Histoire à clés
04 avril 2010

J’emprunte tes clés sur la table du salon le temps d’une course tandis que j’espère secrètement que tu m’offres de les garder – ce que tu ne fais pas. Je les glisse (en évidence) dans mon sac, guettant ta réaction. Comme tu ne relèves pas le geste, je considère cela comme un accord tacite et taciturne, mais le résultat est que je vole mon entrée chez toi. Ailleurs. Je n’ai pas de double de tes clés ; on ne vit pas ensemble, petite organisation autour de ce système, paillasson, enveloppes, boîtes aux lettres. Ailleurs. Je laisse la clé à l’intérieur de l’appartement. Tu restes, je claque la porte, salut. Ailleurs. Je perds ou j’oublie systématiquement cette clé-là ; je n’aime pas cet endroit trop petit pour deux. Ailleurs. On se passe les clés amicalement, de main en main, sous-location, bonne continuation. Mais ailleurs aussi, je te laisse ma clé, tu es chez toi, je te fais confiance, je t’aime. Laisser une clé est beaucoup plus compromettant qu'une déclaration d’amour. Recevoir une clé (cas plus rare dans mon cas), c'est obtenir un droit de passage, voire d’espionnage, un visa exceptionnel, une invitation déguisée au viol. C'est une manière de dire : « viens m’envahir. »
La clé que je donne est forcément un appel à l’intrusion, un désir plus qu’évident de pénétration (dois-je en conclure ici que la résistance, plus souvent masculine, à « laisser une clé », serait liée à cette petite angoisse inhérente ?) Et puis comment ne pas voir, penser, évoquer l’évidence phallique d’une clé entrant dans sa voluptueuse serrure (juste le mot, serrure), moulée pour l'épouser parfaitement ? Une clé unique pour une serrure unique, couple idyllique, fantasme d'une âme faite pour en emboîter une autre et qui rejetterait toutes les autres. Clé = castration.
Idée peut-être pas si folle quand on pense à ce tableau en apparence innocent de Balthus, Le Passage du commerce Saint André (1952). C’est non loin de la serrurerie, indiquée par la clé, que la guillotine, en 1792, sera expérimentée sur des moutons dans la cour de la maison du n°9, près de là où passe, au centre du tableau, oh ! comme par hasard, un improbable petit mouton.
La clé que je donne est forcément un appel à l’intrusion, un désir plus qu’évident de pénétration (dois-je en conclure ici que la résistance, plus souvent masculine, à « laisser une clé », serait liée à cette petite angoisse inhérente ?) Et puis comment ne pas voir, penser, évoquer l’évidence phallique d’une clé entrant dans sa voluptueuse serrure (juste le mot, serrure), moulée pour l'épouser parfaitement ? Une clé unique pour une serrure unique, couple idyllique, fantasme d'une âme faite pour en emboîter une autre et qui rejetterait toutes les autres. Clé = castration.
Idée peut-être pas si folle quand on pense à ce tableau en apparence innocent de Balthus, Le Passage du commerce Saint André (1952). C’est non loin de la serrurerie, indiquée par la clé, que la guillotine, en 1792, sera expérimentée sur des moutons dans la cour de la maison du n°9, près de là où passe, au centre du tableau, oh ! comme par hasard, un improbable petit mouton.
