L'amour au temps des nicorettes

28 octobre 2008

Immigrer en France en tant que non membre de l'UE est l'une des épreuves les plus difficiles de ma vie. Je vis en France depuis un peu plus de cinq ans et, encore aujourd'hui, les démarches sont pénibles, harassantes, interminables. Les séjours à la préfecture humiliants, les documents à fournir et à demander impossibles à obtenir, les délais prolongés. C'est une guerre infinie, il faut se battre tous les jours, et non, contrairement à une idée répandue, le fait d'être Canadienne ne m'avantage pas par rapport à un pays africain ou asiatique (ce qui est normal ; l'inverse serait scandaleux). Je n'ai jamais connu de repos par rapport à ce choix, brutal, volontaire, qu'a été de quitter le Québec. Je ne me plains pas de mon sort : si j'ai décidé de partir, c'est une décision privée, ardemment désirée. Je ne suis pas obligée de vivre en France. Je ne suis pas réfugiée politique, pas apatride ; pire encore, si je retournais à Montréal, mes conditions de vie, notamment professionnelles, seraient sans doute meilleures. Si je vis en France, si j'ai choisi de faire ma vie à Paris, c'est parce que je suis amoureuse de cette ville.


Mais.


Ce matin, je vais à l'ambassade du Canada pour renouveler mon passeport. Je demande mon chemin à une femme qui m'indique, avec un total aplomb, la rue à prendre ; or, ce n'est pas du tout le bon chemin. Les Français ont cette manie de toujours avoir la réponse ou une opinion sur les sujets qu'ils ne maîtrisent absolument pas. Je me rappelle cette Française qui me parlait de la Californie comme si elle y était née mais qui n'y avait jamais mis les pieds. J'ai des dizaines d'exemples de la sorte, mais ce n'est pas le propos. Ce matin donc, avec ma poisse habituelle, tous les fonctionnaires de l'ambassade affectés aux services consulaires étaient en formation. Je devrai donc y retourner demain. Les fonctionnaires canadiens  qui bossent dans l'Hexagone ont pris le pli français : personne n'assurait une permanence ce jour-là. Et personne ne s'était soucié des ressortissants qui, comme moi, se présenteraient ce matin pour renouveler leur passeport. Pourquoi s'embarraser ? On leur demandera poliment de rentrer chez eux ; après tout, c'est leur problème.

Si je mettais bout à bout tous les moments que j'ai passés à parcourir les dédales des administrations, les heures incalculables à réunir les documents demandés, les photocopier, les poster, attendre dans des bureaux pour que l'on me dise de revenir deux semaines plus tard avec la photocopie du verso de tel certificat de naissance ou des analyses d'urine, je crois que cela se mesurerait en plusieurs semaines de 35h. En fait, pour vivre en France, il faut avoir du temps. Beaucoup de temps. Et en tant qu'étranger, accepter de vivre en outsider. Toute sa vie. Peu importent les efforts pour "s'intégrer", même si vous avez la peau blanche et pas l'ombre d'un accent, d'une différence. Les étrangers ont souvent ce réflexe - et j'en fais partie - d'être plus Français que les Français. C'est normal : on les ostracise, et, à gauche comme à droite, nous restons soit des objets de fascination (réaction de bobo), soit des menaces potentielles (réaction de droite, de petite bourgeoisie).


Or, le sujet du billet d'aujourd'hui, c'est ce qui se cache - d'une manière bien plus anecdotique - derrière ces évémenents. Pour moi qui n'ai pas de tendances particulièrement hystériques, le fait d'avoir arrêté de fumer depuis quelques jours me rend si fragile que, en sortant de l'ambassade du Canada (en tout : 3 heures perdues, panne de la ligne 1 comprise), j'étais prête non seulement à casser toutes les vitrines chic de l'avenue Montaigne, mais surtout à me jeter dans le premier tabac pour fumer tout mon saoûl. Ce que je me suis violemment refusé. Arrêter de fumer s'apparente à un véritable chagrin d'amour ; c'est comme quitter quelqu'un que l'on aime d'une manière rationnelle, parce que cette personne nous fait plus de mal que de bien. Ce qui n'empêche pas d'être amoureux.


J'espère ne pas être obligée de faire, un jour, la même chose avec Paris.

    1 commentaire

  • Salut ma coqueluche,

    Je lis tes billets doux (!) au hasard des pages ces jours-ci. Je ne les lis pas en ordre, c'est bien mieux comme ca. Je suis tombée sur celui-ci ce matin.

    Mais ce que tu viens de décrire comme situation kafkaiesque et bureaucratique, c'est post-matrimonial? Tu vois, moi c'était pas mal la même histoire ici à Berlin (pipi dans un petit contenant non-inclu) jusqu'au jour de notre union sacrée pour l'éternité. Quelques jours plus tard j'étais au bureau de l'immigration avec mon époux et zim zam zoum on m'a collé un bel "Aufenthaltserlaubnis" (permi de séjour) renouvelable en 2010. Bon, je peux toujours recevoir la visite impromptue de l'un de ces agents qui viennent voir si nous vivons réellement ensemble. La dame du bureau de l'imigration semblait bien contente de voir un couple "multikulti" comme on dit ici, visiblement sain de corps et d'esprit, ajoutant que ca faisait changement des Turcs qui "jettent plus d'enfants qu'il n'en faut sur cette terre". Difficile de traduire en francais, mais ce supposé compliment était hyper raciste et vraiment pas le genre de propos convenable dans un bureau devant acceuillir les nouveaux arrivants, peu importe leurs origines...

    Dans les toilettes du bureau de l'immigration de Berlin, tu as le choix: soit des toilettes turques ou soit des toilettes "normales" sans bol de toilette, car vraiment, les immigrants ont peut-être toutes sortes de maladies. Si tu as de la chance, il y a aussi du papier.

    redigé par Gigi, 16 février 2009 à 12:32:55

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