L'appel du sang

19 novembre 2008

La pulsion de destruction est inhérente à l'être humain et le désir héroïque de tuer n'est évidemment pas inscrit que dans les civilisations privées de culture. Freud l'écrivait ainsi dans une lettre à Einstein : « Je voudrais m'attarder un moment sur notre pulsion de destruction (...). La pulsion de mort prend le nom de pulsion de destruction quand elle se dirige, à l'aide d'organes spécifiques, vers l'extérieur, sur les objets. C'est pour ainsi dire par la destruction de la vie d'autrui que l'être vivant protège sa propre vie. » 

Quand je regarde les jeux vidéo, qu'ils soient en ligne ou pas, First Person Shooter ou pas, je remarque que, de cet univers investi pour sa vaste majorité par et pour des hommes, le premier réflexe qu'ont eu les concepteurs a été de mettre dans les mains des protagonistes les plus gros et les plus puissants guns possibles, afin de tuer dans un temps record un nombre maximal d'ennemis (ou dans le cas de jeux comme Grand Theft Auto, n'importe qui, qu'ils soient ennemis ou amis). Je ne veux pas faire une énième critique de la violence des jeux vidéo ; ce qui m'intéresse, c'est le fait que l'on revienne, toujours, tout le temps, depuis le fond de l'Histoire jusqu'à aujourd'hui, à ça : tuer. Il faut noter ce paradoxe : aujourd'hui, la majorité des garçons (et des hommes) qui ont un pouvoir d'achat suffisant pour se procurer ce type de jeux ne vont plus à la guerre et ne font pas de service militaire. Et quand ils vont à la guerre (je pense aux témoignages de jeunes soldats américains en Irak), ils s'imaginent, pour rendre l'acte de tuer supportable, être l'avatar d'un jeu vidéo.

Or, contrairement à la conclusion pacifiste de Freud dans cette même lettre sur la guerre (« tout ce qui fait avancer le devenir culturel agit simultanément contre la guerre »), quelle ne fut pas ma surprise de constater que nombre de mes collègues et amis cultivés aimaient bien se faire une petite partie entre potes ou avant d'aller faire dodo, quand ils n'étaient pas des hardcore gamers contrariés. Que le désir de cette succession ininterrompue de moments forts, violents, bruyants, n'avait pas été gommé ou minimisé pour ces hommes éduqués qui étaient loin de succomber dans la vie à leurs instincts primaires. Evidemment, il y a une différence radicale entre "jouer à la guerre" et prendre un vrai Famas, sortir dans la rue et descendre quinze types ; en revanche, je ne crois pas que le succès planétaire du marché du jeu vidéo aurait été aussi spectaculaire si les avatars avaient été invités à cueillir des pâquerettes dans un champ ou à sautiller sur des nuages en forme de coeur.

Y a-t-il quelque chose qui bat instinctivement dans les veines des hommes et qui s'appelle l'appel du sang ?