Jeunesse (naufrage de la)

04 janvier 2019


« J'avais vingt ans. 
Je ne laisserai personne dire
que c'est le plus bel âge de la vie. »

Paul Nizan
Aden Arabie

 

Bienheureux les dépressifs, les perdus, les kleptomanes, les menteurs, les érotomanes, les toxico-dépendants, les anorexiques, les alcooliques, les névrosés, les mélancoliques, les fous, les destructeurs, les violents, les ingrats et les méchants ! Vous êtes jeune et vous êtes largué ? Estimez-vous chanceux, nom d’un petit bonhomme, car je m’en vais vous raconter l’histoire de Fritz Zorn : un énigmatique écrivain suisse de langue allemande qui n’a écrit qu’un seul livre, Mars. Publié en 1977, ce récit autobiographique est une plongée dans le flux de conscience d'un jeune bourgeois de Zurich atteint d’un cancer. Il analyse sa maladie du fait de la pénible injonction à l’« harmonie » qui règne dans sa famille et dans le milieu, cossu, rangé, dans lequel il baigne depuis sa naissance. Il ne connaît aucune difficulté. Ni scolaire, ni sociale, ni familiale. Sa jeunesse est un horizon plat, où l’on ne discute pas de choses « compliquées ». Le jeune Zorn adhère à tous les principes de ses parents. Il juge bonne et juste l’éducation patricienne qu’il reçoit. Sa personnalité, d’une fadeur désespérante, se façonne selon les critères du bon goût, critères que l’on ne discute pas. Jamais le jeune Fritz ne s’autoriserait à détester un auteur classique, puisqu’on ne peut pas remettre en cause un canon établi. Sa jeunesse sans heurt, sans naufrage donc, est une catastrophe absolue. En grandissant à l’écart, dans une zone protégée du monde où rien ne se passe, en ne prenant pas le risque de se mêler aux autres, Zorn se retire peu à peu de la vie même. Il ne connaît pas non plus la sexualité, le désir, l’amour, qui auraient peut-être bouleversé le désert de son existence. Cette vie cloîtrée, passée dans la terreur du ridicule, plonge le narrateur dans une dépression si grande qu’il finit par s’assécher intérieurement, ne sachant plus ce qu’il juge comme « bien » ou « mal ». Ce qui prime chez Zorn (pseudonyme derrière lequel se cache le patronyme Angst, la peur) c’est la respect des normes bourgeoises, le contrôle des sentiments, bref, un Surmoi si écrasant qu’il finit par l’étouffer, au sens littéral.

Lorsque le cancer se déclare, le narrateur entame une analyse et découvre, par l’écriture et par la parole, que sa « jeunesse » n’a, en réalité, jamais eu lieu. La rupture nécessaire avec sa famille, qui l’aurait poussé à voir le monde, à s’unir à d’autres, n’ayant pas été consommée, il finit par se détruire, c’est-à-dire, à disparaître en lui-même. Zorn assimile sa tumeur cancéreuse, qui se déclare d’abord à la gorge, comme une boule de « larmes rentrées ; et malgré les excellents traitements des médecins suisses, il ne survit pas à sa maladie. Et donc à trente-deux ans, Fritz Zorn meurt. En pleine jeunesse.

 
*

 
« Il faut que jeunesse se passe ». Que veut dire exactement cette expression un peu creuse ? Je pose la question un soir à Sophie, qui m’a invitée à dîner dans son appartement tout blanc. Sophie est psychanalyste, spécialiste de l’adolescence. Elle a vu beaucoup de jeunes malheureux dans sa clinique. J’ai pensé qu’elle était la bonne personne pour répondre à ma question qui allait comme suit : « Sophie, pourquoi la jeunesse est-elle un naufrage ? ». Elle sourit, cligne trois fois des yeux et, après un petit silence qui est la marque de son intelligence, elle dit, de sa voix douce de Pythie : « Tu sais, Marie-Eve, il y a quelque chose qui continue de me surprendre, même après vingt ans de clinique : tous les enfants veulent être aimés de leurs parents, même si ce sont des bourreaux infâmes. » Et là je me dis, mais Sophie, où veux-tu en venir, puisque moi je te parle du moment où tout bascule, où la haine s’immisce dans l’horizon trop calme de l’enfance, et où tout chavire, comme une noyade qui n’en finirait jamais ? « Cette période d’amour fou, de demande d’amour et de pulsion amoureuse vers les parents, ne peut pas durer. À l’adolescence, le corps devenu nubile est traversé par le tabou de l’inceste. L’adolescent ne peut plus porter son désir sur ses parents. Alors, qu’est-ce qu’il fait ? » Elle pose son verre, et se recale sur son canapé blanc. « Il devient le naufrage. »

Comme Sophie avait parlé, et qu’il fallait que je médite sur ces paroles d’une sagesse qui me dépasse, j’ai pensé à cette nouvelle de Joseph Conrad sobrement titrée Jeunesse. Dans ce récit publié en 1898, Marlow, un de ses personnages récurrents, raconte à ses camarades les aventures auxquelles il a fait face à bord du Judée, vingt ans auparavant. Quittant Londres par la Tamise, il a pour mission de rejoindre Bangkok et ses trésors d’Orient. L’équipage affrontera une quantité folle de péripéties : la chute du capitaine à la mer avec son épouse, une tempête et même un retour forcé au port de Londres, sous une tempête d’humiliations. Après cinq jours à quai, le Judée retourne en mer. Aux abords de l’Inde, un incendie puis une explosion se déclarent. Le navire s’enflamme et coule « par l’avant, dans un grand sifflement de vapeur. » Notre narrateur, Marlow, se sauve dans une embarcation et échoue sur une île malaisienne dans un éblouissement total : c’est le paradis dans sa version orientalisée. 

Mais l’Orient, ce n’est pas que la « courbe de la baie, la plage miroitante, la richesse infinie et variée des verts, la mer bleue comme une mer de rêve, la foule de visages attentifs, le flamboiement de couleurs vives » comme l’écrit merveilleusement Conrad. C’est plutôt le soulagement et le bonheur d’avoir franchi cette longue et tortueuse période qu’est la jeunesse. Car l’auteur a choisi de situer son action au passé, soit vingt-deux ans auparavant. Pourquoi cette date ? En 1878, soit vingt ans avant la parution de Youth, Conrad fait une tentative de suicide à Marseille. Cet épisode le marquera à vie. Ce qui suivra s’apparentera à une conquête : d’un pays, d’abord, l’Angleterre, qu’il gagne en intégrant la marine marchande. Puis une langue, l’anglais, qui n’est pas sa langue maternelle (Conrad est d’origine polonaise). Et enfin la littérature, vaste continent, qu’il parcourra en même temps que lui-même. Sortir de la jeunesse apparaît pour Conrad comme un triomphe. Il faut dire que lorsqu’il publie Jeunesse, Conrad est déjà arrivé à une forme de plénitude littéraire : il a publié Lord Jim et s’apprête à faire paraître Nostromo deux ans plus tard, son chef d’oeuvre. Il a donc traversé son « naufrage » le plus important et, bien qu’il reste d’une santé mentale fragile, le plus grand danger reste derrière lui. La mer, qu’il visite sans cesse comme espace littéraire, devient le miroir d’une vie intérieure incommunicable, et dont il se sert pour transmettre de manière vibrante et vivante ce qui le traverse. 

Lire Conrad (et comme souvent, les bons livres), c’est s’initier à un rite de passage. C’est se confronter au bonheur paradoxal de l’épreuve. C’est une traversée, du continent natal vers les rives exotiques de la vie adulte. C’est aller vers l’autre, vers l’étranger mais aussi l’étrange. C’est un appel à l’aventure, à la peur et, dans une certaine mesure, à la mort renaissante. 

Je quitte Sophie dans la nuit. J’ai trop bu. Marcher dans les rues vides est un délice. Dans le métro, les passagers somnolent. Je les regarde, un à un, chacun dans sa nuit. Je ne connais pas une seule personne dont l’existence ne soit pas digne d’un roman. Il suffit d’un instant de nuit, d’une confidence en fin de déjeuner, d’un verre partagé pour que le livre s’ouvre, dans une logique, un style, une complexité dramaturgique qui à chaque fois me stupéfient. J’ouvre les yeux dans la foule ; je vois des bibliothèques vivantes. Si je faisais parler les voyageurs autour de moi, combien de récits de naufrages collecterai-je, le temps de cette traversée de Paris ?  Comment de jeunesses chavirées, que nous gardons secrètes ?  Après tout, la littérature n’en est que le miroir. 


Cet article a été publié dans le numéro 27 de la revue Influencia (janvier 2019).