Pourquoi je m'ennuie au théâtre

31 octobre 2008

C'est plus fort que moi. J'entre dans un théâtre et l'angoisse m'envahit. L'ouvreuse - toujours une comédienne frustrée qui rêve d'être repérée - m'indique mon siège, comme si je ne pouvais pas le trouver moi-même. La pauvre. D'ailleurs, le fait qu'elle ne soit rémunérée qu'aux pourboires est proprement scandaleux et devrait être interdit par la loi. Dans la salle, je retrouve toujours le même public : des gens enrhumés et/ou amateurs de bonbons dans des papiers qui font crouic crouic. Raclements de gorge, éternuements, toux et bien souvent, éructations semi discrètes se font entendre d'un bout à l'autre de la salle. C'est comme ça, les gens qui viennent au théâtre sont toujours malades ou ont une digestion difficile. Pourquoi ? J'ai ma petite hypothèse : je crois que ces gens ne supportent pas que l'attention soit détournée de leur fantastique personne pendant plus d'une heure. Et que le temps d'un bon gros « aaaatchhhha ! » ou d'un libérateur « hum hum », toute la salle est au fait de leur existence. Le quart d'heure de gloire en quelque sorte... Même chose pour les amateurs de bonbons durs, qui ne peuvent s'empêcher d'ouvrir leurs pastilles aux moments les plus émouvants, les plus silencieux d'une pièce. Évidemment, le plus pénible au théâtre, c'est la proximité de tout cela. Sans parler des mauvaises haleines et des parfums cheap. Tout ça m'énerve. Et puis très souvent, les théâtres sont mal chauffés, humides, les sièges défoncés, trop rapprochés, on se croirait dans la classe éco d'Air Transat, bref, c'est l'enfer.

Et puis la pièce commence. Dès les premières minutes, je n'arrive pas à me concentrer. Je regarde le décor, je me demande : est-il crédible ? Original ? Bien construit ? Pathétique ? Sublime ? Et les costumes : réalistes ? Bien coupés ? Y a-t-il une vraie recherche ? Et ensuite, je m'intéresse aux corps, aux voix des acteurs, en n'écoutant absolument pas ce qu'ils disent. Celui-ci, pourquoi est-il aussi rigide ? Et celle-là, si molle ? Par contre, cet autre, très jolie voix, il devrait faire de la radio. Etc, etc. Vingt minutes ont passé et je suis toujours en train de scruter le ballet des corps et de questionner les choix de la mise en scène. Dans 95 pourcent des cas, la mise en scène est nulle. Premier degré. Lui, c'est le méchant, elle, c'est la gentille. La pièce se passe au XVIIIe siècle ? Sortons les costumes XVIIIe siècle. Aucune recherche. Aucune confiance dans l'intelligence du spectateur. Alors je m'ennuie. Je ne peux pas réfléchir, puisqu'on me dit tout. Je m'ennuie au point où j'ai envie de fouiller dans mon sac, trouver mon portable et l'allumer pour connaître l'heure, mais j'ai peur que la musique de bienvenue « touililalallouiiii » dérange toute la salle. Alors je pense à autre chose : mon sujet de blog du lendemain, une idée pour un prochain reportage, ce que je vais manger après, ah oui et il faut acheter du dentifrice. Bref, une catastrophe.

Cela fait onze ans que je vais régulièrement au théâtre. Je me suis tapé des centaines de pièces (pour le journal étudiant, par curiosité, parce que j'avais des invit' ou des billets de presse, parce que j'accompagnais quelqu'un). Dans la vie, je ne m'ennuie jamais, ou alors très peu. D'ailleurs, quel luxe que l'ennui ! Il faut avoir beaucoup de temps pour s'ennuyer. Le théâtre est pour moi le temple de l'ennui. Et quand les applaudissements se lèvent, ils résonnent en moi comme une libération.