour le livre, pour servir le livre, car il n’y a aucun autre espace de liberté possible ; le travail et la famille ont tôt fait d’imposer leurs limites ; l’amour offre bien quelques échappées lumineuses, mais il s’encadre aussi dans un contexte conjugal de responsabilités. L’écriture, elle, ne répond de rien d’autre que de ce qu’elle doit incarner, c’est-à-dire : une plongée réfléchie dans quelque chose qui m’échappe.