Je m'ennuie déjà

02 décembre 2010

Chère Sophie Calle,

Vous n’avez presque pas fait de publicité pour cette exposition. J’en ai pris connaissance dans un petit encadré des pages Culture du Monde il y a environ deux semaines. Je dis à mon fiancé : tu sais que Sophie Calle expose en ce moment ? Mais il repartait à New York le lendemain, j’allais donc visiter cette exposition avec l’amertume des amants séparés.
 
Il y a eu peu de critiques sur "Rachel, Monique". Discrétion presque absolue de la presse. Pourquoi ? Pudeur ? Désintéressement des rédactions ? L’exposition nécessitant une réservation préalable, vous avez choisi d’y convier les visiteurs heure par heure, d’une manière très organisée ; pas plus de 30 personnes à la fois ne peuvent y accéder (la direction assure qu’il s’agit seulement de contraintes liées à "des raisons de sécurité"). Est-ce vraiment un hasard si cet hommage déguisé prend place au sous-sol du Palais de Tokyo, dans cet espace en friche, souterrain, à la fois inquiétant et froid, qui promet d’être réaménagé pour 2012 ? On se retrouve donc sous la terre avec Monique, là où règne un silence d’église, ponctué ici et là par la musique de Mozart, derniers morceaux écoutés.
 
Seize pièces donnent un aperçu post mortem de la personnalité de votre mère dont la vie, dites-vous en préambule, apparaissait peu dans votre travail ; d'ailleurs, "ça l’agaçait". Je me rappelle seulement qu’en 1981, dans  La Filature, c’est elle qui vous avait fait suivre par Duluc détectives ; et que beaucoup plus tard, à Venise, lorsque vous représentez la France avec "Prenez soin de vous", elle signe une des plus belles lettres de ce choryphée de femmes en écrivant : "On quitte, on est quitté, c’est le jeu, et pour toi cette rupture pourrait devenir le terreau d’une manifestation artistique, non ?" Vous lui dédiez le livre d’artiste édité à cette occasion. Monique est donc bien là ; elle traverse votre parcours en ombre bienveillante et complice.

L’exposition se visite d’une manière relativement chaotique ; vous photographiez votre mère dans son cercueil avec les objets qu’elle aimait, une vache en peluche parce qu’elle les collectionnait, des photos de ses maris et de ses amants et d’elle-même, des bonbons acidulés, des cigarettes, un livre sur Spinoza qu’elle avait entamé le mois d’avant, quelques disques, toutes ces rares consolations que peuvent offrir la vie. Et parce que vos oeuvres forment au fil des ans le plus merveilleux portrait en creux de vous-même, on se demande si ce n’est pas aussi de votre propre mort dont vous parlez, en en scrutant les potentiels contours. Au milieu de la pièce, les stèles froides de "Mother" regardent en face le trajet photographique et littéraire de votre pélerinage à Lourdes que vous réalisez suite aux conseils d’une cartomancière.
 
Dans cette immense salle décharnée de ses murs et de ses plafonds, des fils pendouillent, l’écho de nos pas résonne ; une jeune fille pleure – pas moi mais une autre. Des tableaux brodés, éclairés et peints du mot "souci" sont disposés çà et là, le dernier mot qu’elle aura prononcé. Un bouquet de soucis orne ce qui sert presque d’autel à un "Cancer du sein" devenu poétique. Une tête de giraffe accrochée au fond de la salle regarde l’ensemble de haut, vous l’avez achetée pour votre atelier, vous dites qu’elle vous regarde tristement depuis. 
 
Et si certaines personnes dispersent des cendres au-dessus de la Seine, vous avez choisi de faire les choses autrement : "J’ai enterré les bijoux et le portrait de ma mère sur le rivage du glacier du Nord. On a eu de la chance. Quelques mètres plus au sud et ils échouaient sur le glacier de la Famine. Ma mère avait toujours projeté d’aller un jour au pôle Nord. Elle est morte il y a deux ans sans accomplir ce rêve. Pour le garder intact peut-être. Invitée à naviguer dans l’Arctique, j’ai accepté pour elle. Pour l’emmener. Dans ma valise: son portrait, son collier Chanel et son diamant." Des photos de glaciers accompagnent ce périple. Vous suivez ici le plus magnifique de ses conseils : faire de la douleur le terreau d’une manifestation artistique. Enfin, sur sa pierre tombale, elle a choisi préalablement d’y mettre un portrait d’elle-même où elle grimace, avec cette épitaphe d’un humour absolu qui nous ferait presque sourire : "Je m’ennuie déjà".
 
Quand je quitte le Palais de Tokyo, novembre nous enveloppe dans sa nuit froide ; nous sommes déjà passés à l’heure d’hiver, et je me demande encore si ce choix stratégique de dates est vraiment un hasard.  


Article paru dans Paulette Magazine
Photo : Sophie Calle © Adagp, Paris 2010, Photo : André Morin, Courtesy Galerie Perrotin, Paris