Lettre ouverte à Larry Clark

03 décembre 2010

Pour F.L.,
fidèle lecteur



On ne devient pas journaliste par hasard. On n’écrit pas sur l’art par accident ou par chance. C’est la voie difficile. C’est la forêt obscure. C’est égoïste. C’est épuisant. Il y a peu d’amateurs et peu de lecteurs. On est vite détesté. On est vite aimé. Donner son opinion sur les choses, c’est risquer le frisson de la révélation. Il n’y a aucune garantie au bon goût, aux bonnes choses. L’art échappe aux lois morales. Il n’y a rien de plus intime que de défendre ardemment une oeuvre. Porter à la lumière ceux que l’on estime, et oublier les autres. Transmettre avec élégance ou au contraire, en déformant son écriture. Trier à l’instinct, aimer viscéralement, puis cérébralement. Entrer dans un lieu dit « d’art », être happé par quelque chose, avoir envie que personne ne sache, ou tout le monde à la fois. Parfois rédiger un article est aussi personnel que de faire de la fiction. Pourquoi continuer à le faire. Je ne sais pas.   

Il y a des artistes qui font des choses grandioses et qui n’ont rien à dire. Il y a des artistes à l’oeuvre plate qui ont un discours extrêmement construit. Il y a des gens comme toi que j’aime mais que je n’ai jamais rencontré. Il y a des artistes qui rendent l’humanité meilleure et plus proche. Il y a des artistes qui rendent les corps plus humains et l’âme superbe dans sa fragilité morbide. Il y a des expositions qui font battre le coeur plus fort.  

Larry Clark je me trouve devant toi, ce n’est pas vraiment toi en chair, je ne vois pas tes yeux je n’entends pas ta voix, ce que je veux dire c’est que je me retrouve devant des morceaux de toi, tes meilleures photos prises au fil des ans avec ces gens, tous ces gens que tu as photographiés et que tu as donc aimés aussi, ça fait quoi, quarante ans déjà depuis, peut-être plus, on te voit dans un film en noir et blanc à vingt ans aussi beau que James Dean te piquer avec des trucs louches, ce n’est pas de l’héroïne il paraît.  

J’ai devant les yeux une liste des trucs que tu as pris dans ta vie. À l’âge de 58 ans tu entres en clinique de désintox, tu mens, tu as pris beaucoup plus que les quantités que tu indiques. La liste est longue et étrange comme un poème dada.  

Alcohol, as much as I could, everyday. When did you start using it ? 15 years old. When did you stop using it ? 11/21/90.
Bien sûr.
Amphetamine 150 mg or more, 3 times a week, 16 years old, 33 years ago.
LSD, a hit, 20 times, 1966, 1970.
Heroin, not much, 300 times, 1967, 1980.  

Il y a cette caméra que tu glisses sur les corps. Tu n’as pas peur du corps. Tu n’as jamais eu peur de la jeunesse même quand tu n’as plus été jeune. Tu n’as jamais été jaloux non plus de cette énergie qui ne s’est jamais tarie chez toi. Larry Clark. La peau et les photos et les lumières et les fluides et la salive et la jeunesse qui transpire à même le papier magique où s’imprègnent les noirs et les blancs. On entend les langues qui claquent et le choc des corps qui se cherchent. Je ne parle pas de Kids je parle de Tulsa, je parle de Teenage Lust. Je parle de ce garçon qui se suicide mille fois pour rigoler. Je parle de Jonathan Velasquez qui se déhanche comme une chienne. Je parle de ces sexes et je parle de ces bouches, je parle de ces amours et je parle de ces mots échangés que l’on entend quand on approche l’oreille des tirages.  

Demerol, a shot, 200 times, 60’s, 80’s.
Qualudes, a lot, 50 times, 60’s, 80’s.
Cocaine, a lot, hundreds, 60’s, 90’s. 

Pourquoi on se dope pourquoi on fait du sexe avec les gens.  

Crack, a lot, once, 1990.
Opium, a lot, 100 times, 1966, 1982.
THC, a hit, 10 times, 1968, 1969. 

Pourquoi le skateboard. Pourquoi les rites de passage.  

Peyotl, few buttons, 5 times, 1965, 1968.
Mescalin, a hit, 10 times, 1967, 1969.
Amilnitrate, 1 popper, 10 times, 1962, 1964. 

Pourquoi on fait scandale. Pourquoi on passe sa vie à écrire des papiers sur les choses. Pourquoi on choisit plutôt de photographier les gens. Pourquoi on fait de l’art. Pourquoi il y a ceux qui créent et ceux qui écrivent.  Je ne sais pas, Larry. Mais je ne doute pas.  

Larry Clark
Kiss The Past Hello
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
11 avenue du Président Wilson
75116 Paris
Jusqu’au 2 janvier 2011 


Article paru dans
Paulette Magazine
Photo Larry Clark, Untitled, 1968 - Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery, London