La jeune fille

09 novembre 2008

Ce que je trouve dur dans le fait d'être une fille - au bord de ne plus être une jeune -, c'est le fait de devoir me déguiser, tous les jours, en fille. Le Littré distingue trois mots pour parler du déguisement : « DÉGUISER, TRAVESTIR, MASQUER. Déguiser. c'est changer la guise, la façon, la manière d'être. Travestir, c'est vêtir de travers. Masquer, c'est couvrir le visage d'un masque. De cette façon la nuance de ces trois mots est marquée : se déguiser, c'est plus que se masquer, puisque le masque ne couvre que le visage, tandis que le déguisement couvre le corps entier. Se travestir, c'est prendre un vêtement qui ne vous convient pas, et dans ce mot il n'entre aucune idée de cacher le corps sous un déguisement ou le visage sous un masque. »

 

Moi, je me déguise tous les jours. Je vais chez l'esthéticienne, ça me fait hurler de douleur mais j'y vais quand même, c'est presque un devoir civique. Je dépense des fortunes en fringues, chaussures, accessoires que je finis par perdre, négliger ou abandonner. La jeune fille vaut si cher sur le marché de la viande que, comme mes consœurs, je fonce tête première dans le jeu, tout sourire et avec plein de bonne volonté obéissante, pour maintenir ce mythe immémorial. Or - et je ne dois pas être la seule à le penser - j'ai toujours trouvé que plaire était épuisant. S'habiller, se coiffer, s'affamer, être propre, épilée, maquillée, gentille, douce, compréhensible, serviable, affairée, dans la mesure ; c'est insupportable. Je rêve souvent de me transformer en Jabba The Hut, juste pour faire chier. J'envie les mecs. Je suis jalouse d'eux. On pardonnera toujours à un mec moche de mépriser une fille pas jolie ; c'est normal. Mais pour une fille moche, quel droit de regard ? Quel droit de parole ? Comment fait-elle pour exister ? Comment peut-elle même se permettre d'être là ? J'ai toujours été en colère avec mon sexe ; c'est vrai que l'on ne naît pas femme, mais qu'on le devient par la force des choses parce qu'on vous fait comprendre, poliment mais fermement, que vous n'avez pas le choix. Même la presse féminine est complice : il faut acheter ceci, porter cela, ne surtout pas manger ci mais boire ça. "Comment lui faire plaisir ?" "Comment être belle pour lui ?" Voilà les grands titres, quand ce ne sont pas les leçons de séduction type Aubade. Si je rêve de sortir en Jabba The Hut, c'est que je rêve de me soustraire à cette exigence - et ça, ce n'est pas bien du tout. On vous diagnostiquera hystérique, folle, lesbienne, déviante, perverse, inadaptée, névrosée. C'est comme ça : naître avec un vagin, c'est naître avec le devoir d'être attirante, sinon, trois punitions possibles : solitude forcée, ostracisme ou suicide.

 

J'ai des copines too much qui font du bruit, qui baisent avec qui elles veulent, mais qui ne peuvent s'empêcher de cultiver un immense sentiment de culpabilité à l'égard de ce comportement ; d'autres qui souffrent de ne pas pouvoir le faire. Pourtant ces filles-là sont souvent les plus obéissantes, les plus maquées, les plus propres. J'ai des copines qui ne jouissent jamais, qui n'aiment pas trop le sexe, mais qui continuent à vouloir plaire sexuellement aux mecs, parce que c'est comme ça.

 

C'est quand même curieux.