La fin d'un lieu

07 mars 2010

On vit dans un lieu, on l’habite, on l’abîme un peu, on y laisse son insoupçonnable trace, on devient un fantôme invisible pour le prochain locataire qui regardera, comme nous, le même espace dans le même silence. Il y a quelque chose d’étrange dans la passation successive d'un espace, comme les livres empruntés et rendus à la bibliothèque où le lecteur peut apprécier, en une sorte de voyeurisme complice, les pages cornées, le cerne d'un verre, les passages soulignés. Qui es-tu, lecteur inconnu qui s’est arrêté exactement au même endroit que moi, sur cette même chute de paragraphe ? Dans le même ordre d’idée, je me surprends parfois à fixer une pièce de monnaie, à m’imaginer son petit voyage partout en Europe et peut-être ailleurs, de sacs en poches arrières de jeans, de main en main, avec ce que cela peut sous-entendre de dégoût et de vertige.  

On peut quitter les lieux mais on peut difficilement se quitter soi-même. C’est à cela que je pense quand je regarde les oeuvres de la jeune artiste américaine Kate Gilmore et notamment Standing Here. Dans cette vidéo, Gilmore pénètre un espace rectangulaire en plâtre en le « cassant » du bout de sa chaussure à talon. La scène est filmée en plongée directe, de manière à ce que le spectacteur assiste à son « intrusion » dans l’espace sans avoir un accès visuel à l’extérieur de la boîte. Une fois à l’intérieur, Gilmore, vêtue d’une robe rouge à pois blancs et de collants noirs, poursuit son petit travail de destruction, frappant les parois de ses poings, coudes, genoux et pieds afin de se hisser tant bien que mal au-dessus de la boîte. Le vêtement, volontairement encombrant, gêne ses mouvements violents, dévoilant en même temps un bout de cuisse ici, une épaule là, féminin masculin, on y vient - et d'ailleurs, ce petit décalage n'est pas sans créer une forme de provocation érotique, qu'elle soit volontaire ou non. La boîte, déchirée, est présente dans l’exposition, laissant au spectacteur le loisir d’y passer une tête ; elle était là, Gilmore, juste là. Elle était ici même, dans cet espace-là. Il n'en reste que la trace filmée, petit fantôme rouge en fuite vers le haut, tel Casanova, quelques siècles plus tôt, fuyant par le haut les plombs de sa prison vénitienne.   

Photo © Kate Gilmore, Standing Here, 2010.